1975 : Ils vivent, les comités de soldats

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Le 7 janvier 1975 s’ouvre devant le Tribunal permanent des forces armées de Marseille le procès des « trois de Draguignan », trois appelés accusés « d’insubordination » et de « révolte militaire ». Avec ce procès, l’Armée compte bien faire un exemple et porter un coup d’arrêt au développement des comités de soldats en son sein. Elle ne réussira qu’à leur donner encore plus de légitimité.

Esprit potache
Dessin publié dans Les Diables voient rouge, bulletin du Comité de soldats du 152e Régiment d’infanterie de Colmar, n°2 de février 1976.

En ce début d’année 1975, la contestation de l’institution militaire n’en est pas à ses premières armes. Principalement animée par des militants d’extrême gauche dans l’immédiat après-Mai 68, elle tend à se développer et à toucher plus largement de jeunes appelés qui se dotent ­d’une forme d’organisation autonome et clandestine : les comités de soldats.

Le contexte a tout pour favoriser cette forme originale de résistance à l’ordre militaire. Deux luttes emblématiques ont ainsi marqué l’année 1973 : le combat contre l’extension du camp militaire du Larzac qui prend à l’été une tournure nationale et le mouvement des lycéens contre le projet de loi Debré abrogeant les sursis au service militaire pour les jeunes scolarisés.

Cette jeunesse qui est massivement descendue dans les rues au printemps 1973 a mis en place des coordinations lycéennes et s’est mobilisée sur des mots d’ordres antimilitaristes. Les différentes organisations d’extrême gauche y ont participé activement. Or c’est précisément ces jeunes gens qui sont appelés sous les drapeaux dans les années 1975-1976.

De par sa composition même, l’armée ne peut d’ailleurs être qu’une gigantesque caisse de résonance aux luttes des appelés : sur 585 403 hommes dans ses rangs, elle compte 275 797 appelés en 1975, soit 47 % des effectifs militaires [1].

Enfin, au plan international, deux événements attestent que les questions militaires sont déterminantes pour tous ceux qui cherchent alors à changer la société, particulièrement en cas de processus révolutionnaire : le coup d’État militaire au Chili en septembre 1973, qui pose crûment le rôle d’une « armée de guerre civile » et, en miroir, la révolution des œillets au Portugal d’avril 1974 qui témoigne de la possibilité de faire basculer le contingent du côté des travailleurs et travailleuses.

Antimilitarisme et « bidasses en lutte »

Après Mai 68, les différentes organisations d’extrême gauche sont habitées par la certitude que la révolution approche à grands pas. Dès le début des années 1970, elles investissent le champ de l’armée, cherchant à y développer un nouveau front de lutte.

En octobre 1972, la Ligue communiste (LC) crée le Front des soldats, marins et aviateurs révolutionnaires (FSMAR), destiné à être « une “fraction rouge”, la coordination des noyaux communistes » dans l’armée [2] dont un cortège symbolique défile, masqué, le 1er mai 1973.

Côté « civil », elle impulse début 1973 un Comité de défense des appelés (CDA). Sa concurrente, l’organisation communiste Révolution ! (dont le sigle est plus couramment résumé en « Révo » [3]), va animer le Comité antimilitariste (CAM) dans lequel sont également actifs les communistes libertaires de l’Organisation révolutionnaire anarchiste (Ora) et du Groupe communiste libertaire de Nancy.

Deux ans plus tard, en janvier 1975, les anciens militants pablistes de l’Alliance marxiste révolutionnaire (AMR) [4], récemment passés au Parti socialiste unifié (PSU), emboîtent le pas en créant l’association Information pour les droits du soldat (IDS).

L’ensemble de ces structures se fixe pour but de populariser et soutenir les luttes dans les casernes et les bases navales et aériennes.

Car c’est là que se joue l’essentiel.

Au printemps 1973, les premiers comités de soldats se constituent. Pour partie spontanés, pour partie animés par des militants (d’extrême gauche, mais aussi communistes ou du courant chrétien ouvrier), ils sont le reflet d’une jeunesse ouvrière et universitaire sensible à l’insubordination des années d’après Mai 68.

Les comités sont le lieu où s’exprime « la résistance collective à l’embrigadement, à la démoralisation ; conditions nécessaires à la formation du soldat », où l’on se regroupe « pour lutter contre la démerde individuelle, “l’esprit bidasse”, ne pas se laisser avoir par la démagogie paternaliste, s’organiser pour refuser les exercices dangereux »
 [5].

Ce sont les conditions dans lesquelles s’exerce le service qui le rendent d’abord insupportable aux appelés. D’autant que l’encadrement militaire fraîchement sorti des guerres coloniales (Indochine, Algérie) ne voit bien souvent dans cette génération des années 1970 qu’une bande de jeunes dégénérés qu’il faut mater et n’hésite pas à user et abuser du « trou » et de brimades diverses.

Ainsi, dans la nuit du 23 au 24 janvier 1974, un groupe de soldats du 51e régiment d’infanterie, réfugié dans un tunnel lors d’un exercice de nuit, est fauché par un train à Chézy-sur-Marne dans l’Aisne : huit appelés meurent sur le coup. Les divers groupes antimilitaristes ne manquent pas à cette occasion de faire campagne sur les 7 % de pertes humaines auxquels aurait droit l’armée.

Le climat dans les casernes comme dans la société est propice à une agitation de masse. La LC, sans doute l’organisation la mieux implantée, va faire le choix d’une initiative publique au fort retentissement.

Un spectre hante l’armée

Le 16 mai 1974, dans l’entre-deux tours des élections présidentielles de 1974, un appel, « Cent soldats prennent la parole », est publié simultanément dans Rouge et Libération. Signé nominativement par cent appelés (quatre-vingts sont membres de la LC), il formalise un certain nombre de revendications concrètes : solde égale au Smic, gratuité des transports, permission hebdomadaire, suppression des brimades… mais va aussi plus loin quand il exige le libre accès à la presse dans les casernes, la liberté totale d’expression politique et la dissolution de la sécurité militaire et des tribunaux des forces armées [6].

« L’Appel des cent » se révèle un support de propagande pertinent : mille appelés sont signataires début juillet et le cap des 2000 est franchi à la mi-août. En 1976, entre 5.000 et 6.000 soldats l’auront signé. Indéniablement, le choix de porter des revendications concrètes garantit une audience dans les casernes allant bien au-delà des rangs d’extrême gauche. La hiérarchie militaire, persuadée quant à elle d’un complot, fait le choix de la répression : arrêts de rigueur et mutations disciplinaires sont réservés aux « meneurs ». Ce qui, loin d’éteindre le foyer de contestation, ne fait que l’attiser.

Le 10 septembre 1974, fait spectaculaire, deux cents soldats, un quart des effectifs du 19e régiment d’artillerie, défile en manifestation dans les rues de Draguignan, sur la base des revendications de l’Appel des cent. Nombreux sont aussi les appelés antillais à manifester pour protester contre les insultes et brimades racistes dont ils sont victimes de la part de l’encadrement. Trois soldats de Draguignan sont désignés par les autorités militaires comme les organisateurs de la manifestation : Robert Pelletier (militant de la LC, du CDA et signataire de l’Appel des cent, il avait déjà été muté du fait de son engagement), Serge Ravet et Alex Taurus.

Le procès devant le Tribunal permanent des forces armées de Marseille les 7 et 8 janvier 1975 tourne à la pantalonnade pour l’armée et les trois de Draguignan ressortent libres. PCF, PS, CGT et CFDT ont témoigné en faveur des accusés [7]. Cette dernière organisation n’hésite pas à étriller une armée « confisquée par la classe dominante » dans un communiqué du 13 janvier 1975 : « École de conditionnement des travailleurs, briseuse de grève, hantée par le soi-disant “ennemi intérieur”, voilà l’armée que connaissent les soldats » [8].

Le fait que le contingent ait été réquisitionné lors des grèves des PTT
 [9] et des éboueurs en ­octobre-novembre 1974 contribue en effet au ralliement syndical. Et l’on voit défiler, masqués, des soldats en uniforme lors des 1er mai des années 1970.

Mais au-delà de la lutte contre l’armée « briseuse de grève » ou de « guerre civile », ce sont bien les revendications de l’Appel des cent qui continuent de mobiliser : à Karlsruhe, en Allemagne, trois cents soldats sur les cinq cents que comptent les 521e et 535e groupes de transport manifestent le 13 janvier pour une meilleure solde, plus de permissions, et des tarifs de chemins de fer moins élevés.

Les comités de soldats, clandestins, se multiplient : la plupart du temps composés de quelques membres (de trois à dix, rarement plus, souvent à l’initiative d’un militant d’extrême gauche), ils éditent des bulletins plus ou moins teintés d’antimilitarisme, mais toujours féroces face aux officiers et sous-officiers – surnommés « les crevures » dans la presse des comités.

Cent quatorze comités sont recensés entre 1974 et 1976, près de la moitié d’entre eux est concentrée dans l’est de la France et en Allemagne : là où l’armée envoie justement les militants « gauchistes » en espérant les isoler
 [10].

« Sous ­l’uniforme, tu restes un travailleur »

Même si la répression et, plus simplement, les retours à la vie civile rendent aléatoire la réalité des comités, la stratégie à donner au mouvement est âprement discutée entre 1975 et 1976.

Deux lignes se dessinent dans l’extrême gauche : celle qui considère que les comités doivent tenir des assises nationales et décider de leur structuration et de leurs revendications, et une autre qui en appelle à la transformation des comités en syndicats de soldats, en s’appuyant notamment sur les positions censées plus « ouvertes » de la CFDT.

Le CAM est partisan de la première option, IDS milite activement pour un syndicat de soldats sur le modèle de ceux existant ailleurs en Europe (aux Pays-Bas notamment) [11]. Entre les deux la LCR (ex-LC) et le CDA vont évoluer de l’une à l’autre, insistant sur le caractère « de classe » à donner à un syndicat de soldats
 [12]. Pour les communistes libertaires, la forme syndicale (si elle n’est pas à exclure totalement) risque néanmoins de se heurter au double écueil du corporatisme et du lien à la hiérarchie militaire
 [13].

Chez Maspero
En 1976, un petit livre fait le point sur la contestation montante.

Mais la question syndicale n’est pas que théorique : le 4 novembre 1975, l’union locale CFDT de ­Besançon tient une conférence de presse annonçant la création d’une première section syndicale de soldats au 19e régiment du Génie. La confédération CFDT, qui pourtant s’était prononcée pour les « libertés syndicales » dans l’armée, s’en désolidarise. Ce qui n’empêche pas une seconde section CFDT d’appelés de voir le jour quelques temps après au 403e régiment d’artillerie de Chaumont.

Cette fois l’Armée sort les grands moyens. Le 27 novembre, le ministre de la Défense saisit la Cour de sûreté de l’État (juridiction d’exception créée lors de la guerre d’Algérie) et porte plainte contre X pour « entreprise de démoralisation de l’Armée ». Entre la fin novembre et la mi-décem­bre 1975, 56 militants (appelés, syndicalistes et antimilitaristes) sont inculpés et arrêtés [14].

La CFDT est au cœur de la tourmente et prend en main la mobilisation en défense des inculpés. La CGT ne manque pas l’occasion de lui faire publiquement la leçon sur son « attitude opportuniste envers le gauchisme ».

La centrale cédétiste, si elle organise des manifestations, des meetings, finit par mettre en garde contre les « groupes irresponsables » et dénoncer fermement tout antimilitarisme… Il n’y aura plus d’autres « sections » syndicales de soldats. La prise de distance sera plus tangible encore lorsque la confédération CFDT dissout son UD de Gironde en décembre 1976, notamment parce qu’elle a apporté son soutien aux comités de soldats de Souge et Mérignac.

Restent que les années qui suivent voient refluer la dynamique qui avait pu être enclenchée par l’Appel des cent. Les comités de soldats se raréfient, la question du syndicat est hors-jeu, les apparitions lors des 1er mai deviennent faméliques. Si début novembre 1979 au deuxième congrès de ­l’Union des travailleurs communistes libertaires (UTCL), un appelé prend la parole « au nom des soldats communistes libertaires » c’est pour constater que « le mouvement des soldats n’a pas les moyens de son autonomie réelle ».

Pour autant, ce mouvement a réussi, plus de deux ans durant, à maintenir une contestation significative dans les rangs de la Grande Muette. En publiant des bulletins, en libérant la parole des « bidasses », en réussissant parfois à tenir des manifestations de rues illégales, les militants des comités de soldats ont fait œuvre d’éducation politique pour toute une génération. Leur antimilitarisme révolutionnaire ne s’est pas inscrit « de manière extérieure, pédagogique et uniquement idéologique » [15] mais a cherché et trouvé les moyens de s’adresser à toute une jeunesse populaire.

Théo Rival (AL Orléans)

[1CFDT, Guide pratique des appelés, 1976.

[2Jean-Claude Salles, La Ligue communiste révolutionnaire (1968-1981). Instrument du Grand Soir ou lieu d’apprentissage ?, PUR, 2005.).

[3L’OC-Révolution ! est née d’une scission de la LC sur des bases plus « mouvementistes ».

[4Sur le courant pabliste français, une synthèse est disponible sur le site de l’Institut d’histoire sociale d’Amsterdam, www.iisg.nl.

[5GCL de Nancy – Collectif pour une UTCL, Le mouvement des soldats : antimilitarisme et lutte de classes, 1977.

[6Robert Pelletier, Serge Ravet, Le mouvement des soldats. Les comités de soldats et l’antimilitarisme révolutionnaire, Maspero, 1976.

[7Le procès de Draguignan, éditions du Rocher, 1975.

[8Archives confédérales CFDT.

[9« Il y a 40 ans : la grande grève des PTT », dans Alternative libertaire de novembre 2014.

[10Antoine Rauzy, L’apparition et l’extension des comités de soldats en France dans les années 70 (mai 1974 – mars 1976), mémoire de maîtrise d’histoire, Paris 1, 1999.

[11IDS, La lutte pour un syndicat de soldats, Maspero, 1976.

[12« Quelle bataille pour un syndicat de classe des soldats ? », Rouge n°324 du 5 décembre 1975.

[13« Vous avez dit Bigeard ? », Tout le pouvoir aux travailleurs n°1, mai 1976

[14Un non-lieu sera prononcé fin août 1978 dans l’indifférence générale.

[15Tout le pouvoir aux travailleurs n°27, décembre 1979.

 
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