Entretien

Alain Bihr (sociologue) : « Même insuffisant, Marx reste nécessaire ! »

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« L’abolition de l’Etat requiert des conditions matérielles déterminées qui ne peuvent être le fruit que d’une révolution sociale. »

Ancien prof de philo et sociologue passionné par la pensée marxiste, longtemps militant dans la gauche autogestionnaire de la CFDT et animateur du bulletin critique À Contre-courant, Alain Bihr est aujourd’hui membre d’Alternative libertaire en Alsace. Il est l’auteur d’une vingtaine de livres depuis quarante ans, dont certains ont fait date  : La Farce tranquille (1986), Entre bourgeoisie et prolétariat : l’encadrement capitaliste (1989), Du Grand Soir à l’alternative (1991), Le Crépuscule des États-nations (2000), La Novlangue néolibérale (2007), Le Système des inégalités (avec Roland Pfefferkorn, 2008), La Logique méconnue du Capital (2010).

Lire la présentation de ce livre dans Alternative libertaire d’octobre 2017

À l’heure de la numérisation, de l’ubérisation, de l’économie de plateformes, etc., quelle est la pertinence, de lire, d’étudier ou de se référer à un auteur aussi vieux (certaines et certains diraient « daté ») que Karl Marx ?

Alain Bihr : Cette question est naïve. Elle procède de l’ignorance d’un des traits fondamentaux et spécifiques du mode de production capitaliste qu’Engels et Marx avaient pointé dès le Manifeste du parti communiste : le fait qu’il ne peut reproduire ses rapports constitutifs (les rapports de production, de propriété, de classe, etc.) sans bouleverser constamment leurs formes et leurs contenus. En un mot, l’invariance structurelle du mode de production capitaliste n’est possible que dans et par le changement permanent des modes de produire, de consommer, d’habiter, etc. de vivre en somme, auxquels il met l’humanité sous sa coupe. Dire que Marx reste actuel, c’est tout simplement affirmer que les principes d’analyse (méthode, concepts, hypothèses directrices, etc.) des éléments structurels du capitalisme qu’il a élaborés restent nécessaires, même s’ils peuvent s’avérer insuffisants, pour comprendre que ce qu’il a de neuf aujourd’hui dans le monde capitaliste procède fondamentalement de cette dialectique d’invariance dans et par le changement. Même insuffisant, Marx reste nécessaire  !

Quelles sont les différences et les continuités entre le prolétariat d’aujourd’hui et celui du XIXe siècle ? Et pour la bourgeoisie ?

Alain Bihr : La transformation des rapports sociaux de classe, partant des classes sociales elles-mêmes, illustre ce que je viens de dire. Ils restent des rapports d’exploitation, de domination et d’aliénation, liant et opposant ceux et celles qui possèdent et gèrent les moyens sociaux de production et monopolisent la richesse monétaire à ceux et celles qui, par leur travail salarié, valorisent les précédents en tant que capital. Telle est la donnée structurelle. Simultanément, et c’est la principale transformation qui s’est amplifiée et accélérée au cours des dernières décennies, ces rapports ont aujourd’hui une dimension planétaire. D’où à la fois une concentration et une centralisation accrues du capital (et partant du pouvoir de la bourgeoisie) au niveau mondial et une différenciation accrue des statuts au sein du salariat, lui- même mondialisé, tant au sein des différents groupes d’États (centraux, semi-périphériques ou périphériques) qu’au sein de chacun d’eux.

La formule « dictature du prolétariat » a, dans l’histoire, servi à couvrir la dictature d’un parti prétendant agir au nom du prolétariat. Mais quand les communistes libertaires revendiquent « tout le pouvoir aux travailleuses et aux travailleurs » ou « tout le pouvoir aux conseils », cela n’implique-t-il pas une forme de pouvoir sans partage exercé par le prolétariat  ?

Alain Bihr : De l’ensemble des textes dans lesquels Marx explore les formes politiques de la révolution prolétarienne, il résulte qu’il faut veiller à articuler trois éléments qui sont autant d’impératifs ou d’objectifs de cette révolution. « La dictature du prolétariat », certes, c’est-à-dire l’exercice par le prolétariat du pouvoir politique, impliquant éventuellement des mesures coercitives à l’égard des forces sociales contre-révolutionnaires. Mais aussi « l’accomplissement de la démocratie » qui, d’une démocratie formelle et indirecte, doit devenir une démocratie réelle et directe : l’exercice du pouvoir politique, au sens de la direction, de l’organisation et du contrôle de l’ensemble des activités sociales, par l’immense majorité de la population sous la forme d’instances (conseils d’usine, comités de quartiers, communes, etc.), au sein desquelles le débat et la décision démocratiques sont de règle, ou par l’intermédiaire d’assemblées représentatives dont les membres sont soumis à des principes stricts (rotation, révocabilité, mandat impératif, etc.). Et « le dépérissement de l’État » au sens où, dans cette mesure même, le pouvoir politique cessera progressivement d’être exercé sous la forme d’un appareillage placé en dehors et au-dessus de la société et par des professionnels de l’action politique, depuis le simple fonctionnaire jusqu’aux dirigeantes et aux dirigeants peuplant les sommets de ces appareils d’État.

La manière dont Marx pense l’État reste une pierre d’achoppement pour la pensée libertaire. Maximilien Rubel estimait que Marx n’avait pas développé cela dans son œuvre. Qu’en penser  ?

Alain Bihr : Il est vrai qu’on ne trouve pas chez Marx une théorie parfaitement élaborée de l’État en général ou même de l’État capitaliste en particulier. Et pourtant la question de l’État n’a cessé de le préoccuper, depuis sa critique de la section consacrée à l’État dans la Philosophie du droit de Hegel (1843) jusqu’à La Guerre civile en France (1871) dans laquelle il tire les enseignements de la Commune de Paris.

Des nombreux passages qu’il y a consacrés se dégagent cependant quelques lignes directrices majeures. Retenons-en deux. D’une part, l’État est fondamentalement un rapport social ou, plus exactement, la synthèse de l’ensemble des rapports sociaux structurant la société ; en tant que tel, il possède une matérialité (une objectivité) qu’on ne saurait réduire à la subjectivité des hommes d’État ou des hommes de l’État, à leur bonne ou mauvaise volonté. D’autre part, la division, l’opposition et la hiérarchisation entre État et société civile, qui font exister l’État, trouvent leur origine dans les divisions internes (notamment entre classes sociales) qui empêchent la société civile d’établir ou de maintenir son unité par elle-même.

De là résulte que – et c’est sans doute un point de divergence fondamentale avec une partie de la pensée anarchiste – qu’on ne saurait abolir l’État d’un trait de plume  : son abolition requiert des conditions matérielles (sociales) déterminées qui ne peuvent être le fruit que d’une révolution sociale et du processus par lequel la société (re)conquiert la maîtrise de son propre processus de (re)production. J’ajouterai que la même chose pourrait être dite à propos de la marchandise ou de la monnaie.

Dans le Manifeste du parti communiste, Marx évoque l’«  organisation des prolétaires en classe, et donc en parti politique  ». En quoi l’organisation en parti politique et l’organisation en classe se recoupent-elles ?

Alain Bihr : Écartons pour commencer un malentendu. Quand Engels et Marx parlent de parti politique ou de parti communiste dans le Manifeste, le mot parti n’a pas le sens étroit et exclusif qu’on lui connaît aujourd’hui. Il ne désigne pas cette forme spécifique d’organisation politique engendrée par l’exercice de la démocratie représentative (parlementaire), qui est encore largement inexistante dans la première moitié du XIXe siècle. Il a alors un sens beaucoup plus large, celui qu’on lui attribue lorsqu’on parle de « prendre le parti de » : choisir telle cause, option, décision, opinion, etc., parmi de multiples possibles. Par conséquent, proposer que les prolétaires s’organisent en parti politique, c’est leur proposer qu’ils se réunissent, se regroupent, s’organisent pour agir (lutter) en commun dans le sens de leurs intérêts propres. Cela peut se faire sous la forme de partis (au sens actuel), de syndicats, de coopératives, de mutuelles, de mouvements d’éducation populaire, d’associations culturelles, etc., sans préjuger de l’importance relative de ces différentes formes d’organisation qui sont autant de foyers de formation et de renforcement de la subjectivité de classe. En ce sens, l’organisation du prolétariat en parti, c’est la même chose que l’affirmation de la classe comme classe pour soi.

Marx aurait écrit  : « La classe ouvrière est révolutionnaire ou elle n’est rien du tout. » Sur quoi repose cette affirmation  ?

Alain Bihr : Pour ma part, je n’ai jamais rien lu de tel sous la plume de Marx. Mais je ne prétends avoir lu tout Marx… Ce genre de propos sentencieux n’est d’ailleurs pas dans son style habituel. Je formerai donc volontiers l’hypothèse qu’il s’agit là d’une de ces innombrables déformations ou falsifications dont sa pensée a été victime.

Propos recueillis par Winston Ronwen (AL Moselle)


Au sommaire :

  • Alain Bihr (sociologue) : « Même insuffisant, Marx reste nécessaire ! »
  • Économie politique : L’utilité de la critique marxienne pour les libertaires
  • Rudiments : La logique capitaliste en huit notions de base
    • la valeur
    • la force de travail
    • le salaire
    • le travail domestique
    • la plus-value
    • la baisse tendancielle du taux de profit
    • la crise
    • la restructuration
  • Marx ou Keynes ? L’aménagement du capitalisme n’est plus d’époque
  • Aux confins du marxisme et de l’anarchisme, le conseillisme
  • Proudhon, l’instigateur renié
  • Bakounine, le critique entendu
  • Daniel Guérin, revenu du « marxisme libertaire »
  • L’« autre communisme » reste d’actualité
 
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