Il y a trente ans

1979 : La « république populaire de Longwy »

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Le 23 mars 1979, près de 300.000 personnes participent à la marche des sidérurgistes de Longwy sur Paris. La manifestation est marquée par des affrontements très durs avec la police. Cela fait alors quatre mois que la France entière a les yeux rivés sur cette commune de Meurthe-et-Moselle et la lutte féroce qu’y mène toute une population pour le maintien de l’emploi, contre les licenciements.

En 1978, la sidérurgie française est acculée à la faillite. Son patronat, familial et traditionnel, a été incapable d’anticiper l’évolution économique et de moderniser l’outil de travail. Comme quoi le « capitalisme à papa » n’est, pas davantage que le capitalisme financier et mondialisé, un gage de rationalité et de stabilité. Devant l’impéritie du patronat, le 20 septembre 1978 l’État prend le contrôle des sociétés sidérurgiques et annonce bientôt 21 000 licenciements (dont 7 800 à Longwy). C’est le début de plusieurs mois de lutte acharnée des sidérurgistes.

Trois syndicalistes qui furent au cœur des événements reviennent dessus pour Alternative libertaire.


Gérard Lagorce était à l’époque membre de l’union interprofessionnelle CFDT du secteur de Longwy (UIS-CFDT). Il appartiendra ensuite au groupe Longwy 79-84. Depuis 1986 il milite à la CGT.

Jocelyne Olmi était secrétaire du syndicat CGT des Coop de Lorraine (commerce).

Michel Olmi fut secrétaire de l’UL-CGT de 1974 à 1981, puis membre du groupe Longwy 79-84. Il est l’auteur des photos qui illustrent ces pages.


En décembre 1978, quand le gouvernement annonce le plan de licenciements, quelle a été la réaction ?

Gérard : La première réaction ça a été de dire : « Longwy vivra par la sidérurgie ». Puis il est apparu que ce n’était pas si évident que ça. Les enjeux n’étaient pas français mais européens, voire mondiaux. Nous avons été capables de construire un rapport de forces local, mais au niveau de la métallurgie seulement. Et pas au niveau national, à part la grande manif du 23 mars 1979 à Paris et quelques mouvements sur Denain, Sedan et Dunkerque. Nous ne pouvions pas assurer le maintien de la sidérurgie lorraine, dont la destruction était vitale pour le capitalisme européen, à moins de faire un saut qualitatif dans l’affrontement et de vouloir une alternative au capitalisme.

Michel Olmi

Michel : Les syndicats n’ont pas été surpris. Dès les années 1960-1970, l’Etat voulait favoriser la sidérurgie littorale (Dunkerque, Fos…) qui utilisait le minerais mauritanien. Mais la brutalité de l’annonce des 7 800 suppressions d’emplois sur Longwy a provoqué une réaction incroyable de la population. Dès le 19 décembre, 25 000 personnes ont manifesté : un vrai déferlement populaire, qui venait de toutes les villes voisines. Certains ont parlé de la « république populaire de Longwy », de « Longwy la rouge ». Ce fut notre « Mai 68 » à retardement car, après les grandes grèves de 1967, Mai 68 avait été très timide ici.

Jocelyne : Dans le commerce, nous nous sommes inscrits très vite dans la lutte, car la sidérurgie faisait vivre tout le bassin.

Michel : Ici, les barons de l’acier avaient posé leur cul sur toute la région, et depuis tout respirait à travers la sidérurgie… même si on respirait mal à cause des fumées ! En tant que syndicat nous avons agi tout de suite au niveau interprofessionnel et intersyndical, avec volonté d’associer toutes les branches, avec leurs spécificités, dans des actions dures, culturelles, etc.

Jocelyne Olmi

Jocelyne : Il y a eu la grande journée des flammes de l’espoir en janvier, où toutes les corporations étaient là pour défendre aussi leurs emplois ! Il y a eu le 8 mars 1979, la grande manifestation des femmes, sur le mot d’ordre : « Nous ne voulons pas rentrer à la maison », suite au livre féministe de Christiane Collange, Je veux rentrer à la maison. Les mecs nous regardaient avec des grands yeux. Les femmes, ils les voyaient plutôt au foyer qu’en manif !

Gérard : Il y avait quelque chose de spontané, renforcé par l’action syndicale interpro. Le contexte était particulier : la CGT était ultra majoritaire, et la CFDT était le repère des gens qui voulaient des actions coup de poing et affronter la police.

Michel : La CGT menait la bataille pour maintenir la sidérurgie. La CFDT et sa radio SOS-Emploi se battaient elles pour la reconversion industrielle, sans parvenir à mobiliser là-dessus.

Gérard : C’est la contradiction dans laquelle nous avons été pris. La bataille de l’acier était perdue. Celle de la reconversion et de la diversification allait aussi à la défaite. On le voit maintenant : le fric de la reconversion a surtout servi à engraisser les mangeurs de subventions comme Daewoo, qui a fermé son usine en 2003.

Radio Lorraine Coeur d’acier
est animée entre autres par Marcel Trillat, connu pour ses documentaires Etranges Etrangers (1970) et plus récemment Trois cents jours de colère (2002), Les Prolos (2002) et Femmes précaires (2005). © Michel Olmi

Quel sens donner à la violence de la population face aux arrestations, aux brouillages des radios ?

Jocelyne : La violence s’emparait de nous car la sidérurgie était le seul espoir qu’on avait. S’il n’y avait plus d’emploi, il n’y avait plus rien. Et les gens répondaient aussi à la violence des CRS.

Michel : La CGT a toujours été une organisation « responsable » – c’est ce qu’on disait à l’époque – qui voulait contrôler les luttes, dans les entreprises, avec des manifs que les « gauchistes » de la CFDT appelaient les « grand-messes ». Or quand Longwy est entrée en lutte, la CGT ne contrôlait plus. La CFDT menait des actions plus spectaculaires. À la CGT, nous avions une commission jeune très active, alors je leur disais : «  Allez dans des actions violentes si vous voulez, même au commissariat… mais bon, sans vos badges CGT ! » J’avais conscience de cette volonté d’aller plus loin que les luttes traditionnelles. Et c’était fou : les gens prenaient des initiatives sans en informer le secrétaire général de la CGT, vous vous rendez compte ?

Jocelyne : Quand nous avons occupé la chambre patronale de la sidérurgie, les jeunes ont tout balancé par la fenêtre : le piano, etc. Il y avait de vieux communistes qui pleuraient : « On a jamais vu ça, c’est une honte de casser tout ça »… et c’était la commission jeune de la CGT qui le faisait !

Michel : Quand la CFDT a emmené les travailleurs au commissariat, nous, à la CGT, nous n’étions pas d’accord. Mais il y avait des syndiqués qui voulaient en découdre alors nous les avons plutôt emmenés attaquer l’Union de la métallurgie. Le commissariat, on ne voulait pas.

Gérard : Nous avons aussi envahi la sous-préfecture de Briey en pleine nuit, consulté pas mal de dossiers, détruit d’autres… Nous étions dans une période où il y avait un exercice naturel de la violence dans les luttes ouvrières. Rappelez-vous les grèves de Villerupt (Meurthe-et-Moselle), où les copains ont pendu les gardes mobiles au dessus des poches d’acier en fusion, et menacé de les descendre dedans.

Maintenant, au moindre affrontement avec les flics, on pousse les hauts cris ! Au niveau de la CFDT, c’était une autre gestion de la violence que la CGT, mais nous avions quand même empêché des camarades de tirer au fusil, parce que ça aurait déclenché un massacre… La violence, il faut aussi savoir l’assumer.

Manifestation intersyndicale
à Nancy le 4 janvier 1979. © Michel Olmi

J’ajouterai une chose : il est clair que l’UIS-CFDT rassemblait des gens qui voulaient affronter le pouvoir, mais nous avons été instrumentalisés par l’appareil national CFDT. Il s’est servi de nous pour présenter une façade radicale, pour doubler la CGT sur la gauche, puis faire une queue de poisson à droite au moment du recentrage en se montrant « responsable » auprès du pouvoir.

Suite aux violences du 23 mars, les dirigeants de la CFDT, Jacques Chérèque (le père de François) et Edmond Maire ont contesté les sidérurgistes. Quelle fut la réaction des cédétistes sur le terrain ?

Gérard : La CFDT n’était pas homogène. Ceux et celles qui animaient l’UIS étaient la frange radicale, mais il y avait des militants plus modérés qui ont été d’accord avec Chérèque et Maire… Peu à peu, l’UIS est revenue dans la ligne de la confédération, parce que des gens combatifs se sont mis en retrait et que d’autres ont mis le drapeau de la révolte dans leur poche. Et il faut reconnaître qu’après la manif du 23 mars, il y a eu moins d’actions.

Jocelyne : Le 27 avril, il y a quand même eu l’occupation des Grands-Bureaux, l’hôtel des Aciéries à Mont-Saint-Martin. C’était chaud. C’était les femmes qui étaient là et qui avaient retenu les patrons.

Gérard : Une partie de l’UIS s’est en tout cas posé la question : que faire ? Aller à la CGT ? Faire un syndicat autonome, comme les camarades d’Usinor-Dunkerque qui avaient créé le Syndicat de lutte des travailleurs (SLT) [1] ? Deux ans plus tard, certains militants, à la CGT comme à la CFDT, à FO, voire même à la CGC ont dit : « On mène la même lutte aujourd’hui sous la gauche qu’en 1979 sous la droite ». Ils ont affirmé l’autonomie du combat ouvrier par rapport aux politiciens. Ça a été repris ensuite par le groupe Longwy 79-84. Au sein même de la CGT, certains ont beaucoup insisté pour une nette séparation d’avec le PCF.

Quel a été la suite dans les années 1980, alors que l’ambiance était à la crise, à la désindustrialisation et à la « rigueur » mitterrandienne ?

Michel : Les luttes de 1978-79 ont été des luttes imprégnées d’un espoir : celui d’un gouvernement de gauche qui sauverait la sidérurgie. Après 1981 et la poursuite de sa liquidation, les années 1980 ont été celles du désespoir : plan d’austérité, gel des salaires… Quand les travailleurs de Cockerill ont dévasté le bureau du député PS, c’était une colère désespérée. À quoi pouvait-on encore croire à ce moment ?

Gérard : Mitterrand avait dit en venant en Meurthe-et-Moselle : « Longwy restera le fer de lance de la sidérurgie », et l’immense majorité des gens ici avait voté pour ce qu’ils croyaient être le changement. Mais alors qu’en 1979 il y avait 13 000 sidérurgistes, il n’en restait que la moitié en 1984. On savait qu’on allait crever avec la sidérurgie, que la diversification avait échouée. Après 1981, l’ambiance c’était : « Autant crever debout ! » Mais la population a été moins partie prenante. La mobilisation s’est restreinte au périmètre de la CGT et du groupe 79-84, qui disait : « Il faut des AG de travailleurs, avec la population et les chômeurs. Il faut que ce combat soit celui de tout le prolétariat de Longwy et pas un combat politicien. »

Michel : La population n’y croyait plus. Seuls les plus directement concernés et les plus politisés restaient mobilisés. Et puis le patronat a employé la stratégie du saucissonnage : une usine après l’autre.

Gérard : Nous sommes confrontés, depuis les années 1980, à un recul considérable du mouvement ouvrier. Après 1981, le constat qu’il n’y avait pas de différences entre la droite et la social-démocratie a entraîné une perte de repères. Et les stratégies centrales des confédérations syndicales – préférer organiser des simulacres de combat plutôt que préparer de vrais rapports de forces – ont menées à des défaites.

Je ne suis pas désespéré. Dans l’histoire, il y a eu des moments où le mouvement ouvrier a été sur le recul, après la Commune de 1871, dans les années 1920... mais il y a toujours eu des sursauts. On a des syndicats à reconstruire, en allant sur le terrain, réapprendre à se battre, pour l’intérêt des travailleuses et des travailleurs, et sans esprit de chapelle !

Propos recueillis par Renaud (AL Alsace)


SOS-EMPLOI ET LORRAINE CŒUR D’ACIER : LA BATAILLE DES ONDES

Le 16 décembre 1978, alors que les radios libres sont encore interdites, la CFDT crée radio SOS-Emploi. L’idée est de ne plus laisser à l’État le monopole de l’info radiodiffusée sur ce qui se passe à Longwy. De la radio antinucléaire Radio Verte Fessenheim viennent quatre techniciens qui aident à installer deux émetteurs pirates, à Longwy et Longuyon. L’équipe de SOS-Emploi enregistre des émissions qu’elle diffuse le soir.

De son côté, la CGT crée en mars 1979 Radio Lorraine Cœur d’Acier. Les liens avec le PCF donnent plus de moyens, avec notamment deux journalistes parachutés de Paris – Jacques Dupont et le fameux documentariste Marcel Trillat – et un emplacement public, le parti tenant la municipalité et la circonscription. Le but est de diffuser en direct, avec des professionnels à la technique comme à la rédaction. Mais démentant certaines craintes, Radio LCA n’est pas accaparée par le PCF et la CGT, et s’ouvre à diverses tendances politiques.

Le 17 mai, l’État brouille la station. Le jour même, SOS-Emploi, qui elle n’est pas touchée, appelle à la défense de LCA. La population se mobilise en masse, et rapidement se heurte aux CRS protégeant l’émetteur de brouillage.

Les combats, qui feront une quarantaine de blessé-e-s, sont retransmis sur SOS-Emploi.

Pendant l’été, les deux stations cessent d’émettre. À la rentrée, SOS-Emploi est brouillée à son tour. Elle disparaît en novembre. LCA perdure un an de plus, jusqu’à ce que la CGT en reprenne plus étroitement le contrôle à la rentrée 1980, en écarte les journalistes et amoindrisse ainsi l’assise populaire de la radio.

Théo Vanhippel (AL Alsace)


SIX MOIS DE RÉSISTANCE

12 décembre 1978 : Le gouvernement Barre annonce 21 000 licenciements (dont 7 800 dans le bassin de Longwy) dans les sociétés sidérurgiques qu’il contrôle.

15 décembre : La CFDT crée Radio SOS-Emploi.

19 décembre : 25 000 personnes manifestent à Longwy, alors que le bassin compte 100 000 habitantes et habitants.

20-21 décembre : Divers comités d’entreprises, la gare et des institutions patronales sont bloqués.

12 janvier 1979 : 80 000 personnes défilent à Metz.

24 janvier : Manifestation des flammes de l’espoir avec 15 000 enfants de Longwy.

29-30 janvier : Suite à l’occupation de l’usine de la Chiers et à l’intervention policière, la CFDT attaque le commissariat.

6 février : La sous-préfecture de Briey est occupée par la CFDT et la CGC.

20 février : Occupation du relais-télé du bois de Châ par la CFDT. Première émission pirate.

24 février : La police reprend le relais télé : violents affrontements au commissariat et à l’Union de la Métallurgie, au son du tocsin.

17 mars : La CGT crée Radio Lorraine Cœur d’Acier.

23 mars : Pic de la mobilisation avec 300 000 personnes en manif à Paris. Affrontements très violents.

27 avril : Occupation des Grands-Bureaux à Mont-Saint-Martin.

17-18 mai : Brouillage de LCA, nuit d’émeute.

24 juillet : CGC, FO, CFTC et CFDT signent la convention sociale. La CGT et l’UIS-CFDT continuent la lutte.


[1Lire « 1988 : Des “moutons noirs” fondent SUD-PTT » dans Alternative libertaire de septembre 2008.

 
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