1984 : les mineurs britanniques défient la Dame de fer

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Le 18 juin 1984, lorsqu’éclate la «  bataille d’Orgreave  », la grève des mineurs britanniques dure déjà depuis trois mois, emmenée par un puissant syndicat, le National union of mineworkers. Ce n’est qu’en mars 1985, un an après le début de
la grève, que le gouvernement conservateur de Margaret
Thatcher réussira à briser l’un des plus importants mouvements de la classe ouvrière anglaise.


En Angleterre, le mineur est dans les années 1970 l’archétype du «  working class hero  ». Syndiqués à 100 %, les 180 000 ouvriers des mines ne sont pas décidés à se laisser faire alors qu’à l’aube des années 1980 la «  révolution néo-libérale  » venue d’outre-Atlantique fourbit ses armes. Mais ils ne savent pas, le 6 mars 1984, que la grève qu’ils entament sera – après un an de lutte acharnée – la défaite la plus emblématique et cuisante de la classe ouvrière britannique.
Pourtant, tout n’avait pas si mal commencé.

Les premiers « piquets volants »

C’est un peu plus de dix ans auparavant que cet affrontement de classe homérique trouve ses sources. L’Angleterre n’est pas épargnée par la vague de contestation qui frappe de nombreux pays dans la décennie 1970. En 1972, opposés à la politique salariale mise en œuvre par le gouvernement conservateur d’alors, les mineurs du Yorkshire vont mener une action exemplaire par la solidarité de classe qui s’y déploie. Inventive, leur lutte s’appuie sur deux innovations  : celle des «  flying pickets  », les piquets de grève volants, qui permettent d’élargir l’action en allant, par groupes de grévistes, de puits en puits pour faire voter la grève  ; et celle de la grève «  secondaire  » qui consiste à envoyer les piquets auprès des fournisseurs pour déclencher des grèves de solidarité empêchant ainsi l’approvisionnement des mines.

Ces moyens sont mis au service
d’une combativité sans faille qui va culminer au dépôt de Coke de Saltley où plus de 10 000 mineurs des piquets volants, emmenés par le bouillonnant leader de la gauche syndicale du National union of mineworkers (NUM), Arthur Scargill (voir ci dessous), réussissent à faire battre en retraite les forces de répression. La grève de 1972 est un succès éclatant qui sera suivie deux ans plus tard d’une nouvelle grève faisant tomber le premier ministre conservateur, Edward Heath.

Plus généralement, ces pratiques attirent une classe ouvrière anglaise en quête de radicalité : en 1979, le nombre global de syndiqués atteint son point culminant avec un peu plus de 12 millions de travailleurs et de travailleuses adhérant à une organisation syndicale  [1].

La guerre de classe est déclarée

Cette même année 1979 les conservateurs retrouvent le pouvoir sous la houlette de Margaret Thatcher, anticommuniste farouche et néolibérale convaincue. Le nouveau gouvernement est décidé à en finir avec le contre-pouvoir syndical, pour l’essentiel représenté par le Trades Union Congress (TUC, Fédérations des Syndicats) auquel adhère le NUM)  [2]. Et c’est bien sûr les mineurs qui sont choisis pour cible  : parce qu’ils sont un symbole fort pour la classe ouvrière anglaise et parce qu’ils doivent payer leurs grèves de 1972 et 1974 qui ont mis à genoux le gouvernement conservateur précédent. L’opération est préparée quasi-militairement. Le Chancelier du gouvernement Thatcher (équivalent du ministre des finances), Nigel Lawson, parla d’une mobilisation gouvernementale comparable au «  réarmement contre la menace de Hitler dans les années 1930  » [3].

Concrètement, 11 000 policiers supplémentaires sont recrutés et un centre de crise est installé au New Scotland Yard. Avec des répercussions plus durables, une série de lois antisyndicales (les «  Employment Acts  ») est adoptée entre 1980 et 1984. Les grèves «  secondaires  », de solidarité et pour «  motifs politiques  » sont déclarées illégales, les piquets de grève doivent être limités à six grévistes, les allocations sociales pour les familles de grévistes sont réduites, les consultations par voie de scrutin sont rendues obligatoires avant tout déclenchement de grève, enfin le gouvernement se donne le droit de saisir les fonds de solidarité des syndicats et de geler leurs comptes. Le Baron Ridley, secrétaire d’État aux transports, organisera le stockage et l’acheminement de charbon «  jaune  ».

Début mars 1984, l’offensive est lancée brutalement  : le National Coal Board (les Charbonnages britanniques), société d’État qui a en charge l’exploitation des mines, annonce la fermeture immédiate de la mine de Cortonwood dans le Yorkshire, la réduction programmée de la production (alors que la fourniture d’électricité dépend à l’époque à 80 % du charbon) et la fermeture progressive d’une vingtaine de puits sur les 150 que compte la Grande-Bretagne. Ces fermetures représentant la destruction de plus de 20 000 emplois de mineurs.
Surtout, un plan secret, le «  plan Ridley  » (du nom du ministre des transports qui en était l’auteur) est porté à la connaissance des mineurs : il prévoit en réalité la fermeture de 95 puits et la mise au chômage de 100 000 mineurs  [4]. Le 6 mars la grève éclate comme un coup de tonnerre : les piquets volent de puits en puits dans le Yorkshire avec le soutien appuyé d’Arthur Scargill qui a pris la tête du NUM en 1980. La grève s’étend très vite à l’Écosse, au Kent, au Pays de Galles et bientôt près de 150 000 mineurs sont en grève. Quelques puits restent à l’écart de la grève, principalement ceux du Nothinghamshire, considérés comme très rentables et assurés par le gouvernement de leur maintien en activité. Un gouvernement qui commence à avoir des sueurs froides devant la forte combativité des mineurs.

« Turn Orgreave into Saltley »

La stratégie du NUM va reposer sur trois piliers. D’abord, un soutien actif aux piquets de grève, sans rechigner à l’affrontement et à la violence de classe, avec la volonté de rééditer les grèves de la décennie précédente. Ensuite, la dénonciation des lois antisyndicales et le refus en conséquence d’organiser un vote formel sur une grève nationale qui aurait été l’occasion d’une campagne active de dénigrement, au risque d’influencer le vote et d’affaiblir les puits grévistes. Enfin, la popularisation de la grève pour contrebalancer les dénonciations de Thatcher désignant les mineurs comme des « ennemis de l’intérieur », mais aussi d’une presse aux ordres décrivant Scargill, à peu de choses près, comme un bolchévique mégalomane du fait de sa proximité avec le Parti communiste.

Sur le premier plan, la bataille d’Orgreave va être un tournant décisif. Situé dans le Sud du Yorkshire, le dépôt d’Orgreave va être choisi par Scargill pour y concentrer ses «  flying pickets  »  : 5 à 6000 font le déplacement, représentant des dizaines de milliers de grévistes. Le 18 juin, les affrontements avec la police montée vont être extrêmement violents faisant plus de 70 blessés. 93 piquets de grève sont interpellés. Arthur Scargill lui-même, présent sur les lieux, est arrêté. Sur les pancartes brandies par les militants des piquets on pouvait lire «  Turn Orgreave into Saltley  »  Faire d’Orgreave un nouveau Saltley  »). Mais à la
différence de 1972 avec Saltley, la bataille est perdue et le dépôt d’Orgreave reste ouvert. La répression va s’intensifier. Les villes et les quartiers des mineurs sont littéralement occupés par la police. À la fin du mouvement, en 1985, on dénombre 20 000 blessés, 11 000 arrestations, un peu plus de 8 000 condamnations et 200 militants restent emprisonnés.

L’action directe était la seule option du NUM qui avait refusé de passer sous les fourches caudines d’une législation antisyndicale réclamant de soumettre la poursuite de la grève à un scrutin à bulletins secrets. La sauvagerie de la répression rendait difficile la poursuite des affrontements… surtout si les mineurs restaient isolés.

Or, après la Bataille d’Orgreave, le Parti travailliste n’hésite pas à dénoncer publiquement les violences «  d’où qu’elles viennent  ». Il faut donc en appeler à la solidarité  : des affiches, des badges sont édités. Les groupes militants d’extrême gauche prennent faits et causes pour les mineurs. Les femmes de mineurs créent leur mouvement, «  Women against pit closures  »  Femmes contre les fermetures de puits  »), qui rassemble près de 10 000 adhérentes et organise une manifestation de femmes à Londres le 11 août 1984.
Mais ce qui va faire cruellement défaut, c’est la solidarité syndicale. Scargill et la direction du NUM, empêtrés dans leurs contradictions bureaucratiques, ménagent les autres syndicats du TUC qui refusent de se lancer dans une action «  aventuriste  » de solidarité, illégale depuis les lois antisyndicales. Les savants équilibres entre courants syndicaux (qui se répercutent également dans le Parti travailliste) conduisent surtout à l’inertie et les tentatives de grèves de juillet 1984 chez les dockers et les cheminots sont vite brisées dans l’œuf par le gouvernement et la bureaucratie légaliste du TUC  [5]. Scargill lui-même, non indemne d’un certain corporatisme, n’ira pas au-devant des autres secteurs professionnels comme il avait pu le faire dix ans plus tôt.

« Des Rouges sous le lit de Thatcher »

En juillet 1984, ultime espoir, le syndicat des porions, les contremaîtres des mines, annonce qu’il se prépare à la grève. L’arrêt des mines aurait été généralisé et la production de charbon «  jaune  » dans le Nottinghamshire enfin interrompue. Las, les tractations en coulisses ont raison de la grève des contremaîtres. En décembre 1984, la justice donne le coup de grâce en prononçant la saisie de tous les biens du NUM, effective au début de l’année suivante. Acculée, la direction du NUM se tourne vers celle du TUC pour solliciter son soutien financier. Dès lors le TUC prend les rênes de la «  négociation  » avec le pouvoir thatchérien. Le 3 mars 1985, les délégués du NUM votent la reprise du travail par 98 voix contre 91.

Indéniable défaite, la grève des mineurs de 1984-1985 n’a pas réussi à empêcher la fermeture progressive de la quasi-totalité des puits britanniques. Au début des années 2000, il restait tout juste un peu plus de 10 000 mineurs en Grande-Bretagne et moins de vingt puits. Mais la grève n’en a pas moins été un moment où la lutte des classes aura été portée à son incandescence. Parmi ceux qui reprennent le travail, il en est qui sont bien décidés à rester «  les Rouges sous le lit de Thatcher  ». En 1994, un groupe de 250 mineurs utilisent leurs indemnités de licenciements pour racheter et autogérer leur mine, Tower Colliery dans le Sud du Pays de Galles  [6]. Certes bien des aspects de cette « proto-autogestion » peuvent laisser dubitatifs et être discutés  [7] . Il n’en reste pas moins que, comme le rappelait en 2000 Tyrone O’Sullivan, ex-syndicaliste des NUM travaillant à Tower Colliery  : «  Nous démontrons au monde entier que les ouvriers sont capables de prendre en mains leurs propres affaires et que le socialisme peut fonctionner  ».

Théo Rival (AL Orléans)


ARTHUR SCARGILL, UN « ENNEMI DE L’INTÉRIEUR »

Né en 1938, le jeune Arthur Scargill a 15 ans lorsqu’il embauche pour la première fois à la mine. Il est alors membre de la Young communist League (YCL) dont il devient l’un des responsables nationaux en 1956 avant d’en être exclu au début des années 1960. Il inaugure un parcours de syndicaliste avec sa première grève sauvage à l’âge de 17 ans. En 1967, il anime le «  Forum des mineurs de Barnsley  », rassemblement de la gauche syndicale du National union of mineworkers (NUM). En 1972, il coordonne les piquets volants des mineurs grévistes du Yorkshire. C’est en s’appuyant sur cette dynamique radicale, qu’il est élu avec 70 %
des mandats pour remplacer le modéré Joe Gormley à la tête du NUM en 1981. La grève de 1984-1985 sera son plus grand combat. Le syndicalisme britannique est historiquement lié au Parti travailliste. Scargill le quitte en 1996 lorsqu’est abandonné la quatrième clause des statuts de ce parti qui revendiquait la « collectivisation complète de l’économie ».

À gauche du Parti travailliste, il fonde le Socialist Labour Party – dont il est toujours l’un des dirigeants aujourd’hui – tout en conservant la présidence du NUM jusqu’en 2002.

Sources  : Maitron en ligne

[1John Mullen, « Libertés et devoirs syndicaux de Thatcher à Blair », intervention au colloque « Liberté, libertés », Université de Tours, septembre 2001.

[2Même si ce dernier est traversé de courants opposés, il est fondamentalement associé aux institutions britanniques par l’entremise du parti travailliste auquel il est organiquement lié.

[3« Et Margaret Thatcher brisa les syndicats », in Histoire critique du XXe siècle, L’Atlas histoire du Monde diplomatique, 2011.

[4Arthur Scargill, « La grève des mineurs britanniques », dans Les Cahiers de l’institut d’Histoire sociale Mines-Energie n°27-28, juin 2010, édités par la FNME-CGT

[5Sheila McGregor, «  1984 : la grève des mineurs qui aurait pu battre Thatcher  », sur Alencontre.org

[6Jean-Michel Carré, Charbons ardents, film documentaire, 2000

[7Voir « Tower Colliery : la mine aux mineurs ! » dans L’Autogestion, une idée toujours neuve, coédition Alternative libertaire/Nefac, 2008.

 
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