1963 : Le garrot pour Delgado et Granado

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Il y a quarante ans, le régime franquiste mettait à mort deux militants libertaires espagnols pour un attentat qu’ils n’avaient pas commis. Miguel Chueca nous raconte le terrible engrenage qui a conduit à leur condamnation, et la longue route pour que la vérité éclate.

Madrid, 29 juillet 1963 : à 5 heures de l’après-midi, une bombe explose dans les locaux de la DGS (Dirección General de Seguridad), le siège des services répressifs du régime, causant une vingtaine de blessés parmi les personnes présentes à la section des passeports [1]. Quelques heures plus tard, une autre bombe explose, cette fois-ci au siège du syndicat « vertical » franquiste. Alors que le régime établi sur des dizaines de milliers de morts se flatte d’en avoir fini avec ses opposants et qu’il s’apprête à lancer la campagne des « vingt-cinq années de paix », ceux-ci viennent de frapper, coup sur coup, et au cœur même de la Bête.

Les soupçons s’orientent aussitôt vers le mouvement anarchiste, qui tente de réactiver l’opposition armée au régime malgré la dure répression dont il a été victime, et en dépit du découragement qui, au fil des ans, a gagné nombre de ses militants. Les choses ne traînent pas : deux jours après les faits, la presse annonce l’arrestation des auteurs présumés des attentats, Francisco Granado et Joaquín Delgado, liés tous deux au mouvement libertaire espagnol.

Joaquín Delgado et Francisco Granado.

Le régime, qui est encore sous le coup de la campagne menée à l’étranger contre le procès et l’exécution, en avril de la même année, du communiste Julián Grimau [2], va conduire l’affaire au pas de charge, en coupant l’herbe sous le pied de tous ceux qui seraient tentés de lancer une campagne du même genre. Qu’importe donc le communiqué du CIL (Conseil ibérique de libération) certifiant que les deux hommes sont étrangers aux faits qui leur sont reprochés, et qu’importe l’incapacité des autorités à prouver leur responsabilité dans les attentats du 29 juillet. Après une enquête menée tambour battant et un procès sumarísimo instruit par le Conseil de guerre, ils sont condamnés à la peine capitale le 13 août. Le 17, après que le très-catholique Caudillo eut refusé - une fois de plus - la grâce qu’on lui demandait, Granado et Delgado sont livrés aux bourreaux et exécutés par le procédé du garrote vil.

Il faudra de longues années pour qu’enfin la preuve soit faite que les deux suppliciés étaient morts pour un acte qu’ils n’avaient pas commis. Il y eut d’abord le documentaire de Lala Gomá et Xavier Muntanyá, Granado et Delgado, Un crime légal [3], où apparurent à visage découvert les auteurs des attentats. Deux ans après, c’est le journaliste Carlos Fonseca qui se penchait à son tour sur ces événements dans un livre, Garrote vil para dos inocentes, où il démontait le terrible engrenage qui mena deux innocents à la mort, frappés par un pouvoir qui, malgré les apparences, n’avait guère changé depuis 1939. C’est de ce livre que les éditions de la CNT ont publié cet été 2003 une version française, à l’occasion du quarantième anniversaire de l’exécution des deux militants libertaires [4].

L’Espagne de 1963

Cette Espagne de 1963, où règne toujours sans partage le même Caudillo vieillissant, elle n’est plus, pourtant, celle qui sortait alors de l’effroyable bain de sang où la plongea l’initiative prise par les militaires et les fascistes les 17 et 18 juillet 1936. Oublieuses des appuis trouvés par ceux-ci auprès de Hitler et Mussolini, les puissances démocratiques ont admis le pays dans les principales organisations de l’ONU. Vers la fin des années 50, les experts de l’OCDE parviennent à convaincre le gouvernement espagnol d’en finir avec l’autarcie instaurée dès la fin de la guerre civile et son dirigisme économique. Commencée en 1957, cette nouvelle politique culmine en 1959 avec le plan dit de stabilisation, à la réalisation duquel veille un groupe de technocrates liés à l’Opus Dei.

La médecine libérale administrée alors à une économie sous perfusion aurait produit sans doute les mêmes effets que les politiques-électrochocs inspirées par les Diafoirus du FMI induisent aujourd’hui sur les pays « émergents » si l’Espagne n’avait profité du cycle d’expansion dont bénéficient alors les économies du monde occidental. Sans cela, elle n’aurait pas pu exporter le chômage massif causé par le Plan de stabilisation, et elle n’aurait pas tiré profit non plus de la venue de millions de touristes - ils sont 9 millions, dont 3,5 millions de Français, à visiter le pays en 1963 - , qui apportèrent à l’économie espagnole les devises dont elle avait le plus grand besoin.

Réunification de la CNT et création de Defensa Interior

Bien qu’ils aient compris l’importance du tourisme de masse pour la survie du régime, et qu’ils sachent qu’il leur sera difficile de dissuader les touristes de venir dépenser leurs économies au soleil d’Espagne, les libertaires espagnols souhaitent au moins leur rappeler, et rappeler à l’opinion publique internationale, la vraie nature du régime qui y est établi et son incapacité à faire taire toute opposition.

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Tract de la CNT en exil en France

En 1963, le Mouvement libertaire espagnol (MLE) - qui regroupe la CNT, la FAI et la FIJL [5] - vient de refermer les blessures ouvertes en son sein entre un secteur dit « politique », partisan d’une collaboration avec les secteurs antifranquistes, et la tendance dite « apolitique », qui souhaite retourner aux sources de la plus pure tradition anarcho-syndicaliste. Après la réunification ratifiée par le congrès de Limoges en 1961, le MLE s’essaie à relancer un combat armé qui n’était plus assuré depuis quelques années que par des groupes et des individualités agissant hors de tout contrôle, à l’instar du mythique Francisco Sabaté, dit « El Quico », tué par la garde civile en 1960 à San Celoni.

C’est à cette CNT réunifiée qu’il revient de créer la section DI (« Defensa Interior »), en vue de « galvaniser les enthousiasmes libertaires » et de secouer la torpeur qui, peu à peu, a saisi les milieux de l’exil. Elle en confie l’animation à un groupe de militants chevronnés, dont les « historiques » Cipriano Mera et Juan García Oliver, auxquels se joint Octavio Alberola, en tant que représentant des Jeunesses libertaires. Mais il ne s’agit pas seulement pour les militants libertaires de mener des actions symboliques : malgré les précautions extrêmes dont s’entoure le Generalísimo et les échecs successifs des tentatives précédentes, ils sont résolus à frapper au plus haut, à la tête même de l’État.

La mission de Granado

À l’instigation de Defensa Interior, un nouveau projet est mis sur pied pour l’année 1963. Le lieu choisi pour l’attentat contre Franco se situe en un point du trajet que le Caudillo emprunte pour se rendre de sa résidence de El Pardo au Palacio de Oriente. Le commando responsable de l’action doit trouver sur place les explosifs qu’un autre militant, venu du sud de la France, a introduits peu avant. Comme il ne peut rester plus longtemps à Madrid, il faut que quelqu’un d’autre vienne les récupérer et les garder en attendant l’arrivée du commando chargé de l’attentat. Cette autre personne, ce sera Francisco Granado.

Installé depuis peu à Alès, il présente l’avantage d’être un émigré économique, d’avoir des papiers en règle et de ne pas être connu de la police. Il l’est d’autant moins que son entrée en « politique » est toute récente : c’est une fois arrivé en France, en 1960, qu’il a pris conscience de la situation réelle de son pays et qu’il a décidé de s’engager dans la résistance armée au franquisme. Sans formation idéologique, son besoin d’action le porte vers les libertaires présents dans la région. L’un d’entre eux, Vicente Martí, transmet son nom à Defensa Interior, qui décide d’accepter la « candidature » du jeune ouvrier.

Le 14 mai 1963, Francisco Granado part en Espagne remplir sa première mission. Il ne sait pas qu’elle sera la dernière de sa vie.

Une fois arrivé à destination, rien ne va se passer comme prévu. Alors que le séjour de Granado ne devait pas excéder trois ou quatre semaines, il lui faudra attendre plus de deux mois pour que DI lui envoie le contact chargé de réceptionner le matériel amené par lui. Cependant, à la date prévue, le 20 juillet, celui-ci n’est pas au rendez-vous. Pour des raisons qui seront éclaircies plus tard, ledit contact, Robert Ariño, ne se présente que le 21 juillet. C’est à partir de ce jour que le piège commence à se refermer sur Granado.

Et il se refermera aussi sur Joaquín Delgado, fils d’un exilé cénétiste et militant déjà expérimenté, accouru en Espagne pour contacter Ariño et Granado et les inciter à rentrer en France au plus vite, d’autant que le DI a mis au point un autre plan d’action pour les premiers jours d’août. Mais alors que Delgado et Granado ne peuvent quitter Madrid aussi vite qu’ils le souhaiteraient, les deux militants chargés des attentats contre des institutions du régime, Sergio Hernández et Antonio Martín - qui ignorent la présence à Madrid de leurs deux compagnons - décident, pour leur part, d’avancer la date des actions : le premier nommé a été reconnu par une ancienne connaissance et il a eu le plus grand mal à expliquer sa présence en Espagne. C’est ce même militant qui avoue à l’auteur du livre combien il fut bouleversé du dénouement de l’affaire, et quel ressentiment il éprouva à l’endroit de ceux qui l’envoyèrent à Madrid, qu’il tenait pour responsables de la mort de ses deux compagnons.

Si une telle réaction est compréhensible, il n’en reste pas moins qu’elle ne rend pas justice aux dirigeants de DI, puisqu’il fallut une véritable avalanche de ratés et de circonstances imprévues pour qu’on arrivât à un dénouement aussi désastreux et dramatique [6]. Il n’est pas exclu, enfin, qu’une trahison ait été cause - en partie, au moins - de cet épilogue. L’auteur examine sérieusement cette hypothèse, mais il a l’honnêteté de reconnaître que rien ne vient la confirmer à coup sûr.

Des coupables tout désignés

Si on ne sait toujours pas comment la police fut amenée si vite sur la piste des deux hommes, on sait, en revanche, pourquoi ils furent exécutés. Que la police ait cru ou qu’elle ait feint de croire qu’elle tenait les responsables des deux attentats, cela n’a, tout compte fait, guère d’importance. L’essentiel, pour le régime, était qu’on pût exhiber le plus tôt possible des coupables plausibles : Delgado et Granado répondaient on ne peut mieux à cette exigence, d’autant que le second ne chercha pas à cacher le but de sa présence en Espagne.

Enfin, il suffit de se reporter à l’acte d’accusation lu par le procureur Enrique Amado pour réaliser que le procès intenté à Delgado et Granado fut aussi l’occasion de régler ses comptes à l’anarchisme militant, depuis son apparition à la fin du XIXe siècle jusqu’à la guerre civile, en passant par la Semaine tragique de Barcelone (1909) ou l’assassinat du cardinal Soldevila [7].

Un précédent : l’affaire Sacco et Vanzetti

C’est à juste titre que l’auteur du livre établit un parallèle entre le sort connu par les deux Espagnols et la condamnation infligée aux deux anarchistes italiens, Sacco et Vanzetti, innocents les uns et les autres des faits pour lesquels ils furent conduits au supplice. Il relève néanmoins l’immense différence entre les mobilisations que suscita la sentence prononcée contre les deux Italiens et la quasi-indifférence dans laquelle Delgado et Granado allèrent ensemble à la mort [8]. Ne parlons même pas de ce qui est resté des uns et des autres dans la mémoire collective : si l’Histoire a, en quelque sorte, réhabilité Sacco et Vanzetti, elle se souvient à peine du nom des deux Espagnols.

Pour ma part, je conclurai sur un point qui n’a guère retenu l’attention de l’auteur et qui, à mon sens, aurait mérité au moins quelques lignes. Les noms de Sacco et Vanzetti sont liés depuis plus de soixante-dix ans et on peut supposer qu’ils le resteront toujours. Unis dans la mort et dans la mémoire, Sacco et Vanzetti l’avaient été avant, dans leur vie : ils se connaissaient, ils étaient amis. Or, une des choses les plus poignantes de l’affaire Delgado-Granado, c’est qu’ils ne partagèrent que les trois dernières semaines qui les menèrent au supplice. Avant la date du 29 juillet 1963, ils ne se connaissaient pas et n’étaient rien l’un pour l’autre.

C’est le jour même où, sans le savoir, ces deux hommes dont les noms sont maintenant inséparables entraient du même pas dans la mort, c’est ce jour-là qu’ils se virent pour la première fois de leur vie, ce jour du 29 juillet où deux autres de leurs compagnons mettaient des bombes dans Madrid, l’une au siège du syndicat unique et l’autre dans les locaux de la DGS, dans l’antre même de la Bête.

Miguel Chueca


Une version du présent texte avait paru dans les numéros de mars et avril 1999 d’Alternative libertaire au moment de la parution, en espagnol, du livre de Carlos Fonseca. Il a été repris, sous une forme remaniée et abrégée, dans le numéro de janvier-février 2004 de la revue Gavroche. Quelques observations qui m’ont été faites m’ont incité à revoir certaines formulations de cet article, et à le compléter.


[1On a su, depuis, que l’engin devait sauter bien après la fermeture des lieux au public, mais un détonateur défectueux en décida autrement.

[2Julián Grimau fut condamné et fusillé pour des faits qui remontaient aux années de la guerre civile. On lui reprocha ses activités au sein de la « tchéka » de la rue Baranguer de Barcelone, un centre d’interrogatoires et de tortures dépendant du SIM, le service de renseignements militaires. Le poumiste Víctor Alba fait noter, dans Memorias de un cabreado, que ce centre servit principalement aux staliniens à réprimer les militants du Poum, de la CNT et de la gauche du Parti socialiste.

[3Le documentaire a été diffusé d’abord sur Arte, en décembre 1996. Il n’est passé en Espagne qu’en novembre 1997, à… 2 heures du matin !

[4Carlos Fonseca, Le Garrot pour deux innocents. L’affaire Delgado-Granado, Éditions CNT-RP, Paris, 2003, 226 pages, 15 euros. (Traduction d’Alain Pecunia et dessin de couverture de Jacques Tardi).

[5Respectivement, la Confédération nationale du travail, la Fédération anarchiste ibérique et la Fédération ibérique des jeunesses libertaires.

[6Il faudrait aussi se demander, très honnêtement, si la CNT avait encore les moyens, en 1963, de mener des actions de ce genre.

[7Soldevila fut abattu en 1923, peu après le meurtre du responsable syndicaliste de la CNT Salvador Seguí par des pistoleros à la solde du patronat.

[8La lecture de la presse française de l’époque est très instructive à cet égard : je citerai en particulier le cas du Monde, qui attend plus d’une semaine pour informer de l’arrestation des deux présumés responsables des attentats du 29 juillet, en se trompant du reste sur le prénom de l’un des deux, sur la date et sur le lieu du premier attentat. Ensuite, le correspondant du Monde, proche du Parti communiste espagnol, se contentera des rares communiqués issus du régime lui-même.

 
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