1934 : L’austrofascisme écrase Vienne la Rouge

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En février 1934, les quartiers ouvriers de Vienne se soulèvent contre le chancelier fasciste Dollfus, qui prépare le lit de l’Anschluss nazi de 1938. Dans l’Autriche consensuelle actuelle, cet épisode dérange. La droite a toujours, dans ses locaux, un portrait de Dollfus, ce fasciste clérical qui ne fut qu’un pion des nazis. Quant à social-démocratie, elle refuse d’admettre que sa pusillanimité a conduit le prolétariat autrichien au désastre.

La « promenade » du 1er mai 1933
Sous la menace des mitrailleuses.

La social-démocratie à l’autrichienne naît à la fin du XIXe siècle. Appartenant à le IIe Internationale mais d’orientation marxiste révolutionnaire, elle se veut à la pointe de l’ouvriérisme socialiste, inspirant en 1920 une Internationale II bis [1].

De l’opposition à la monarchie à la république

D’un poids très fort issu notamment des luttes de libération nationale de l’Empire austro-hongrois, elle devient la solution entre bolchévisme et habsbourgisme impérialiste. Les bourgeoisies de la partie autrichienne de l’Empire ont leurs parlements, dominés par une bureaucratie germanophone. Les peuples administrés par la Hongrie, se sont vu accorder moins de concessions. Le printemps 1917, après un hiver marqué par la famine et les grèves, voit des mouvements ouvriers émerger un peu partout. Au départ de Vienne en janvier 1918, une grève générale contre la famine et la guerre touche tout le territoire austro-hongrois, et à l’hiver 1918, les mutineries et le conflits ouvriers se multiplient, en Dalmatie, Tchéquie, Pologne.

L’« État des quatre peuples » n’a plus de réelle existence, et devant cet état de fait, le 21 octobre 1918, l’ancien parlement de la « région » germanophone élu en 1911 se réunit en Assemblée nationale provisoire d’Autriche-Allemagne, tous partis confondus. Le 31, la monarchie austro-hongroise abandonne le pouvoir étatique à l’Assemblée nationale provisoire et ses trois présidents (un nationaliste pangermaniste, un chrétien social, un social-démocrate), constitués la veille en Conseil d’État. En parallèle, des milliers de manifestants et manifestantes réclament l’abdication, la création d’une République et d’une garde nationale. Le 11 novembre, le Kaiser est déposé, le 12 est proclamée la République fédérale d’Autriche-Allemagne dirigée par le chancelier social-démocrate Karl Renner, alors même que 400 gardes rouges communistes échouent à prendre le parlement d’assaut.

Jusqu’en 1919, les trois partis au pouvoir, pangermanistes, tablent sur une réunion avec l’Allemagne refusée par la France. Lorsque la Ire République indépendante fédérale d’Autriche est déclarée en octobre, les élections de mars ont assuré la majorité aux sociaux-démocrates, qui forment avec les chrétiens-sociaux une coalition.

Le mouvement aux 445 livres de théorie

De cet héritage historique l’austromarxisme a gardé une forte imprégnation. Sur un territoire où les communistes sont ultra minoritaires, son langage anticapitaliste volontaire lui assure une base ouvrière forte et de nombreux succès électoraux  [2]. Il théorise une « troisième voie socialiste pragmatique » entre la social-démocratie et la dictature du prolétariat : l’instauration du pouvoir ouvrier doit s’y faire par paliers. Le palier essentiel est la conquête électorale du gouvernement, la transition se faisant ensuite par réformes successives pour « gagner pacifiquement » tous les travailleurs au socialisme – l’État étant pensé comme un outil fondamentalement neutre que seule l’idéologie des individus le gouvernant colore.

Karl Renner définit pour le quotidien de Blum l’austromarxisme comme la synthèse pragmatique des publications de Bauer, Hilferding et lui-même [3]. Diverses tendances coexistent donc. Le ponte Renner, qui garde la nostalgie d’une autorité centrale paternaliste de la monarchie, a des vues sur les territoires en partie germanophones des Sudètes, du Sud Tyrol ou de Carynthie. Sous le couvert de l’auto-détermination des peuples, il perpétue l’oppression sociale supplémentaire infligée par les germanophones aux minorités. Son opposition centriste est le chef du parti, Otto Bauer, lui aussi marqué par l’histoire de la formation de l’État : il considère l’émancipation sociale des minorités comme nécessaire mais décrète leur inexistence en l’absence de « culture », ou plutôt de son expression bourgeoise (littérature, etc). Pour lui également, seuls les juifs s’alignant sur le fond culturel allemand peuvent s’émanciper. L’aile droite des sociaux-démocrates (Pernerstorfer) va jusqu’à la théorisation d’une prééminence nécessaire de la nation allemande. L’aile gauche, elle, pousse à la radicalité.

L’austromarxisme en action à « Vienne la Rouge »

Dans un pays exsangue après la guerre, avec de nombreux problèmes de logement et de subsistance, l’austromarxisme va réaliser de nombreuses réformes réclamées par sa base, en s’appuyant sur des « Syndicats libres » directement liés au SDAPÖ. Dans leur land d’expérimentation de Vienne, et quand ils le peuvent dans tout le pays, les austromarxistes mettent en place des solutions pragmatiques [4] : construction de logements [5] , journée de 8 heures, congés, conseils d’entreprise, mesures de santé publique, taxation des signes extérieurs de richesse. Soutenu par une large partie de la population, l’austromarxisme bénéficie aussi d’une milice armée forte en 1928 de 80 000 combattants, le Schutzbund, créé en 1923 à partir de vétérans et de milices ouvrières pour faire face à l’Heimwehr nationaliste des bourgeois et de la noblesse austro-hongroise, ce mouvement armé bientôt intégré à l’aile droite majoritaire du parti chrétien-social.

La principale faiblesse de l’austromarxisme est de gouverner par le haut. La direction du SDAPÖ est constituée de théoriciens germanophones privilégiés, et sa base n’a pas de relais. Cette direction recherche constamment le compromis avec l’ennemi : juste avant sa mort en exil en 1938, Otto Bauer, persistait à penser que la solution pour contrer le nazisme eût été l’alliance avec les fascistes dès 1933 [6] ! Refusant d’affronter l’antisémitisme, le SDAPÖ préfère écarter Robert Danneberg [7] de la présidence du parlement viennois, majoritairement social-démocrate, pour éviter la confrontation avec les nazis. Les chasses aux juifs ne sont pas prises au sérieux jusqu’à ce que le médecin et membre du gouvernement viennois Julius Tandler soit chassé de l’université. Les nazis sont considérés comme simple division de la bourgeoisie.

1927 et 1933, l’adieu aux armes

Pourtant, dès 1926, la base est confrontée à des ligues nationalistes pangermanistes, liées à l’Heimwehr, qui patrouillent pour interdire les régions rurales aux mouvements de travailleurs, agressent et assassinent des militants et militantes et des ouvriers et ouvrières. Les procès donnent lieu à des condamnations mineures.

Le 30 janvier 1927 à Schattendorf, une des ces milices d’extrême droite tire sur un groupe du Schutzbund et tue deux personnes, dont un enfant de 8 ans. Grèves sauvages et manifestations spontanées se succèdent à Vienne pendant qu’au parlement conservateurs et sociaux-démocrates se rejettent la responsabilité. À la suite de l’enterrement, une grève générale d’un quart d’heure est tenue dans tout le pays. Le verdict est rendu par le juge plutôt que par les jurés le 14 juillet au palais de Justice de Vienne : coupables libérés « sans déshonneur ». Il n’en faut pas davantage. Une manifestation se forme qui marche sur le palais de Justice. Les responsables appellent le Schutzbund à contenir la colère et la police est envoyée et reçoit l’ordre de tirer quand le feu est mis au bâtiment : 89 morts et plus de mille blessés. En réaction, des grèves éclatent à Vienne et dans tout le pays pour le secteur des transports. Le 15 au soir les chefs sociaux-démocrates, qui veulent reprendre le contrôle du mouvement, appellent à une grève illimitée pour calmer bases ouvrières et le Schutzbund qui réclament des armes. Ils y mettent fin dès le 17. Ce premier affrontement est donc avorté par les directions, et en face, l’Heimwehr enregistre un afflux d’engagements. En 1933, alors que le chômage atteint 33 %, l’austromarxisme florissant par ses réalisations a commencé son déclin : les radicaux ont été exclus en 1927 et 1929, les « syndicats libres » subissent à la répression patronale. Le 4 mars, les trois présidents du parlement utilisent successivement le retrait tactique lors d’un vote houleux sur la punition de grévistes des chemins de fer. La situation est imprévue et la session suspendue. Utilisant ce prétexte pour déclarer le parlement « auto-dissout », le chancelier chrétien-social depuis mai 1932, Engelbert Dollfuss, proche des milieux vaticanaux, prend les pleins pouvoirs le 7 mars, établit la censure et interdit les rassemblements.

L’aile gauche du SDAPÖ et la base du Schutzbund bouillonnent, espèrent l’appel à la grève générale mais les dirigeants se contentent de condamnations verbales : « il ne faut pas répliquer ». Pourtant dès 1926, Otto Bauer avait théorisé la « violence défensive ». Dollfuss dissout le Schutzbund le 31 mars et interdit le rassemblement du 1er Mai. La direction social-démocrate se contente de remplacer le défilé par une « promenade » pacifique. Le 26 mai, c’est au tour du Parti communiste de se voir interdit, puis un mois plus tard, de l’union des libres-penseurs et du parti nazi, qui souhaitait dépasser Dollfuss, trop mussolinien à son goût. L’acmé de la lutte contre le gouvernement fasciste sera l’envoi d’une pétition pour la réinstallation du Parlement !

La révolte de février 1934

La passivité engendre lassitude et critiques. La base demande la tenue d’assemblées, mais au congrès d’octobre 1933, alors que le gouvernement fasciste continue sa démolition des réformes austromarxistes, le parti choisit l’apaisement et l’unité. Pressé depuis des mois par Mussolini qui en voit en lui un élément de son rapport de force à Hitler, Dollfuss donne libre cours à l’antimarxisme de la bourgeoisie autrichienne : il interdit en janvier 1934 le journal social-démocrate et commande la perquisition de locaux du SDAPÖ à la recherche d’armes, mission confiée à la police aidée de l’Heimwehr devenu soutien officiel. Des membres du Schutzbund sont arrêtés. Alors que la tête du parti a recommandé de laisser faire, une perquisition a lieu à Linz. Après le refus du commandant Bernaschek d’ouvrir, l’Heimwehr défonce la porte et arrête Bernaschek. Les membres restants du Schutzbund se replient sur leur cache d’arme pour enclencher le tir d’une mitrailleuse. La révolte autrichienne débute.

Rapidement, les combats s’étendent à tout Linz. L’armée s’y déploie. Le lendemain soir, le gouvernement a repris la ville. Mais la guerre civile s’est déjà étendue. Une longue résistance est menée au foyer de travailleurs d’Ennsleiter sur Steyr. Les mineurs d’Holzleiten arrivent même à désarmer l’Heimwehr, mais l’armée jusqu’ici plutôt neutre finit par occuper les lieux et exécute les infirmiers sociaux-démocrates désarmés restés sur place. D’autres bastions industriels résistent comme à Saint Pölten, Weiz, Eggenberg près Graz, Kapfenberg, Graz, Ebensee et Wörgl. La résistance est particulièrement acharnée à Judenburg ou Bruck sur la Mur, où elle est conduite par Koloman Wallisch, un ancien délégué de la république des conseils hongroise. Les villes sont réduites le 13 et les dernière poches écrasées le 15 et 16. Plusieurs résistants subissent la peine de mort rétablie depuis peu.

Les affrontements de février 1934
Les foyers de la résistance se situent dans la périphérie ouvrière.

À Vienne, l’appel à la grève générale lancé au raccroc par Bauer et Deutsch (du Schutzbund) donne lieu au débrayage dans les centrales électriques  [8] et les trams mais n’est pas suivie par la masse échaudée. Le gouvernement décrète l’état d’urgence et établit un cordon sanitaire autour du centre ville bourgeois. La police commencent à rafler systématiquement les quartiers ouvriers où elle est accrochée. Simmering, Favoriten, Meidling, Margareten, Floridsdorf. Les immeubles du Karl-Marx-Hof, du Schlingerhof, du Goethehof ne se rendent pas. Comme à Bruck, c’est l’armée qui fera la différence en faisant donner l’artillerie. Mortiers, canons et obusiers mettront deux jours à réduire le Karl-Marx-Hof, le 15 au matin. Le 17, la presse peut titrer que le calme règne. L’austromarxisme est écrasé. Dollfuss décrète l’interdiction du SDAPÖ, dont les dirigeants fuient, laissant au soin des survivants la résistance, et proclame ensuite l’austrofascime.

La préparation à l’Anschluss

Dollfuss décrète parti unique le Front patriotique, issu des chrétiens-sociaux et de pangermanistes, et interdit les syndicats. Pion fasciste dans la lutte pour le pouvoir entre le Vatican, Mussolini et Hitler, il est tué dans un putsch nazi raté [9] la même année, et remplacé par Schusnigg, qui amnistie les nazis en 1936 et n’oppose pas grande résistance à l’Anschluss, l’ennemi numéro un ayant toujours été le marxisme. Le mouvement ouvrier chrétien, plus modéré mais minoritaire depuis 1918, inféodé au parti, désarmé depuis la fusion de sa branche armée avec l’Heimwehr, n’a pas pu utiliser l’apport des sociaux-démocrates y cherchant refuge après 1934 : les contre-pouvoirs, ses chefs sont acquis au fascisme et n’endiguent pas la transition vers le corporatisme.

Le parti socialiste révolutionnaire héritier du SDAPÖ est faible ; les communistes du KPÖ, un peu plus nombreux, résistent à l’austrofascisme comme à la stalinisation. Dans un pays pourri par l’antisémitisme, l’antimarxisme et le pangermanisme des élites, les nazis, qui sont souvent passés par l’Heimwehr (comme Eichmann), ont déjà soumis l’Autriche fasciste quand arrive Hitler en 1938.

Théo Van H. (AL Alsace)

[1L’union des partis socialistes pour l’action internationale est une tentative de reconstituer une internationale socialiste après sa faillite en 1914, sans rejoindre l’internationale communiste. On y trouve notamment, outre les Autrichiens, la SFIO française, l’USPD (sociaux-démocrates indépendants) allemande ou le PSOE espagnol.

[2De 1919 à 1934, le land de Vienne reste au SDAPÖ, qui réalise autour de 60 % des voix, et autour de 40 % ailleurs sans pouvoir jamais accéder à la chancellerie après 1920.

[3Le Populaire, 29 août 1930.

[4La plus intéressante restant l’œuvre de Max Adler, l’éducation par le développement personnel de ses « Lumières » (au sens philosophique) et la prise en compte de la satisfaction des enfants, permettant d’ouvrir une voie anti-autoritaire dans l’enseignement autrichien.

[560 000 appartements à Vienne entièrement financés par les pouvoirs publics dont 1392 au Karl-Marx-Hof.

[6Il reconnaît quand même avoir tergiversé à lancer la résistance.

[7Robert Danneberg, qui est juif, se situe à la gauche de Bauer parmi les centristes du SDAPÖ. Il sera assassiné en 1942 à Auschwitz.

[8Le gouvernement pris au dépourvu se retrouve dans le noir en plein office religieux.

[9Une spécialité nazie, bien entendu.

 
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