Dossier CPE : 2006, déclenchement d’un souffle de révolte

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Conçus par le gouvernement Villepin comme une « réponse » aux émeutes de 2005 et au chômage des jeunes, la loi dite pour l’égalité des chances et le contrat première embauche (CPE) ont entraîné l’une des mobilisations les plus importantes de la jeunesse scolarisée des dernières décennies, qui s’est conclue par le retrait du second. Retour sur trois mois de lutte, leurs difficultés et leurs réussites.


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Le 27 octobre 2005, Zyed Benna et Bouna Traoré meurent dans un poste électrique alors qu’ils tentent d’échapper à la police, point de départ d’émeutes dans les quartiers populaires. La réponse indécente du gouvernement, c’est la loi dite pour l’égalité des chances (LEC), annoncée le 10 janvier 2006 par le Premier ministre Dominique de Villepin.

Le 16, il ajoute qu’elle inclura le CPE, contrat de travail réservé aux moins de 26 ans qui étend à deux ans la période d’essai durant laquelle le salarié peut être licencié sans motif. C’est la réplique du contrat nouvelles embauches (CNE), adopté au mois d’août 2005, qui concerne lui tous les travailleurs et travailleuses des entreprises de moins de vingt salarié-e-s. En parallèle, ce gouvernement qui entend lutter contre le chômage des jeunes a drastiquement réduit les postes aux concours de l’enseignement.

Ça vient de l’ouest

Le CPE est condamné par tous les syndicats de salarié-e-s, et un large collectif de syndicats étudiants, d’organisations politiques de jeunesse et d’associations se réunit trois jours plus tard. Pendant plusieurs semaines, les syndicalistes étudiants et étudiantes mènent un travail de mobilisation quotidien, sans savoir qu’ils préparent ce qui sera l’une des plus grandes grèves de la jeunesse scolarisée.

Le 7 février, après la première journée d’action interprofessionnelle, l’université Rennes 2 vote la grève avec occupation et blocage total. Après le 7 février, l’intersyndicale interpro annonce une nouvelle journée seulement le 7 mars.

Les étudiants et les étudiantes s’organisent d’abord seul-e-s, avec des délégué-e-s qui tournent dans les autres universités. La grève a commencé dans les villes moyennes, où étudient plus d’enfants des classes populaires, qui connaissent déjà la précarité dans les emplois qu’ils occupent à côté de leurs études (pour plus d’un étudiant sur deux). Là où des syndicats de lutte sont présents – Sud-Étudiant, Fédération syndicale étudiante (FSE), CNT – l’Unef est marginalisée et s’imposent les pratiques qui feront gagner le mouvement.

Au-delà des manifestations, les étudiants et étudiantes et bientôt les lycéens et lycéennes sont mobilisé-e-s jour après jour dans des actions coups-de-poing qui attaquent des lieux symboliques du pouvoir politique et économique, créant un climat d’agitation permanente.

Le 14 février, 10 000 manifestants et manifestantes occupent ainsi les voies de la gare de Rennes. La lutte est auto-organisée : les décisions sont prises dans des assemblées générales qui réunissent, dans certaines villes, plusieurs milliers de personnes. Dans les universités bloquées, l’occupation et les actions sont autogérées par des commissions. La première coordination nationale a lieu, avec des mandaté-e-s des AG, à Rennes le 18 février, selon une organisation qui permet de multiplier les dates de manifestations et de coordonner les blocages économiques les mêmes jours dans toute la France.

Massification, radicalisation

En Île-de-France, l’occupation de la Sorbonne le 8 mars accélère la mobilisation. Elle est évacuée par la police dans la nuit du 10 au 11, puis encerclée de barrières antiémeutes, derrière lesquelles se dérouleront chaque soir des affrontements avec les forces de l’ordre. Poussés par la jeunesse scolarisée, les syndicats de salarié-e-s intensifient le rythme des journées d’action, qui passent le 28 mars le cap des 3 millions de manifestants.

Le mouvement bénéficie d’un contexte favorable : soutien de l’opinion publique et hésitations d’un gouvernement en fin de règne. Sarkozy, ministre de l’Intérieur, ne soutient pas à 100 % une réforme qui peut faire tomber son rival Villepin. Chirac annonce le 31 mars qu’il promulgue la LEC mais que le CPE ne sera pas appliqué, ce qui entraîne des manifestations sauvages dont celle, parisienne, qui se prolonge jusqu’au lendemain matin.

Mais la lutte tire surtout sa force de l’unité maintenue tant bien que mal de l’Unef au mouvement autonome – qui entame alors sa renaissance –, deux pôles entre lesquels les syndicats de lutte parviennent à tenir une double ligne de massification et de radicalisation. Le pouvoir tente bien de discréditer le mouvement en dénonçant le recours à la violence, qui départagerait « bons » et « mauvais » grévistes.

Le 23 mars, les Rennais défilent derrière une banderole « Nous sommes tous des casseurs », tandis qu’à Paris la manifestation, prise entre la police et des groupes qui frappent et volent les manifestants, se termine dans le chaos aux Invalides. L’épisode divise mais a surtout pour effet de masquer la participation massive à la lutte de lycéens et lycéennes des quartiers populaires, des lycées pro... Et n’entame pas la détermination du mouvement. Le 10 avril, Villepin est contraint d’annoncer le retrait du CPE.

Échec ou victoire ?

Malgré les tentatives de l’Unef pour restreindre les revendications au seul retrait du CPE, les AG se sont dotées de plateformes larges, qui remettent en cause la précarité au travail et exigent le retrait de toute la LEC. Des étudiants et étudiantes restent mobilisé-e-s jusqu’à la journée du 1er mai, malgré le déblocage progressif des universités. Victoire partielle, donc, mais espoir, avec la première lutte interprofessionnelle gagnante depuis 1995.

Or le CPE représentait l’une des facettes du traitement libéral du chômage des jeunes : précariser pour soi-disant inciter les entreprises à recruter. À l’issue du mouvement le gouvernement lance discrètement l’offensive pour la « professionnalisation » : seconde facette, qui tient dans l’idée que si les jeunes diplômé-e-s ne trouvent pas d’emploi stable, ce n’est pas le marché du travail qui est en cause, mais l’université, qui ne préparerait pas au « monde de l’entreprise ».

En octobre 2006, une commission université-emploi rend le rapport Hetzel, promoteur de la soumission des formations aux intérêts immédiats du patronat, et fondement de la loi relative aux libertés et responsabilités des universités (LRU) de 2007.

François Lopez et Julie (AL Saint-Denis)

 
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