1910 : La CNT, naissance d’une légende

Version imprimable de cet article Version imprimable


Il y a cent ans, à l’issue du second congrès de la fédération régionale catalane Solidaridad Obrera, naissait la Confédération nationale du travail qui, malgré de longues périodes de mise hors la loi, allait marquer d’une forte empreinte l’histoire sociale espagnole, principalement au cours de la Seconde République, de 1931 à 1939.

L’histoire n’a pas retenu grand-chose du premier congrès de la CNT qui, à dire vrai, laissa peu de traces dans la mémoire des militants qui devaient faire la confédération des décennies suivantes. Il y a loin, en effet, de cette dernière, avec son drapeau rojinegro et son hymne adapté de La Varsovienne, à la petite confédération qui naît dans la plus grande discrétion entre le 30 octobre et le 1er novembre 1910, si loin même que, à l’issue du congrès, la nouvelle organisation était encore à la recherche de son nom définitif.

Solidaridad Obrera, l’ancêtre de la CNT

La fondation de l’organisation locale puis régionale qui précède la CNT ne fut pas le fruit d’un élan irrésistible du mouvement ouvrier catalan. Bien au contraire, celui-ci n’a cessé de battre en retraite depuis la grève générale de 1902, dans un contexte économique marqué par un fort chômage dans des secteurs industriels importants. Ce n’est donc pas tant la puissance des sociétés ouvrières de résistance que leur propre faiblesse qui explique le désir de quelques-unes d’entre elles de se regrouper en vue de créer une fédération qui aiderait à la relance d’un mouvement ouvrier assoupi depuis 1902. L’initiative est issue, semble-t-il, du syndicat Dependencia Mercantil, animé par le socialiste Antonio Badía. C’est dans les locaux de ce syndicat qu’a lieu, en juin 1907, la première réunion de la commission d’organisation de Solidaridad Obrera (SO), dont le nom a été choisi en référence – et en opposition – à Solidarité catalane, la coalition des partis nationalistes de la région.

En juillet, les représentants de 36 sociétés ouvrières signent un manifeste appelant les travailleurs de Barcelone à cesser leurs « luttes homicides » alors que les associations ouvrières sont abandonnées et que « le capital détruit toutes ces conquêtes sociales qu’un jour la classe ouvrière de Barcelone avait su obtenir ».

SO annonce qu’elle laissera les sociétés adhérentes libres d’adopter les « moyens de lutte et de défense » qu’elles jugeront appropriées aux circonstances et que, pour sa part, elle « ne suivra aucune tendance politique de parti », ne se souciant d’autre chose que de la défense des intérêts des ouvriers et de leur émancipation économique.
Le 3 août, une assemblée regroupant les délégués d’une trentaine de syndicats fonde SO et élit son conseil directif. Le 19 octobre 1907 paraît le premier numéro de l’organe hebdomadaire de la nouvelle fédération, Solidaridad Obrera, qui vit grâce à l’appui financier du pédagogue Francisco Ferrer y Guardia et au concours des propagandistes espagnols du syndicalisme révolutionnaire, José Prat et le vétéran Anselmo Lorenzo, ex-membre de l’Internationale.

Vers une confédération nationale

L’année suivante, au 1er congrès de SO, organisé à Barcelone du 6 au 9 septembre 1908, les délégués ouvriers décident de la transformation de leur fédération municipale en une fédération régionale et, en réponse aux demandes issues de certaines fédérations ouvrières non catalanes, ils donnent l’autorisation à leurs porte-parole d’entrer en relations avec « les autres fédérations de résistance d’Espagne » pour œuvrer à la création d’une nouvelle organisation nationale, qui viendrait faire concurrence à la seule confédération ouvrière existant dans le pays, l’UGT (Union générale des travailleurs), d’obédience socialiste. Le congrès se clôt par un événement quasi unique dans les annales du mouvement ouvrier catalan : suivant la suggestion de l’un des meneurs de SO, le libertaire Tomás Herreros, on donne la parole à un représentant de chacune des tendances de la fédération, Jaime Anglés s’exprimant pour les républicains radicaux, José Rodríguez pour les anarchistes et Antonio Fabra Ribas au nom des socialistes.

Le congrès fondateur de la nouvelle confédération ouvrière aurait dû se tenir en septembre 1909, mais les événements de l’été en décidèrent autrement. Le 26 juillet de cette année, commençait une grève générale à la suite de la décision du gouvernement Maura d’envoyer les réservistes combattre au Maroc espagnol. Le mouvement allait déboucher bien vite sur une insurrection armée, qui se prolongea du lundi 26 au samedi 31 juillet, la fameuse « Semaine tragique », pour laquelle Francisco Ferrer fut jugé et condamné à mort en tant qu’« auteur et chef de la rébellion ».

Malgré la répression qui s’abat sur le mouvement ouvrier et la fonte de ses effectifs militants, les dirigeants de SO relèvent le gant et, sous l’impulsion du groupe des ouvriers typographes de Barcelone, convoquent un congrès chargé de créer la seconde confédération ouvrière espagnole. Le congrès se tiendra dans les locaux du Palacio de Bellas Artes, une salle construite à l’occasion de l’Exposition universelle de 1888.

Les délégués du congrès de constitution

Si on en croit la liste donnée à la fin du compte rendu paru dans les colonnes de SO [1], il y aurait eu 126 délégués mandatés au congrès par 106 sociétés ouvrières et sept fédérations locales, un certain nombre d’entre elles étant représentées par deux, voire trois, délégués. Les sociétés représentées dans cette liste – catalanes en majorité – sont numérotées de 1 à 96, un chiffre qui représente le total (légèrement sous-estimé) des mandataires admis à participer aux différents votes, étant entendu que seul un délégué de chacune de ces sociétés pourra l’être. Trop démunis pour envoyer des mandataires à Barcelone, la grande majorité des syndicats étrangers à la région, les andalous au premier chef, ont donné pouvoir à des syndicalistes du lieu pour les représenter. Dans d’autres cas, on a recouru à la multi-représentation : c’est ainsi que le seul Pedro Sierra est venu à la cité comtale avec le pouvoir de près d’une vingtaine de syndicats des Asturies.

S’agissant de l’orientation des syndicats représentés au congrès, il faut noter l’absence d’un certain nombre de sociétés ouvrières modérées, celles de Mataró, de Reus ou de Tarragone, qui avaient assisté aux congrès antérieurs de SO. La plupart des syndicats catalans sont de Barcelone, de Tarrasa et Sabadell, des villes où prédomine l’influence anarchiste. Inutile de dire que le congrès n’a pas attiré un seul syndicat du Pays basque ou de Madrid, tous acquis au socialisme. En outre, aucun des leaders socialistes actifs dans l’étape précédente de SO n’assiste au congrès, mais quelques-unes des sociétés représentées sont proches de l’UGT et quatre d’entre elles sont même affiliées à la confédération socialiste.

Quant aux républicains partisans du démagogue radical Alejandro Lerroux, ils semblent avoir renoncé à exercer la moindre influence au sein de la fédération catalane, malgré les fanfaronnades de ses porte-parole, dont l’un n’avait pas hésité à déclarer que « SO serait lerrouxiste ou cesserait d’exister ».
Le congrès commence le dimanche 30 octobre au matin et c’est le président en fonction de SO, José Negre, qui ouvre la séance. Comme il est d’usage, une commission est nommée pour procéder à la vérification des mandats des délégués présents, puis l’assemblée désigne les membres des cinq commissions chargées de se prononcer sur les thèmes soumis à l’attention des congressistes, à raison de trois thèmes par commission.

Débats et résolutions du congrès

Il revient à la première d’aborder le sujet qui est au centre même de l’événement, la transformation de SO en une « Confédération générale du travail ». L’un des quelques socialistes présents au congrès, Juan Durán, en fait partie et il y défendra le point de vue des adversaires de la constitution d’une nouvelle confédération. Les autres commissions sont chargées de réfléchir, entre autres choses, à la création d’un quotidien syndicaliste, à la fondation d’écoles liées aux syndicats ouvriers, à l’abolition du salaire à la tâche et du travail des moins de 14 ans, à la lutte pour l’instauration des huit heures et d’un salaire minimum, à l’attitude des sociétés fédérées quand l’une d’entre elles est victime de la répression étatique, mais aussi à des sujets plus théoriques comme la nature du syndicalisme (moyen ou fin de l’émancipation ouvrière ?), la conception syndicaliste de la grève générale (Peut-elle être pacifique ou doit-elle être essentiellement révolutionnaire ?) ou encore « la seule et véritable interprétation » de la devise de l’Internationale (« l’émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes »).

On ne peut pas dire que les organisateurs du congrès se soient souciés de ménager le moindre suspense dans le déroulement des débats. Contrairement à leurs homologues français de la CGT qui, au congrès
d’Amiens, avaient laissé le principal sujet de discorde entre les délégués pour la fin des débats, eux optent pour traiter en premier de ce qui leur paraît être – ce qui est, de fait – l’objet primordial de leur assemblée : la transformation de SO en une confédération nationale, au risque de donner l’impression que le congrès est fini dès sa première séance.

Une nouvelle confédération ouvrière

En effet, aussitôt lus quatre messages adressés aux participants par Anselmo Lorenzo, l’anarchiste néo-malthusien Vicente García, les syndicalistes révolutionnaires de l’Ateneo Sindicalista et un groupe espérantiste, on fait connaître la résolution élaborée par la majorité de la commission chargée de se prononcer sur la nécessité de transformer SO en une confédération nationale. Pour preuve de leur bonne volonté à l’égard de la centrale socialiste, les rapporteurs notent dans leur motion que la nouvelle organisation ne vise pas à aller sur ses plates-bandes, mais qu’il s’agit de regrouper « temporairement toutes ces sociétés non affiliées à l’UGT, à condition que, une fois constituée la CG du travail espagnole, on essaie de parvenir à un accord entre les deux fédérations afin d’unir toute la classe ouvrière en une seule organisation ». La résolution souscrite par cinq membres de la commission est cependant accompagnée d’une motion minoritaire signée par Juan Durán, flanqué pour l’occasion d’un autre militant du PSOE. Ceux-ci demandent que SO reste une fédération régionale et qu’elle se mette immédiatement en relations avec l’UGT en vue de travailler à l’unité ouvrière.

José Negre prend la parole pour préciser que l’initiative de faire de SO une confédération nationale n’est pas issue de la fédération catalane mais de très nombreuses sociétés ouvrières d’autres régions, « avides de se solidariser avec les sociétés qui aujourd’hui ne sont pas intégrées à l’UGT et qui, en revanche, voient avec sympathie les moyens de l’action directe ». Il croit utile de préciser que la nouvelle confédération « n’affronterait jamais l’UGT mais qu’elle l’appuierait dans toutes ses luttes ». Il reprend la parole un peu plus tard, après quelques échanges assez vifs, pour insister sur la ligne strictement syndicaliste de SO et rappeler que, contrairement à ce qu’on a pu en dire, elle n’est pas « composée uniquement et exclusivement d’anarchistes » et qu’on y observe « la plus stricte neutralité », la fédération étant intégrée par des ouvriers de toutes les opinions.

Une fois conclus les débats, où la position des deux délégués socialistes bénéficie de peu de soutiens, le congrès décide de la création de la nouvelle confédération ouvrière, 84 des délégués votant pour, 14 contre et trois d’entre eux s’abstenant, une décision que laissait présager l’orientation de la plupart des syndicats représentés et la simple présence de plus de trente sociétés ouvrières non catalanes, venues tout exprès au congrès.

Vers la CNT

À ce moment-là, le congrès a tiré le plus gros de ses cartouches et il est clair que, au soir du 30 octobre, l’essentiel a été dit. Il n’en continuera pas moins jusqu’au surlendemain mais, si on en croit le compte rendu paru dans SO, aucun des thèmes suivants ne suscitera de très vifs débats, à l’exception peut-être de celui qui s’ouvre autour du long (et passablement verbeux) rapport de la quatrième commission. Ce texte s’occupait du sens qu’il conviendrait de donner à la vieille devise de l’Internationale, mais c’est sur le thème adjacent de la fonction des classes intellectuelles et de leur rapport à la classe ouvrière qu’ont porté les observations de certains délégués. La résolution sur la nature du syndicalisme semble aussi avoir provoqué des discussions animées mais elle n’en est pas moins adoptée telle quelle par le congrès. En revanche, le long texte consacré à la notion de la grève générale, dû à Joaquín Bueso, est acclamé par l’ensemble des délégués présents, à l’instar des autres résolutions proposées par les commissions.

Puis, après l’évocation d’un certain nombre de questions non prévues à l’ordre du jour, dont la grève des ouvriers de Sabadell, le secrétaire de SO – qui sera aussi, à partir du 19 novembre, le secrétaire de la nouvelle confédération – résume les travaux du congrès et le clôt de quelques mots d’encouragements adressés en particulier aux « compagnons des régions » pour qu’ils amènent à leurs localités respectives leurs « désirs d’émancipation ».

Au soir du 1er novembre 1910, les délégués présents au Palacio de Bellas Artes peuvent se séparer avec le sentiment du devoir accompli. Toutefois, en fondant une organisation qui va disputer la représentation du prolétariat militant espagnol à l’UGT, ils ont rompu la fragile unité de 1907, les socialistes catalans quittant rapidement une confédération dont ils n’avaient pas voulu la naissance. Il faudra quelque temps encore pour que celle-ci adopte, à partir de 1911, le nom sous lequel elle passera à l’histoire, quelques années de plus pour qu’elle devienne, malgré plusieurs périodes de clandestinité, un véritable syndicat de masses, supérieur en nombre à son rival socialiste, puis pour qu’elle s’assigne, en 1919, le « communisme anarchique » comme but final de son combat. Et il faudra attendre l’avènement de la République pour qu’elle adopte, en 1931, le drapeau rouge et noir et deux ans de plus pour que Valeriano Orobón Fernández écrive, sous le titre A las barricadas, le chant qui deviendra l’hymne légendaire de la CNT.

Miguel Chueca

  • Miguel Chueca est enseignant à l’université Paris-X Nanterre, il a publié le recueil de textes Déposséder les possédants. La grève générale aux « temps héroïques » du syndicalisme révolutionnaire (1895-1906) (Agone, 2008) ; et s’est chargé des volumes Le syndicalisme révolutionnaire, la charte d’Amiens et l’autonomie ouvrière (CNT-RP, 2009) et L’Action directe et autres écrits syndicalistes d’Émile Pouget (Agone, 2010).

[1Solidaridad Obrera, 4 novembre 1910. Comme il n’existe pas d’actes de ce congrès, seul le compte rendu publié a permis d’en connaître le contenu. On pourra en lire une traduction française dans un volume que publieront les éditions CNT-RP avant la fin de l’année 2010.

 
☰ Accès rapide
Retour en haut