1906 : La catastrophe de Courrières embrase le bassin minier

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Le samedi 10 mars 1906 une explosion dévaste la fosses n° 3 à Méricourt (Pas-de-Calais), appartenant à la compagnie des mines de Courrières. Par extension, les fosses n° 2 à Billy Montigny, et n° 4 à Salaumines sont touchées aussi. Cette catastrophe a causé la mort de 1099 personnes, ce qui en a fait la plus meurtrière de l’histoire des mines jusqu’à celle de Benxihu (Chine) en 1942. Rapidement, la gestion de la mine et celle de l’accident par la compagnie et les autorités publiques sont mises en cause et illustrent le mépris des capitalistes pour la vie des mineurs. La colère populaire va s’étendre à tout le bassin minier et au-delà.

Il est 6h30, le 10 mars 1906, quand une violente explosion secoue les fosses 2, 3 et 4. Ce probable coup de grisou, un gaz naturel qui se dégage des couches de charbon et prend feu, est surtout suivi par un gigantesque « coup de poussier » : les fines particules de poussières de carbone présentes dans l’air s’enflamment. L’incendie se propage à la vitesse du son sur 110 kilomètres de galeries en quelques minutes. Certaines s’effondrent, les cages reliant les différents étages ne peuvent plus circuler dans le puits n° 3. Des débris et des chevaux sont projetés comme des boulets de canons remontant les puits jusqu’à une hauteur de dix mètres et retombent sur le carreau de la fosse. Les mineurs meurent déchiquetés sous la pression de l’explosion, brûlés vifs, écrasés sous les décombres ou, dans les galeries épargnées, asphyxiés par les « puteux », gaz carbonique. 1697 mineurs venaient de descendre pour travailler ce matin.

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Les 3 puits dévastés par la catastrophe, soulignés en rouge, ne se situent pas à Courrières, mais dépendent de la compagnie qui exploite la concession de Courrières.

Sauver les mineurs ou la mine ?

Dès les premières minutes qui suivent l’explosion, des centaines de mineurs se présentent pour aider aux opérations de secours. Au bout de quelques heures, comme la loi l’oblige, les opérations ont été prises en main par les services de l’État. Les nouveaux responsables du sauvetage, Gustave Léon, ingénieur en chef du service des mines, et Frédéric Delafond, ingénieur général, hésitent beaucoup sur la conduite à tenir. La progression des sauveteurs est très compliquée et dangereuse. Alors plusieurs mineurs décident de descendre de leur propre initiative à la recherche de survivants. La plupart ne reviendront jamais. Le délégué mineur de la fosse 3, Pierre Simon dit « Ricq » parvient à trouver un accès pour les galeries de la fosse 3. Avec 3 camarades, il a pu sauver 17 hommes. Le soir, sous la pluie, près de 10 000 personnes sont agglutinées aux grilles des trois fosses espérant toujours avoir des nouvelles de leurs proches.

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Le délégué mineur « Ricq » au milieu de ses camarades. La carte postale exagère l’exploit du héros, puisque 27 sauvetages lui sont attribués au lieu de 17.
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Des mineurs volontaires pour le sauvetage attendent avec inquiétudes de pouvoir descendre chercher leurs camarades.
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Le soir de la catastrophe, des milliers de personnes attendent devant les grilles du puit n°4 à Sallaumines, gardées par les gendarmes, en espérant avoir des nouvelles de leurs proches.

Le dimanche 11 mars, alors que la catastrophe fait déjà la une des journaux, les ingénieurs estiment qu’il devient impossible de trouver des survivants et décident d’inverser le système d’aérage. Cette décision a pu provoquer le déplacement des gaz toxiques dans des zones où subsistaient des survivants. Mais le but est de dégager le foyer de l’explosion pour le déblayer et pouvoir reprendre l’exploitation au plus tôt. Pourtant, le soir même, un groupe de sauveteurs allemands venus du bassin minier de la Ruhr, parfaitement entraînés et munis des appareils respiratoires les plus modernes, arrive sur place. Leur arrivée est accueillie avec méfiance par les équipes françaises. Il faut dire que nous sommes en plein milieu de la conférence d’Algesiras, lors de laquelle la France et l’Espagne se partagent le Maroc pour éviter qu’il ne tombe dans l’escarcelle allemande. Il faudra attendre le lundi 12 pour qu’ils aient l’autorisation de descendre au fond pour y relever les corps des victimes.

Du deuil à la colère

Dès les premiers jours, un mouvement de solidarité se met en marche : des dons affluent du monde entier, notamment des bassins miniers, des milieux ouvriers. Les grands de ce monde rivalisent en dons généreux, les 100 000F. des Rothschild répondant aux 20 000F. du pape. En 3 mois, plus de 7 millions de Francs sont récoltés, et gérés par un Comité central de répartition des secours dirigé par l’ancien président, Émile Loubet.

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Le 13 mars, l’enterrement a lieu sous la neige. Dans la fosse commune à Méricourt, sont alignés les cercueils des 18 mineurs impossibles à reconnaitre.

Le mardi 13 mars ont lieu les premières funérailles, dont 18 corps dont l’état ne permet pas l’identification. Pour ceux-là, une fausse commune est creusée à Méricourt. Les 18 cercueils, portés par des militants des jeunesses catholiques choisis par la compagnie, sont accompagnés par 15 000 personnes, malgré une tempête de neige. Pour tous les enterrements qui se succèderont à un rythme effréné pendant plusieurs jours, la compagnie impose une cérémonie religieuse, « même pour les familles de libres-penseurs », précise la presse. Mais la foule des mineurs et de leurs familles empêche les représentants de la compagnie de s’exprimer. Les syndicalistes mineurs Arthur Lamendin, député maire de Liévin, et Émile Basly, député maire de Lens, sont applaudis. Les cris de : « Vive la révolution ! Vive la Sociale ! Vive la grève ! » répondent à leurs discours. Le mineur rescapé Vincent, dont le fils de 19 ans est mort, appelle à la vengeance. Les gendarmes doivent faire évacuer la foule en colère des abords du cimetière. Dès le lendemain, dans les fosses de la Compagnie de Courrières et dans celles des compagnies voisines de Dourges et d’Ostricourt, les mineurs ne descendent plus. Ils tiennent des réunions et font le tour des puits voisins pour les faire arrêter. La grève, née de la colère ouvrière, a pris au dépourvu les dirigeants syndicaux tout comme la compagnie.

Pas de fatalité

Dès les premières heures, beaucoup ont compris que cette catastrophe n’était pas due seulement à la fatalité. On pense tout de suite à un incendie accidentel, débuté le 5 mars dans la veine Cécile, à cause d’un gros stock de bois usagé (80 stères) que la compagnie n’avait pas remonté pour éviter des travaux coûteux. La gestion de l’incendie par « serrement » (construction de murs pour étouffer l’incendie) s’est révélé inefficace, ce qu’avait déjà signalé le délégué Pierre Simon. Une demi-heure avant l’accident, un ingénieur a contrôlé cet incendie et n’a pas remarqué son extension. L’hypothèse d’un coup de mine (utilisation d’un explosif défectueux) est aussi avancée par la compagnie, pour expliquer l’inflammation du grisou, mais reste peu probable à peine 30 minutes après le début du travail.

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Le député-mineur Emile Basly, ici de dos, est présent sur le carreau de la mine pour assister à la remontée des corps.

Le contexte est celui d’une forte croissance économique, qui se traduit par une forte demande de charbon et donc un besoin croissant en main d’œuvre dans les mines. Ce besoin de main d’œuvre a obligé les compagnies a cédé à certaines revendications (responsabilité des patrons pour chaque accident en 1898, journée de 10h en 1900, puis de 8h pour les mineurs du fond votée en 1905 pour s’appliquer progressivement entre 1906 et 1908…). Mais les compagnies font aussi appel à une immigration organisée, notamment de mineurs du midi, et ferment les yeux sur l’embauche illégale des enfants de moins de 13 ans. 27% des mineurs ont alors entre 13 et 18 ans. Les compagnies donnent aussi la priorité aux travaux productifs sur les travaux de sécurité, comme l’évacuation du bois usagé.

Les profits sont alors impressionnants. De 1898 à 1904, la compagnie de Courrières a gagné 74 millions de francs : 41 millions ont été distribués aux actionnaires, 14 mis en réserve et 18 utilisés pour les travaux d’amélioration. La priorité est évidente. Les salaires baissés de 10% en 1902 sous prétexte d’une crise n’ont pas été remontés une fois la croissance revenue. Ils s’approchent de 5F par jour (dont une bonne moitié de primes variables selon la production) pour une journée qui reste à 10h malgré la diminution progressive prévue par la loi.

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L’Assiette au beurre, journal satirique illustré, sort le 24 mars un numéro spécial entièrement consacré à la catastrophe. Pour le réaliser, la revue a envoyé sur les lieux du drame trois des dessinateurs : Ricardo Florès, Aristide Delannoy et Jules Grandjouan. Ce dernier dépeint des mineurs résignés face à la mort « Allons-y puisqu’il faut du charbon à la compagnie et du pain pour les mioches ».

De plus, la compagnie minière avait pratiqué d’importants travaux pour réaliser l’interconnexion entre ses différents puits. Ce dispositif, sensé permettre l’évacuation des mineurs, entraîna surtout la propagation de l’incendie dans les différentes fosses, sur 110 km de galeries. Les reproches ne manquent donc pas contre la compagnie.

"On ne dévale plus"

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Le 14 mars, une foule immense se rassemble à Lens, devant la mairie d’Emile Basly.

Le 14 mars, un nouveau bilan est établi : on dénombre 1097 morts. La grève est déclarée aussi dans la Compagnie de Dourges. On compte déjà 10 000 grévistes sur les 80 000 mineurs des 2 départements. Le gouvernement « d’alliance des gauches » (radicaux socialistes et alliance démocratique) est en pleine crise depuis plusieurs jours, suite à la démission du Président du Conseil, Maurice Rouvier, mis en cause dans les violences qui ont accompagné l’inventaire des biens du clergé, débuté suite à la loi de séparation de l’Église et de L’État de décembre 1905 [1] . Le même jour, un gouvernement est formé dans l’urgence par le radical Jean Sarrien, avec Georges Clémenceau et Aristide Briand, les deux plus grandes personnalités de la gauche républicaine hors du parti socialiste (qui vient d’unifier les diverses tendances socialistes en 1905).

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Emile Basly, né en 1854, orphelin à 10 ans, il descend à la mine dès 12 ans. Fondateur du premier syndicat des mineurs en 1882, leader de la grève d’Anzin en 1884, il est surnommé « le mineur indomptable » et sert de modèle à Zola pour la création de son personnage d’Etienne Lantier. Il est élu député de 1885 à sa mort en 1928 et maire de Lens de 1900 à 1928.

Les revendications qui remontent des réunions tenues dans les divers puits vont du respect de la liberté de conscience à l’amélioration de la sécurité, en passant la réduction du temps de travail ou la retraite. Le 15 mars, le député-mineur Basly, de retour de l’assemblée nationale, réunit le Syndicat des mineurs du Pas de Calais (dit « vieux syndicat ») en congrès dans sa mairie de Lens. Les revendications choisies restent assez modérées : salaire à 4,8F (c’est à dire la moyenne réelle) et 40% de primes sur la production, soit 7,18F, libertés de conscience, maintien des veuves dans les corons… Le soir, les sections réunies dans chaque bassin n’accueillent pas toujours bien ces revendications, très incomplètes. La section de Liévin les rejette.

Les adhérents de la Fédération syndicale des mineurs du Pas de Calais (dit « jeune syndicat », affilié à la CGT) sont réunis à la Maison du Peuple à Lens. Son président, l’anarchiste Benoît Broutchoux, critique les revendications du vieux syndicat, puis présente celles de la Fédération dont la principale est « 8 heures de travail, 8 francs de salaire ». Un comité de grève est créé, mais il restera essentiellement l’outil du jeune syndicat, très minoritaire.

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Benoît Broutchoux naît près de Montceau-les-Mines en 1879 et devient mineur à 14 ans. Terrassier à Paris en 1898, il devient syndicaliste et anarchiste. Souvent condamné pour ses discours, il réussit en 1902, à se faire embaucher sous un faux nom dans le bassin minier, à Lens. Son fils, né en 1905 à Sallaumines, est prénommé Germinal.

De son côté, la Fédération indépendante des mineurs, syndicat jaune très minoritaire, rejette la grève et ne cessera d’appeler le préfet à renforcer la répression militaire, via le journal La Croix d’Arras, qui lui est grande ouvert.

Clémenceau chez les grévistes

Le 17 mars, le nombre de grévistes a atteint les 32 000. Basly réunit un nouveau congrès du vieux syndicat pour obtenir un consensus sur les revendications à présenter le lendemain lors de la rencontre avec les représentants des compagnies. Mais dès le matin, Basly et les autres dirigeants du vieux syndicat reçoivent d’abord Georges Clemenceau, ministre de l’intérieur, qui vient d’arriver à Lens, accompagné du préfet et d’un ingénieur des mines de Paris. Le ministre leur fait part de son intention d’envoyer des troupes pour protéger les fosses d’agitateurs susceptibles de se livrer à des actes regrettables. Les délégués Evrard et Beugnet protestent. Le ministre lance un appel au calme, affirmant que le gouvernement fera son possible pour éviter les heurts entre grévistes et forces de l’ordre. Un accord est conclu de faire garder les puits de mine par l’armée.

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Clémenceau se rend à pied vers la maison du peuple de Lens pour parler aux grévistes du « jeune syndicat », accompagné de quelques gendarmes.

Puis, le ministre se rend à pied à la Maison du peuple, peu avant 13 heures, pour parler au jeune syndicat. Benoît Broutchoux est absent. Le ministre de l’intérieur négocie alors avec son adjoint, Plouvier qui accepte la proposition de Clemenceau. Le ministre s’exprime alors devant 2000 grévistes qui l’accueillent au cri de : « Vive la grève ! ». Clemenceau déclare : « Il ne m’appartient pas de discuter vos revendications. Je viens vous dire seulement que le Gouvernement de la République entend faire respecter la légalité par tous. La grève constitue pour vous un droit absolu, qui ne saurait vous être contesté. […] Si, parmi vous, se trouvent des malfaiteurs qui veulent détruire les puits, je dois les en empêcher et faire garder les mines par les troupes, car les gendarmes seraient insuffisants. Les soldats viendront la nuit et seront cantonnés : ils n’auront pas de contact avec vous. […] Ce que je demande, c’est que, lorsque le travail reprendra partiellement, vous respectiez la liberté du travail, comme je fais respecter votre droit de grève. »

La droite accuse aussitôt Clémenceau d’être complices du désordre, tandis que les socialistes ne peuvent que le féliciter pour ce coup d’éclat.

L’échec du vieux syndicat

Au congrès du 17 mars à Lens, pendant que Clémenceau discute avec le jeune syndicat, Basly attaque violemment Broutchoux et ses amis : « Regardez maintenant quels sont ces gens et d’où ils viennent. L’un est professeur sans emploi, l’autre est verrier, un autre est journaliste anarchiste, le quatrième est anarchiste aussi, et voleur par-dessus le marché. Aucun n’est du bassin houiller, tous viennent de Paris ou d’ailleurs, sans être appelés par personne, avec de l’argent qui vient de quelqu’un, pour semer la division ouvrière. » Sa proposition de revendiquer un salaire de 4,8F plus des primes est rejetée. 104 délégués sur les 166 votent pour la revendication d’un salaire fixe minimal. 4 sections ont même tenté, sans succès, de reprendre la revendication des « 8 heures, 8 francs ».

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Au premier de plan de cette photo du Comité de grève formé par le « jeune syndicat », Benoît Broutchoux et « la citoyenne Sorgue ».

Le 18 mars, seul le vieux syndicat est autorisé à rencontrer la délégation patronale à Paris, menée par Jean Casimir Périer, ancien président de la république, qui ne propose qu’une hausse de 10 % des salaires. La grève s’étend encore : 46 à 50 000 grévistes le lundi 19 mars. Pour tenir, une solidarité importante se met en place, notamment grâce soutien alimentaire des mairies socialistes. Les grévistes soutiennent aussi activement les commerçants qui risquent la faillite du fait la baisse de leur chiffre d’affaire. Les patrouilles qui débusquent les « jaunes » se généralisent, les trains transportant les mineurs venant d’autres communes sont arrêtés.

La stratégie de Basly repose aussi sur l’agitation qu’entretient le parti socialiste à Paris. Lui et Jaurès font campagne à la tribune de l’assemblée pour la nationalisation des mines. Déjà dans son éditorial de l’Humanité du 11 mars, lendemain de la catastrophe, Jaurès écrivait : « Ce qui est terrible, c’est de se dire, devant ces morts, que la société n’a pas été juste pour eux ; qu’elle n’a pas respecté et glorifié en eux la dignité de la vie, qu’elle les a laissés à l’état de salariés, c’est-à-dire dans une condition inférieure. […] Du fond des fosses embrasées, c’est une sommation de justice sociale qui monte vers les délégués politiques de la nation. »

La division est consommée

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Le 20 mars, les grévistes du « jeune syndicat » tentent de forcer la première des deux lignes de gendarmes à cheval qui protègent la mairie de Lens où sont réunis les représentants du « vieux syndicat »

Le 20 mars à Lens, le vieux syndicat se réunit à la mairie et discute aussi bien des revendications à tenir face aux compagnies que de l’unité d’action avec le jeune syndicat, à laquelle Basly s’oppose vigoureusement. Pourtant dans de nombreux puits, l’action est totalement commune entre les adhérents des 2 syndicats. Le jeune syndicat est réuni à la maison du peuple à quelques centaines de mètres. Il entend faire pression sur le vieux syndicat et 1500 à 2000 personnes partent en cortège vers la mairie. Basly, en tant que maire, demande la protection des gendarmes ! Malgré les 2 rangées de gendarmes, certains manifestants parviennent à passer. Pendant la bousculade, Broutchoux et 2 autres sont arrêtés, malgré une résistance acharnée, qui justifiera 2 mois de prison. Lorsque les délégués du vieux syndicat sortent, ils sont accueillis au cris de « lâches, vendus » et certains sont malmenés. Le soir même Pierre Monatte, alors rédacteur en chef de l’Action syndicale (hebdomadaire du jeune syndicat) et la « citoyenne Sorgue », militante féministe et révolutionnaire, tiennent un meeting à la maison du peuple devant 1500 personnes. La division est consommée entre les 2 syndicats et l’unité à la base devient plus difficile dans certains puits.

La situation devenant plus tendue Clémenceau envoi des renforts militaires, ce qui porte à 20 000 le nombre de soldats présents. Les soldats patrouillent dans les rues. Cette décision marque le début des hostilités entre Clemenceau et la gauche socialiste. En même temps, Clemenceau fait saisir le registre sur lequel les délégués inscrivent leurs observations, notamment les avertissements du délégué Pierre Simon par rapport à l’incendie de la veine Cécile.

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L’arrestation de Benoît Broutchoux devant la mairie de Lens, le 20 mars.

Les incidents avec les jaunes et les soldats sont de plus en plus fréquents, les arrestations se multiplient. Le 25 mars, lors d’une manifestation de 10 à 15 000 personnes à Lens, Basly annonce un référendum le 28 mars sur la réponse à donner aux propositions du patronat. L’ambiance est morose et quelques grévistes ont commencé à reprendre le travail. Il espère obtenir la légitimité d’appeler à la reprise du travail. Le référendum est réduit aux seuls mineurs du fond, âgés de plus de 18 ans. Mais le 29 mars, le résultat donne 32 000 voix pour la grève et 18 000 pour la reprise du travail. La situation semble bloquée.

Les rescapés relancent la grève

Le 30 mars 1906 à 7h, treize rescapés arrivent dans une écurie du puit n°2 où des mineurs travaillent à l’entretien. Ils ont survécu vingt jours en mangeant les briquets (casse-croutes) trouvés sur les morts, les cadavres de chevaux et en buvant leur urine. Pour désigner ces miraculés, la presse popularise le mot « rescapé » (à partir du chti « escapés » pour échappés). Cet évènement ravive la colère. Depuis 3 jours, les sauveteurs allemands sont repartis. On a l’impression que les recherches de survivants ont été sacrifiées au profit de la remise en état de la mine. Beaucoup de mineurs non-grévistes qui croyaient pouvoir travailler à la recherche de survivants sont en fait employés à la remise en état. A l’assemblée, Basly s’en prend violemment aux responsables des opérations de sauvetage : « Trois jours après la catastrophe, dans un conseil composé des ingénieurs de l’Etat et des mines de Courrières, il a été décrété qu’il n’y avait plus de vivants [...]. On se mit donc à travailler au plus vite à remettre l’exploitation en activité... tel était le désir surtout des exploitants. Eux ne voyaient qu’une chose : l’extraction arrêtée et, par conséquent, la diminution des bénéfices ».

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Les 13 « rescapés », qui entourent leur médecin, deviennent des héros. Certains feront des tournées de conférences, dont Henri Nény (n°1), souvent accusés par les autres de déformer les faits pour tirer la couverture à lui.

Le soir même, un non-gréviste tire sur la foule qui caillasse sa maison et tue un gréviste de 20 ans. Il faudra 4 pelotons de gendarmerie pour protéger cette maison. Nuit et jour, les cités minières connaissent des violences : pillages de maisons patronales, combats de rue entre grévistes et soldats. Des explosifs sont utilisés pour couper les ponts, voies ferrées, lignes télégraphiques… Des ingénieurs, porions sont pris à parti, leurs maisons caillassées, des églises proches des compagnies (qui exigeaient la communion pour embaucher un jeune) sont dynamitées. La production est presque partout totalement interrompue. Le jeune syndicat se dissous dans les comités de grèves de chaque fosse. Le vieux syndicat est dépassé. Le maire socialiste de Montigny en Gohelle est condamné à 1 mois de prison pour ne pas avoir demandé la dispersion des grévistes.

Le 4 avril, un quatorzième rescapé, Auguste Berthon, a été retrouvé par les sauveteurs. Son récit fait frémir : le 10 mars, asphyxié par les gaz, évanoui, il a été laissé pour mort par le groupe de survivants dans lequel il se trouvait. Après avoir repris connaissance, il a survécu grâce aux briquets des cadavres. Il a dû patienter jusqu’à la réouverture du puit n°4, presqu’un mois plus tard. La colère populaire se transforme en rage devant l’attitude criminelle des compagnies et des ingénieurs.

La révolution qui vient

Le 10 avril, un nouveau congrès du vieux syndicat à Lens discute du maintien ou non de la revendication des 7,18F. Mais dehors, la foule s’en prend autant à la compagnie qu’à Basly. Les négociations du 14 avril, imposées par le gouvernement aux compagnies, échouent encore. Les affrontements redoublent. Les soldats chargent les foules au sabre. Une femme est blessée au ventre le 15 avril à Liévin. Le même jour, une petite compagnie, celle de Marles, accepte de donner un salaire de 7F21 : les 8F paraissent possibles dans les grandes compagnies. La radicalité du jeune syndicat plait de plus en plus. Le 17 avril, une gendarmerie est assaillie pour obtenir la libération du mineur Nourtier, arrêté alors qu’il s’apprêtait à frapper un gendarme qui protégeait la femme d’un jaune. En présence du préfet et du maire de Liévin, la foule obtient la libération de plusieurs prisonniers, et même le départ des gendarmes, pourchassés à travers champs. La grève s’étend grâce à la CGT : mineurs de la Loire et d’Alès depuis le 15, métallurgistes du Pas de Calais le 17 avril, faïenceries et verreries voisines le 18, postiers et typographes de régions parisiennes... Les compagnies faisant appel à des mineurs étrangers, des grèves de solidarité commencent à éclater dans les mines d’Allemagne et de Belgique.

A Lens, la « demeure seigneuriale » de Reumaux, président de la compagnie de Lens, est dévastée et une barricade est construite. Au cours de la charge de cavalerie, un lieutenant est tué, tombé de cheval après avoir été atteint au front par une pierre.

A Liévin, des grévistes se retranchent dans le corons n°3 et rendent impossibles les charges de cavaleries en abattant sur la chaussée les poteaux télégraphiques. L’armée charge à plusieurs reprises de différents côtés mais doit reculer devant des pluies de projectiles. Vers 21h, les grévistes abandonnent la place devant une charge baïonnettes au canon d’un régiment d’infanterie entier. Le 22 avril, La Croix d’Arras titre « La révolution qui vient… » et regrette que l’armée n’ait pas le droit de tirer.

L’ordre républicain

Le 22 avril, des renforts militaires importants renversent le rapport de force (70 trains militaires en 5 jours). Les arrestations se multiplient et visent spécialement la CGT et les jeunes grévistes, les rues sont quadrillées, rendant impossibles tout rassemblement. La presse parisienne parle d’un complot anarchiste préparé de longue date avec les bonapartistes ! Plusieurs dirigeants de la CGT, dont Monatte sont inculpés pour « menées anarchistes ». À l’approche du 1er mai 1906, où une manifestation monstre pour les 8h est prévue par la CGT, Clemenceau avertit Victor Griffuelhes, secrétaire général de la CGT, qu’il sera tenu responsable pour tout débordement. Il fait aussi venir 45 000 soldats à Paris. Il est donc nécessaire de faire cesser la grève dans le Nord avant le 1er mai pour libérer des troupes. Le gouvernement fait pression sur les compagnies pour reprendre les négociations. Certaines, plus petites, cèdent et négocient quelques hausses de salaires.

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Le 1er mai 1906, Paris est quadrillé par la troupe en arme, ici devant la caserne du Chateau d’Eau.

Quelques puits reprennent le travail à partir du 30 avril, avec des avantages mineurs (hausses de salaires, liberté de conscience et parfois accès aux livres de compte pour le syndicat) mais aucune garantie sur l’emploi des grévistes. A Paris, l’armée met en échec la grande manifestation du 1er mai pour les 8h, provoque de nombreux affrontements et arrête 800 personnes.

La presse annonce donc la fin du mouvement et consacre ses colonnes aux élections législatives du 6 mai. Basly et Lamendin sont réélus dès le premier tour mais nombre de grévistes s’estiment trahis par le vieux syndicat et les sections CGT se multiplient. Les derniers grévistes reprennent le travail fin mai. Broutchoux et Monatte sont alors libérés. Les leçons de l’accident du 10 mars se résument à la création d’un poste de secours à Liévin et le remplacement des lampes à feu nu par les lampes dites de « sûreté ». En mai 1907, le tribunal d’Arras a rendu une ordonnance de non-lieu confirmée le 24 juillet par la cour d’appel de Douai : La Compagnie des mines de Courrières est sortie totalement blanchie.

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Le Petit Journal du dimanche 6 mai 1906 imagine l’action courageuse des soldats, arrêtant les « émeutiers dans les corons ».

Ce n’est qu’en juin que les familles des victimes reçoivent les premiers versements venant des 7 millions de francs récoltés : il ne fallait pas que cet argent puisse aider à tenir la grève ! Ultime provocation, les sommes versées restent modestes, la plus grande partie étant versée sur un compte d’épargne nominatif dont les familles ne peuvent retirer que 100F par mois. Les pauvres n’auraient pas su gérer une telle somme… et cela permet de réinjecter cet argent dans le système bancaire, au plus grand bénéfice des entreprises à la recherche de capitaux.

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Jaurès à la tribune de l’assemblée, détail d’un tableau de René Rousseau-Decelle (1881-1964), peint en 1907.

A Paris, Clémenceau a gagné sa réputation de briseur de grèves. Les socialistes l’attaquent régulièrement à l’assemblée. Alors que le ministre de l’intérieur justifie la répression par les violences des grévistes, Jaurès lui répond le 19 juin 1906 : « La violence c’est chose grossière, palpable, saisissable chez les ouvriers  : un geste de menace, il est vu, il est retenu. Une démarche d’intimidation est saisie, constatée, traînée devant les juges. Le propre de l’action ouvrière, dans ce conflit, lorsqu’elle s’exagère, lorsqu’elle s’exaspère, c’est de procéder, en effet, par la brutalité visible et saisissable des actes. Ah  ! Le patronat n’a pas besoin, lui, pour exercer une action violente, de gestes désordonnés et de paroles tumultueuses  ! Quelques hommes se rassemblent, à huis clos, dans la sécurité, dans l’intimité d’un conseil d’administration, et à quelques-uns, sans violence, sans gestes désordonnés, sans éclat de voix, comme des diplomates causant autour du tapis vert, ils décident que le salaire raisonnable sera refusé aux ouvriers  ; ils décident que les ouvriers qui continueront la lutte seront exclus, seront chassés, seront désignés par des marques imperceptibles, mais connues des autres patrons, à l’universelle vindicte patronale. Cela ne fait pas de bruit  ; c’est le travail meurtrier de la machine qui, dans son engrenage, dans ses laminoirs, dans ses courroies, a pris l’homme palpitant et criant ; la machine ne grince même pas et c’est en silence qu’elle le broie. »

Renaud (AL Alsace)

[1] Voir « 1905 : La loi de séparation des Églises et de l’État est votée » dans Alternative libertaire 256 de décembre 2015.

 
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