Il y a dix ans

1997 : Une gauche plurielle et puis plus rien

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Les pages Histoire d’Alternative libertaire méritaient-elles d’accueillir la chronique d’un échec, celui de la Gauche plurielle, qui ne faisait aucun doute pour l’ensemble du mouvement libertaire ? Notre rubrique est, il est vrai, plus habituée à rendre compte des expériences sociales et des luttes directement inspirées par notre courant de pensée. Il n’est cependant pas inutile d’autopsier un cadavre. Laissons parler la médecine légale…

De 1997 à 2002, la social-démocratie a été au pouvoir, sous la forme d’une coalition rassemblant le PS, le PCF, les Verts, le Mouvement des citoyens (MDC, Chevènement) et le Parti radical de gauche (PRG). Cette coalition, baptisée « Gauche plurielle », n’est pas portée au pouvoir par une aspiration populaire ; son avènement résulte d’abord d’un accord électoral, ensuite d’un choix par défaut de l’électorat pour sanctionner la droite après les grèves de décembre 1995.

Cette victoire ressemble à un remake de 1988, année de la réélection sans enthousiasme du proto-monarque Mitterrand. Ces deux dates, 1988 et 1997, marquées par des retours à froid de la gauche au pouvoir, sont symptomatiques d’un électorat qui sait clairement que les retours successifs de la gauche aux affaires ne seront pas porteurs de changements radicaux. Ils ne seront donc plus accompagnés de mouvements sociaux d’envergure. Le cycle ouvert par Juin 1936, renouvelé en 1944-45 et en 1981 – dans des partitions à chaque fois différentes –, marqué par des victoires euphoriques et populaires de la gauche, est bien enterré.

Un comportement “ anarcho-électoraliste ” ?

Un autre cycle semble s’ouvrir en 1997. Celui d’un ras-le-bol se répercutant sur les votes, qui pourrait faire penser à une forme d’anarcho-électoralisme, si le carambolage de ces deux mots ne prêtait pas à sourire.

Depuis 1997, tous les scrutins ont ainsi donné lieu à un coup de pied dans la fourmilière de la part de celles et ceux qui continuent de céder à un réflexe civique pavlovien.
- Juin 1997 : une majorité de gauche est envoyée à l’Assemblée nationale pour prendre Chirac à contre-pied.
- Avril 2002 : Jospin est éliminé du premier tour par Le Pen. Le bug électoral s’accentue au second tour par un pseudo front républicain portant Chirac à plus de 80 % alors que la France le vomit.
- En 2004, les régionales puis les européennes rosissent la carte de France, alors qu’il ne s’agit là encore que d’un vote de rejet, cette fois de la droite.
- Enfin, le résultat du référendum du 29 mai 2005, outre qu’il défie le libéralisme et scelle temporairement le sort du Traité constitutionnel européen, est aussi l’expression d’un rejet de la classe politique et des grands médias, unis pour le Oui. Le vote sanction frappe alternativement la droite et la gauche, voire les deux en même temps, comme au moment du référendum sur le TCE.

Quels plaisirs nous réserve le cru électoral 2007 ?

Des lendemains qui déchantent

Mais la Gauche plurielle, qui a inauguré ce cycle de défiance électorale permanente, nous a-t-elle laissé quelque chose avant de disparaître ? Elle nous a d’abord vacciné contre le fait de croire encore une fois les promesses de ses ténors. Car si elle remporte les élections par défaut, sur la base d’un accord électoral doublé d’une plate-forme programmatique satisfaisant dans le flou ses partenaires, elle bénéficie aussi du soutien extérieur d’une partie des trotskistes. La LCR a en effet participé à l’acte de naissance de la Gauche plurielle lorsqu’en avril 1996, un grand meeting à Bercy a rassemblé Jospin (PS), Hue (PCF), Voynet (Verts), Chevènement (MDC), Baylet (MRG) et Krivine (LCR).

Quelques mois plus tard, le congrès de la LCR marquait un tournant historique en faisant de la politique électorale non plus une question tactique, mais désormais « stratégique » pour elle. Dans les mouvements sociaux, cette organisation travaille alors à faire croire qu’un gouvernement « issu des aspirations Décembre 95 » constituerait « un formidable espoir ».

Il faudra attendre les premiers renoncements de la Gauche plurielle aux commandes pour voir la LCR prendre ses distances, dans un style assez touchant. Un de ses dirigeants, Daniel Bensaïd, publie Lionel, qu’as-tu fait de notre victoire ? chez Albin Michel, un an après l’investiture du gouvernement.

C’est que la circulaire Chevènement, le 24 juin 1997, a sonné le glas d’une régularisation massive des sans-papiers en lutte. Cinq jours plus tard, Jospin annonce qu’il ne pouvait rien contre la fermeture de Renault-Vilvorde – alors que l’État français est l’actionnaire de référence (46 %) de l’entreprise.

Pourtant, le 16 mars, il s’était présenté en sauveur en s’affichant en tête de l’euromanifestation qui avait regroupé 100.000 personnes à Bruxelles. Rebelote en septembre 1999 lorsque le gouvernement s’avouera impuissant face aux licenciements « boursiers » chez Michelin, puis au printemps 2001 face aux licenciements chez Lu-Danone et Marks & Spencer.

Durant l’hiver 1997-1998, les chômeuses et chômeurs se rappellent au bon souvenir du gouvernement en revendiquant 3 000 francs de prime de Noël. La lutte, démarrée le 11 décembre par l’occupation de huit antennes Assedic dans les Bouches-du-Rhône et montée en puissance à partir du 22 décembre, obtient une augmentation de 8 % de l’Allocation de solidarité spécifique (ASS). Le gouvernement cède rapidement, soucieux de ne pas ombrager les fêtes de fin d’année, mais envoie les CRS déloger les récalcitrantes et les récalcitrants.

AC !, l’Apeis, le MNCP, la CGT-Chômeurs réclament la réduction du temps de travail ? On va leur en donner. La première loi Aubry du 13 juin 1998 dévoile un mécanisme caractéristique de la social-démocratie : récupérer des revendications fortes du mouvement ouvrier pour les dénaturer et les mettre au service du patronat.

Les 32 heures par semaine avaient été une revendication montante de 1993 à 1997, fédérant des secteurs significatifs du mouvement social, de la CGT à la gauche CFDT, des associations de lutte contre le chômage aux syndicats SUD. Face au chômage, pour créer des emplois et redistribuer les richesses, on réclamait la réduction du temps de travail (RTT). Aubry, elle, invente l’ARTT : Aménagement et réduction du temps de travail. En échange de 10% de baisse du temps de travail, 6% d’embauche : la différence passe dans la flexibilisation des horaires de travail ! Le patronat grogne pour la forme, mais les gains de productivité sont réels, les revenus ouvriers régressent et le chômage très peu.

Un bilan globalement négatif

Au final, le compteur de la Gauche plurielle affiche fort peu d’avancées sociales : le PACS, l’abandon du canal Rhin-Rhône ou de Superphénix – présenté comme une victoire par les Verts, alors qu’il découle d’une décision de bon sens économique sur laquelle ils n’ont pas pesé. Dominique Voynet autorise de façon expérimentale les OGM et se met à dos l’opinion publique sur sa gestion de la crise du pétrolier Erika. Le ministre communiste Jean-Claude Gayssot entame la privatisation d’Air France et se met à dos les cheminotes et cheminots en lutte. Pas mal de cégétistes déchirent leur carte du PCF à l’époque. On invente un énième statut précaire, les « emplois-jeunes », qui disparaîtra sitôt la droite revenue au pouvoir. On privatise plus que Balladur et Juppé réunis : France Télécom dès 1997, le CIC, Thomson Multimédia, le GAN, la CNP, la Société marseillaise de crédit, RMC en 1998, le Crédit lyonnais, Eramet, Aérospatial-Matra, Air France en 1999, EADS en 2000, la banque Hervet en 2001.

Les composantes de la Gauche plurielle se sont lancées dans une course à l’échalote à celui ou celle qui se renierait le plus. Les Verts, pour la première fois au gouvernement, font la démonstration qu’ils ne pratiquent pas « la politique autrement », contrairement à leurs prétentions. Le PCF fait démonstration de son impuissance politique. Tous font de la figuration pour un PS converti depuis longtemps au dogme de l’économie de marché.

Qu’avions nous à attendre de cette Gauche plurielle ? Rien d’autre sans doute que les avatars qui ne manqueront pas de marcher dans ses pas. La médecine légale est d’ailleurs formelle. À supposer que le cadavre bouge encore, la mort cérébrale ne fait aucun doute. On peut même se demander si le cerveau a un jour fonctionné. La Gauche plurielle est morte depuis cinq ans déjà. Rest in peace !

Pierre Chamechaude


CINQ ANNÉES PATHÉTIQUES

2 avril 1996 : meeting de Bercy rassemblant PS, PCF, Verts, MDC, LCR, PRG.

Été 1996 : début de la lutte des sans-papiers avec l’occupation des églises Saint-Ambroise et Saint-Bernard à Paris.

16 mars 1997 : Jospin défile avec les Renault-Vilvorde en lutte. Par ailleurs il déclare qu’il faut empêcher la privatisation de France Telecom.

21 avril 1997 : Chirac dissout l’Assemblée Nationale.

1er juin 1997 : la coalition de « gauche plurielle » (le terme provient de l’intitulé de la tendance Voynet-Cochet au sein des Verts entre 1992 et -1996 : les Verts pluriels) remporte les législatives avec 304 sièges (242 PS, 36 PCF, 13 PRG, 7 MDC et 6 Verts).

24 juin 1997 : circulaire Chevènement : pas de régularisation massive des sans-papiers.

29 juin 1997 : fermeture de Renault-Vilvorde est confirmée.

11 mai 1998 : loi Chevènement anti-immigration. Septembre 1997 : début de la privatisation de France Télécom alors que le PS avait promis de maintenir FT au sein du service public.

10 octobre 1997 : conférence nationale de Matignon sur l’emploi (presque pas), les salaires (pas du tout) et la réduction du temps de travail (n’importe comment) annonçant la réduction de la durée hebdomadaire du travail à 35 heures pour le 1er janvier 2000.

16 octobre 1997 : mise en place des emplois-jeunes.

Hiver 1997-98 : lutte des chômeuses et chômeurs.

13 juin 1998 : loi Aubry I sur l’ARTT.

Septembre 1999 : licenciements « boursiers » chez Michelin. La Gauche plurielle geint mais ne fait rien.

19 janvier 2000 : loi Aubry II sur l’ARTT, plus propatronale encore que la précédente.

Juin 2000 : signature d’une convention Unedic régressive par le Medef, la CFDT et la CFTC, instituant le Plan d’aide au retour à l’emploi (PARE).

Mars 2001 : la Gauche plurielle prend une gamelle aux municipales.

Printemps 2001 : les annonces de licenciements massifs se multiplient : Danone, Marks & Spencer, Alcatel, Moulinex, etc.

21 avril 2002 : Ni fleurs ni couronnes.

 
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