Il y a vingt ans

1989 : Le dernier automne chaud de Peugeot

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En 1989, alors que la crise économique lamine le monde ouvrier depuis plus de dix ans, l’usine de Peugeot Sochaux va démontrer que la combativité ouvrière n’est pas morte et susciter un espoir dans tout le pays.

En 1979, il y a quarante mille salariés dans l’usine Peugeot de Sochaux, seulement vingt-trois mille dix ans plus tard, pour une production presque équivalente. La productivité a augmenté de 50 % sur les cinq années précédentes (1984-1989) grâce à des opérations de modernisation. Mais les perspectives sont bien sombres pour les ouvriers et ouvrières, confrontés à cette modernisation de l’industrie qui dévalorise le travail des OS et casse les solidarités traditionnelles.

Entre le chômage massif et les congés de reconversion, l’avenir semble bouché. La modernisation à marche forcée de l’automobile, sous prétexte de crise économique, ne se fait pas sans résistance, aussitôt dénoncée dans les discours dominants, comme un archaïsme ouvrier. C’est que les nouveaux ateliers, les nouvelles chaînes et les nouvelles formes de travail en équipe constituent une rupture avec une certaine culture ouvrière : la promiscuité avec les chefs, le poids de plus en plus important dans la fabrication du service de contrôle qualité ou encore l’interdiction de conserver des objets personnels sur le poste de travail sont souvent vécus comme une dépossession de l’espace de travail [1].

À l’automne 1989, le lancement de la 605, le nouveau modèle pour le salon de l’auto à Paris approche et le PDG Jacques Calvet met la pression sur ses ouvriers et ses ouvrières. L’annonce d’une dérisoire augmentation de salaire de 1,5% prenant effet le 1er novembre met le feu aux poudres. L’étincelle jaillit le vendredi 1er septembre à Peugeot Mulhouse. Le mouvement s’étend rapidement. Le 7 septembre, cinq mille ouvriers sont en grève dans l’usine alsacienne. Les sochaliens de réveillent une semaine plus tard.

Le lion se rebiffe

À Sochaux, le 8 septembre, à 19 heures 30, après le casse-croûte, on se retrouve à deux cents cinquante au pied de la passerelle de l’atelier finition, en carrosserie, lieu baptisé par la suite « Place de la Grève ». Lundi 11, on est le double. Le 13, FO entre dans la danse et provoque l’effet boule de neige, ébranlant les indécis. Calvet met de l’huile sur le feu à chacune de ses déclarations à la télé. Le 13 septembre, il déclare qu’il n’y a aucune dégradation du climat social. La preuve : le lendemain, il y a trois mille grévistes à Sochaux ! « Climat serein dans l’usine », affirme lui aussi le directeur du site de Sochaux, qui fait venir des autocars bondés d’intérimaires recrutés jusqu’à Dunkerque. Il y a aussi des faux intérimaires, des fayots venant d’autres secteurs (tôlerie, mécanique).

La direction compte sur l’effet psychologique. Une chaîne qui continue à tourner casse le moral des grévistes. D’ailleurs les grévistes passent leurs journées à tourner en cortège autour des chaînes en scandant « Ca-ma-rades-a-vec-nous ! », « Cal-vet-des-sous ! », « les cra-vates-en-chaîne ! ». Les chefs, cadres et bureaucrates sont réquisitionnés pour faire les suivettes. Ils forment un cordon sanitaire, piètres casques bleus d’industrie, afin que les méchants grévistes ne contaminent pas les honnêtes travailleurs et travailleuses courbant l’échine dans le capot.

Ouvrières de Sochaux pendant la grève de 1989.

Unique revendication pour les trois centrales syndicales engagées dans le conflit : l’augmentation des salaires ! Mais elles ne sont pas foutues de s’entendre sur la somme. Mille cinq cent francs pour la CGT, cinq cents francs pour la CFDT, deux cents cinquante francs pour FO. Les autres syndicats ? La CFTC Peugeot Mulhouse pense aux prochaines élections de représentants du personnel. Elle se range rapidement dans le camp des grévistes. La CFTC Peugeot Sochaux, elle, se limite à menacer de se fâcher. Le Syndicat indépendant des automobiles Peugeot (SIAP , syndicat jaune lié à la direction) préfère critiquer l’intersyndicale gréviste. La CGC ne cache pas son parti pris pour la direction Peugeot. A Mulhouse, elle mène des actions violentes contre les grévistes.

Méfiance vis-à-vis des syndicats

Devant ces tergiversations syndicales, le « Comité des ouvriers en colère », une poignée d’ouvriers et d’ouvrières, trace au feutre des slogans sur les boîtes de visserie vides : « cadences -20 %», « c’est dur de bosser la vessie pleine », « ouvriers en colère ». Ils proposent ces chapeaux de fortune à leurs compagnons de combat.

Le même petit groupe rédige et distribue une trentaine de tracts aux grévistes : « Copains, copines, il n’y a rien à négocier. » « Je veux, tu veux, nous voulons 1 500 balles tout de suite, ou rien. » « Exigeons la baisse des cadences de 20%. » « C’est la grève des ouvriers en colère. »

L’un est titré : « Prenons nos affaires en main pour ne pas recommencer les erreurs de 1981 » et signé « Comité des travailleurs en carrosserie, 14 septembre 1989 ». La carrosserie est restée longtemps à l’écart de la modernisation de l’usine de Sochaux. Il s’y est développé une image de bastion ouvrier, d’un groupe uni, fier, qui incarnait une certaine forme de lutte, de résistance.

Quatre jours plus tard, le Comité distribue un 2e tract au tirage à peine plus important :

Aucune violence. Soit calme et déterminé. C’est à toi d’imposer tes propres revendications. Comment ? D’abord en inscrivant celles qui te semblent les plus urgentes sur ta pancarte personnelle. Pancarte qui est ton outil pendant toute cette grève. Les syndicats sont obligés d’en tenir compte. Ensuite, en ne restant pas passif dans le troupeau des grévistes. Discute avec chaque ouvrier de ton atelier ou d’ailleurs. Persuade-le d’en faire autant. Il faut former des groupes qui puissent se coordonner entre eux. Soit vigilant afin de ne pas te refaire baiser comme en 1981. Les trois syndicats CGT, CFDT, FO (voire CFTC, CGC) nous sont utiles. Marchons avec eux mais ils risquent de rester sur leurs positions respectives, de se tirer dans les pattes et faire capoter la grève.

C’est à toi, ouvrier, ouvrière, non lié(e) à une étiquette syndicale ou politique, de faire maintenir l’unité afin d’obtenir un résultat à nos revendications.

Comité des ouvriers en colère, 18 septembre 1989.

Le chèque de krasucki

Mais les ouvriers ne prennent pas leur grève en main. Quant à l’unité syndicale, la CFDT décide seule d’une manif à Montbéliard. La CGT se rend toute seule à Mulhouse. Enfin FO retire ses billes de la grève le 4 octobre. Les trois syndicats s’entendent tout de même pour créer un compte intersyndical solidarité qui redistribuera l’argent des collectes aux grévistes.

« So-chaux-Mu-lhouse-même-com-bat ! » est un slogan souvent repris. Les grévistes bénéficient d’un atout majeur avec l’occupation de la Forge de Mulhouse à partir du 25 septembre. Elle alimente les deux sites Peugeot distants de 60 kilomètres. Le lancement de la 605 est compromis. Le rapport de forces est du côté des grévistes. Dommage que l’ensemble des ouvriers et ouvrières ne pige pas l’opportunité, la brèche ouverte. Qu’ils débraient en masse et Calvet lâche son os en moins d’une semaine !

Le Canard enchaîné du 21 septembre fait une vacherie colossale à Jacques Calvet en dévoilant son salaire : 180 000 francs par mois, en hausse de 46 %. Ça regonfle les effectifs des grévistes. Cette grève reste très médiatisée. Elle est porteuse d’espoir pour toute la classe ouvrière. Si les Peugeot gagnent, les autres patrons seront obligés de lâcher du lest aussi.

Du coup, la solidarité fonctionne à fond. Le fruit des collectes arrive de partout. L’Union syndicale vaudoise de Lausanne envoie un chèque de cinquante milles francs français. Le 6 octobre, Henri Krasucki, numéro 1 de la CGT au plan national, fait un tabac en traversant les ateliers de Sochaux. Il agite un chèque d’un million cent dix-huit mille francs. Subventions des mairies, collectes diverses, majorations d’allocations et baisse d’impôts, tout calculé, le salarié ayant six semaines de grève au compteur aura perdu peu d’argent.

Le 12 octobre, le tribunal ordonne l’évacuation de la Forge de Mulhouse. La Forge est libérée après 19 jours d’occupation et le conflit dans les deux usines commence à partir en eau de boudin. Les grévistes sont usés. À Sochaux, de 250 au départ jusqu’à une embellie de 3 000, la dernière semaine, le mouvement retombe au noyau dur de 150 acharnés.

Place aux négociations

Que Calvet lâche les miettes ! En commençant par ce qui ne coûte rien au patron : l’annulation de toutes les sanctions. Kyrielle de jours de mise à pied et 200 licenciements à Mulhouse. Seul Christophe Dominguez, leader de l’occupation de la Forge, ne sera pas réintégré. Augmentation de 22 francs sur les plus bas salaires et des broutilles sur les primes. La CGT organise un baroud d’honneur à Paris le 26 octobre, alors que la grève est terminée. Pour que les camarades reprennent le boulot la tête haute ! Comme si on devait avoir honte de revendiquer nos droits…

Et c’est reparti pour les cadences infernales. L’ambiance est tendue entre les ouvriers. CGT et CFDT tentent d’adoucir l’amertume de la reprise du travail par des rassemblements mensuels de deux heures où les revendications de chacun sont consignées dans un cahier syndical. Le dernier débrayage de ce type a lieu le 22 janvier 1990. La mobilisation se barre en couilles mais des délégués optimistes persistent à déclarer : « La grève est suspendue, mais on remettra ça au printemps. » C’est l’heure de la carotte pour certains ex-grévistes (promotion ou prime dérisoire) ou de la trique pour d’autres : jours de congé refusé, insulte, rétrogradation à un poste pénible et jusqu’à un licenciement pour un fer à souder juste emprunté.

De son côté, la direction met en place le dispositif « Punch ». Une armada de jeunes recrutés dans tous les ateliers et dans d’autres usines du groupe, des réservistes sans état d’âme, prêts à intervenir au moindre débrayage.

Cette grève aura été la dernière grève massive de la citadelle ouvrière de Sochaux. Fini le temps des usines géantes. De Billancourt à Sochaux, les bastions du monde ouvrier vont petit à petit disparaître du paysage politique français sous les assauts du patronat (délocalisation, externalisation, sous-traitance…), espérant ainsi faire disparaître du même coup la classe ouvrière elle-même. Mais si cette lutte fut la dernière du bastion ouvrier de Sochaux, elle ne signa pas la fin de la combativité ouvrière dans l’automobile.

L’externalisation et la sous-traitance n’ont pas suffit à faire disparaître la responsabilité des constructeurs, aujourd’hui aux prises avec les luttes des ouvriers et ouvrières de leurs sous-traitants. De la SBFM à Lorient aux New Fabris de Châtellerault, en passant par Wagon à Douai, les constructeurs automobiles sont directement interpellés par travailleurs et travailleuses dont ils voulaient se débarrasser.

Marcel Durand


Marcel Durand (de son vrai nom Hubert Truxler), ancien ouvrier à Peugeot-Sochaux, est notamment l’auteur d’un livre formidable intitulé Grain de sable sous le capot. Résistance et contre-culture ouvrière : les chaînes de montage de Peugeot (1972-2003). Après une première édition à La Brèche en 1990, il a été réédité, augmenté, par Agone, en 2006.

ce livre raconte la vie au jour le jour d’un OS de base. Il montre comment l’usine ne cesse d’exercer sa violence et comment une résistance, à la fois spontanée et organisée, se manifeste sous des formes toujours nouvelles face aux « innovations » du management.


LA SOLIDARITÉ DE L’EXTRÊME GAUCHE

Lutter ! n° spécial, octobre 1989
Lutter ! était le périodique de l’UTCL, qui participa à la campagne de soutien.

Dès le début de la grève, on sent que le mouvement répond à une attente du monde ouvrier, qui après des années d’austérité, entend bien profiter aussi du retour de la croissance, fièrement proclamé par le gouvernement Rocard. Dès le lundi 11 septembre, des assemblées se tiennent dans divers établissements Peugeot, comme à Poissy. Des grèves et débrayages ont lieu durant la semaine dans la région : Alsthom à Belfort, Mercedes à Molsheim (67).

Après les grèves étudiantes et cheminotes en 1986 et surtout celles des infirmières et des postiers à l’automne 1988 [2], une brèche est ouverte dans le mur de la politique de rigueur néo-libérale, menée par les gouvernements Chirac (1986-1988) et Rocard (1988-1991). Mais en 1989, avec Peugeot, c’est le secteur privé, l’industrie, là où la grande casse de la sidérurgie et de l’automobile avait fait place au chômage de masse, qui se révolte. L’espoir suscité dans tout le pays par la grève de Peugeot entraîne un vaste mouvement de soutien.

Outre les collectes syndicales organisées par les directions confédérales CGT et CFDT, qui espèrent ainsi témoigner de leur engagement aux côtés des grévistes sans chercher à étendre le mouvement, c’est aussi le tout jeune syndicat SUD qui organise une collecte lors de son congrès fondateur en septembre 1989. Des collectes sont aussi organisées dans les réseaux syndicalistes révolutionnaires en Europe : SAC suédoise, CRT suisse, CNT (CGT) métallurgie espagnole… A l’initiative de l’Union des travailleurs communistes libertaires et du Collectif jeunes libertaires (ancêtres d’AL), un collectif unitaire de soutien est mis en place avec des organisations politiques (le PSU, la Nouvelle Gauche, l’OCL, la LCR…)

Avec un PS décrédibilisé par ses années de gouvernement et un PCF qui n’en finit pas de s’effondrer, l’alternative à la politique d’austérité apparaît maintenant dans les luttes directes des travailleurs et des travailleuses. La grève offensive de Peugeot Mulhouse et Sochaux redonne un caractère politique à la lutte des classes.


[1Stéphane Beaud et Michel Pialoux, Retour sur la condition ouvrière, Fayard, 1999.

[2Voir « Décembre 1986 : Les coordinations de grévistes ouvrent une ère nouvelle », dans Alternative libertaire de décembre 2006, et « 1988 : des “moutons noirs” fondent Sud-PTT », dans Alternative libertaire d’octobre 2008.

 
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