1892 : La première grève noire aux Etats-Unis

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Après la Guerre de sécession et la fin de l’esclavage, les Noirs, extrêmement précarisés, entrent dans les syndicats. En 1891, la Colored Farmer’s Alliance tente d’organiser une grève des ouvriers agricoles. Celle-ci est très durement réprimée mais entre classes et races les bases d’un mouvement de libération plus radicales sont posées.

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Le disfranchisement
Un électeur noir se voit bloquer l’accès du bureau de vote par des membres du Ku Klux Klan, des crackers (Blancs pauvres) et des vétérans de l’armée confédérée (dessin républicain de 1892).

Le 7 septembre 1891, le journal Atlanta Constitution titre : « Appel à la grève générale des cueilleurs de coton » [1], reprenant le mot d’ordre de R.M. Humphrey, leader blanc du syndicat d’ouvriers agricoles noirs, la Colored Farmers’ Alliance, qui tente d’organiser la plus grande grève agricole de l’histoire des États-Unis. Première expérience d’organisation syndicale spécifiquement noire.

Les revendications du mouvement sont avant tout d’ordre salarial. Les ouvriers de l’Alliance réclament un doublement des revenus de leur activité : ils veulent obtenir un dollar pour cent livres de coton ramassées au lieu des 50 cents que les propriétaires terriens leur accordent alors.

Malgré cet appel national, seuls quelques épisodes de grèves sporadiques auront lieu, notamment au Texas, État d’origine de l’Alliance, ou en Caroline du Sud. Le danger reste donc limité pour les planteurs, mais la répression particulièrement violente de ces grèves révèle la crainte d’un bouleversement de la hiérarchie raciale sur laquelle ils continuent d’asseoir leur richesse.

Un dollar pour 100 livres de coton

Le plus marquant de ces épisodes se produit dans l’État d’Arkansas à l’initiative de Ben Patterson. Suite à l’appel de Humphrey, Patterson, arrivé récemment en Arkansas, tente d’organiser une grève des ouvriers agricoles noirs qui sont presque exclusivement des cueilleurs de coton. Le 20 septembre, le mouvement démarre dans le comté de Lee lorsque des ouvriers agricoles de l’exploitation du colonel H.P. Rodgers, dont Patterson, exigent une augmentation de salaire. Ils sont immédiatement renvoyés et expulsés de l’exploitation. Ils commencent alors à faire le tour du comté pour rallier d’autres cueilleurs de coton à leur cause.

Le 25 septembre, deux ouvriers sont tués sur une plantation lors d’un affrontement entre grévistes et non-grévistes. Le 28, deux grévistes tuent Tom Miller, le gérant d’une plantation appartenant au planteur J.F. Frank. Le 29, les meneurs de la grève prennent la fuite et sont poursuivis par un posse, un groupe armé payé par les planteurs blancs. Durant la semaine qui suit, la chasse aux grévistes fera 15 morts, dont Patterson, et 6 grévistes seront emprisonnés. Un an plus tard, il ne restera quasiment plus rien de l’Alliance.

Dans l’ensemble du pays, les grèves, mal organisées et durement réprimées, seront des échecs : les grévistes sont licenciés et emprisonnés et l’ordre est vite rétabli. L’échec de cet appel à la grève, émanant de la plus puissante organisation noire des États-Unis au XIXe siècle, a mis fin à cette tentative originale de syndicalisme noir.

Les Noirs et la « Reconstruction »

Après la Guerre civile (dite également guerre de Sécession), le camp nordiste emmené par le Parti républicain accorde aux Noirs, qui vivent encore très majoritairement dans les États ruraux du Sud [2], un certain nombre de droits, dont le droit de vote, et une certaine liberté économique.

Mais comme l’ont analysé certains historiens, cette ouverture était surtout motivée par la volonté de la société industrielle blanche du Nord d’imposer sa domination à la société rurale blanche du Sud en modifiant le rapport de force dans les États du Sud et de s’assurer les voix des Noirs lors des élections.

Cependant, très rapidement après la fin de la guerre, cette stratégie des républicains s’étiole et une fois le pouvoir fédéral établi, ils laissent aux Blancs du Sud la responsabilité de résoudre le « problème noir ». S’ouvre alors la période dite de la « Reconstruction », qui mènera peu à peu à l’institution de la ségrégation comme mode d’organisation raciale dans les États du Sud.

Domination raciale et exploitation sociale

Le Parti républicain avait été l’organe du camp nordiste lors de la Guerre civile et avait été à l’origine de l’abolition de l’esclavage. Dans les États du Sud, le Parti démocrate, qui rassemble les planteurs blancs et défend leurs intérêts [3] cherchent des expédients juridiques pour empêcher les Noirs de voter. Ils imposent par exemple de payer des droits pour voter (ce que les ouvriers agricoles noirs ne peuvent pas faire), ils empêchent de voter les personnes condamnées pour voie de faits (ce qui est le cas de nombreux Noirs), etc.

L’ensemble de ces « solutions » juridiques au « problème » du vote des Noirs est appelé disenfranchisement ou disfranchisement, par opposition à l’enfranchisement, l’accès des Noirs au droit de vote après la Guerre civile.

De même, l’accès des Noirs à la propriété est très rapidement limité par le système dit du tenant farming ou fermage : les ouvriers agricoles noirs louent des terres ainsi que du matériel agricole et des animaux de trait à des propriétaires terriens et leur versent en contrepartie une indemnité financière ou en nature (c’est-à-dire un pourcentage de leur récolte de coton).

L’esclavage étant encore très proche, la répartition des terres est très inégale et l’immense majorité des propriétaires sont des Blancs ; les tenants ou fermiers cueilleurs de coton sont quant à eux presque tous noirs. Ce système va peu à peu mener à un endettement généralisé des fermiers noirs qui ne peuvent plus assumer les indemnités versées aux propriétaires, particulièrement si les récoltes sont mauvaises. Ceci est d’autant plus vrai que ce sont les propriétaires terriens qui fixent les prix du coton…

La plupart des Noirs se retrouvent donc contraints de travailler comme ouvriers agricoles. Ils ramassent du coton pour un salaire de misère dans des conditions proches de celles de l’esclavage. Selon le recensement de 1890, 65% des Noirs du Sud sont fermiers ou ouvriers agricoles. Le système dit du peonage réinstaure le travail forcé par la petite porte : si un ouvrier noir est condamné parce qu’il ne peut pas payer ses dettes (ce qui arrive très fréquemment), il doit travailler gratuitement pour son créancier pour rembourser l’argent dû.

Ainsi, à peine quelques années après la fin de l’esclavage, on voit réapparaître dans le Sud les chaingangs (groupes de travailleurs forcés enchaînés) et les overseers (contremaîtres) qui incitent les ouvriers à travailler par des coups de fouets. La violence physique envers les Noirs atteint à cette époque des paroxysmes d’horreur qui n’ont rien à envier aux pires heures de l’esclavage : la pratique du lynchage se généralise avec plus de 1.000 Noirs lynchés entre 1887 et 1896.

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La White League et le Ku Klux Klan
Les sudistes vaincus s’organisent pour empêcher l’émancipation des Noirs

Cette situation de très grande précarité économique explique en partie que la résistance des Noirs se soit organisée dans les syndicats. Dans les années qui suivent la Guerre civile, les prix de vente du coton s’effondrent : ils passent de 31 cents la livre en 1866 à 9 cents en 1886 et 6 cents en 1893. L’endettement généralisé des Noirs les pousse à s’organiser pour améliorer leur condition et donc à entrer massivement, et pour la première fois dans l’histoire, dans les organisations syndicales.

Les Noirs et le syndicalisme

L’histoire syndicale des États-Unis est très complexe, mais on l’associe le plus souvent aux grands centres urbains du Nord-Est du pays. Dans le Sud, l’économie de plantation presque exclusivement agricole et le caractère quasi féodal des institutions politiques expliquent une relative faiblesse du mouvement syndical.

Cependant, durant la deuxième moitié du XIXe siècle, plusieurs syndicats majeurs vont apparaître et tenter d’organiser les ouvriers agricoles et/ou les petits propriétaires terriens. Des mouvements syndicaux de masse se développent dans le Sud, comme les Knights of Labor (Chevaliers du travail), The Grange, The Agricultural Wheel ou le Greenback Labor Party.

Malgré le racisme généralisé parmi les Blancs, jusque et y compris dans les syndicats, les Noirs sont très actifs dans ces organisations : on estime par exemple qu’en 1886, 60.000 Noirs étaient membres des Knights of Labor.

C’est dans ce contexte d’ébullition syndicale que l’Alliance des fermiers noirs est créée le 11 décembre 1886 dans le comté de Houston au Texas. L’Alliance va s’opposer à des groupes concurrents jusqu’en 1890, date à laquelle ces groupes fusionnent dans une même organisation dont le nom complet est The Colored Farmers’ National Alliance and Co-operative Union.

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R.M. Humphrey
La Colored Farmers’ Alliance a placé à sa tête un Blanc.

La plupart des dirigeants de l’Alliance sont des Noirs, à l’exception notable de R.M. Humphrey, élu au poste du superintendant général qu’il occupera jusqu’à la fin de la courte vie de l’organisation. Humphrey est un missionnaire baptiste qui servit dans l’armée confédérée (sudiste) lors de la Guerre civile mais que ses vues libérales en matière d’économie et de politique rendent sympathique à la cause noire.

Suite à cette fusion, l’Alliance compte environ un million de membres et devient de fait la première et la plus grande organisation de masse des Noirs américains.

Entre classes et races

Les raisons de l’échec de ce mouvement, qui s’illustrent dans la grève avortée de septembre 1891, sont multiples, mais elles tiennent en partie à la dissociation des enjeux de classe et de race dans les États Sud après la Guerre civile.

En effet, la guerre, la fin de l’esclavage et de l’ordre politique qui le soutenait permettent une prise de conscience chez nombre de Blancs et de Noirs de leurs intérêts de classe communs. À partir des années 1870, de nombreuses tentatives existent pour organiser les travailleurs et les travailleuses selon les intérêts de leur classe, quelle que soit leur couleur de peau. Mais la persistance du racisme aussi bien dans les institutions que dans les mentalités va empêcher ces tentatives d’aboutir [4].

La Colored Farmers’ Alliance, par exemple, se crée en réponse à l’exclusion plus ou moins explicite des Noirs de la plupart des organisations syndicales de l’époque. La Southern Alliance, la plus grande confédération syndicale des travailleurs des États du Sud qui compte plusieurs millions d’adhérents, refuse d’intégrer les Noirs dans ses rangs. De nombreux désaccords vont opposer les deux alliances, comme par exemple la question du vote des Noirs : de manière significative Humphrey, pourtant leader d’un mouvement noir, va s’opposer à ses adhérents et rejoindre le point de vue de l’alliance blanche sur cette question.

Le conflit prend forme en 1890 à Ocala (Floride) lorsque les deux alliances se réunissent pour discuter d’un texte de loi nommé Lodge Election Bill, qui propose de garantir le droit de vote des Noirs au niveau fédéral. Sans surprise, la Southern Alliance (blanche) se prononce contre le texte alors que la Colored Farmers’ Alliance se prononce pour. La position de Humphrey est ambiguë puisqu’il justifie son refus du texte en disant que l’Alliance est suffisamment puissante pour garantir le droit de vote aux Noirs par elle-même.

Les deux organisations ne travailleront ensemble que très ponctuellement lorsqu’elles défendent des intérêts communs, révélant ainsi la difficulté d’organiser les travailleurs sur des bases de classe dans un contexte où le racisme est aussi prégnant. Le fait que la Colored Farmers’ Alliance élise à sa tête un notable blanc illustre aussi la difficulté, voire l’impossibilité pour les Noirs de l’époque de s’organiser de manière autonome sans avoir recours à des soutiens parmi les Blancs qui détiennent le pouvoir.

Les deux organisations s’opposent aussi dans leur recrutement. La Colored Farmers’ Alliance est un syndicat de prolétaires, c’est-à-dire de fermiers ou d’ouvriers agricoles qui n’ont d’autres sources de revenu que leur travail. À l’inverse, la Southern Alliance regroupe avant tout des petits propriétaires terriens blancs, dont les intérêts sont nécessairement différents de ceux des travailleurs qu’ils emploient.

Ainsi, les fermiers blancs syndiqués seront les premiers adversaires des grévistes noirs lors du mouvement de septembre 1891 car ils cherchent à défendre leurs intérêts économiques menacés par une organisation qui est la première à revendiquer une redistribution radicale des richesses.

Résistances noires

D’autres facteurs expliquent l’échec de la grève des cueilleurs de coton. Le manque de préparation et d’organisation, les contradictions internes de l’Alliance entre ouvriers agricoles majoritaires parmi les adhérents et les petits propriétaires qui la dirigent ou encore l’absence de soutien politique. Pour autant, ce mouvement est le premier à avoir opéré un passage entre une philosophie modérée de la résistance noire, associée à la figure conservatrice de Booker T. Washington, à une résistance beaucoup plus radicale, incarnée par W.E.B. Dubois.

Washington est le penseur noir dominant de la deuxième moitié du XIXe siècle. Pour lui, l’émancipation des Noirs doit passer par l’accès à la propriété et par le petit entreprenariat, qui leur permettront d’accéder à la classe moyenne. Sa philosophie conservatrice se base sur des notions telles que l’entraide (self help) et l’éducation mais abandonne toute prétention à l’égalité politique entre Noirs et Blancs. Elle se reflète dans les buts premiers de la Colored Farmers’ Alliance qui se propose d’enseigner aux fermiers noirs de meilleures techniques de culture et de leur vendre du matériel à prix réduits.

Mais avec l’effondrement des prix du coton et la multiplication des lois racistes, il devient de plus en plus évident qu’une telle approche est plus qu’insuffisante. Comme le dit William F. Holmes : « Il est fort possible que si la Colored Alliance avait strictement adhéré à une philosophie de l’entraide et n’avait pas remis en cause le système de caste, elle n’aurait pas rencontré une opposition aussi violente de la part des Blancs et aurait sans doute survécu plus longtemps. ». Malgré son échec, l’Alliance des fermiers noirs fut la première à poser les bases (de classe) d’un mouvement de libération radical qui prendra son essor au moment de la Première Guerre mondiale.

David (AL Alsace)

[1] « Cotton Pickers Are Ordered Out on a General Strike ».

[2] En 1890, 4 Noirs américains sur 5 vivent dans des zones rurales. En 1900, 9 Noirs sur 10 vivent dans les États du Sud. Entre 1890 et 1910, 3 Noirs sur 5 vivent de l’agriculture.

[3] Jusqu’à aujourd’hui, les démocrates du Sud constituent un groupe à part dans le parti et se distinguent par leur conservatisme et leur racisme.

[4] Sur ce point, voir l’article de Floyd J. Miller « Black Protest and White Leadership : A Note on the Colored Farmers’ Alliance », Phylon, 2e trimestre 1972.

 
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