Albi : Un squat pour loger des familles immigrées

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Le 20 septembre, un collectif militant du Tarn se forme et réquisitionne un bâtiment ERDF inutilisé et vide depuis quelques années. Regroupant des militantes et militants aux horizons politiques divers, mais toutes et tous sensibles au vrai/faux problème du logement, le collectif y installe des familles immigrées à la rue depuis plusieurs semaines.

Le problème du logement est d’abord un faux problème car les villes et les campagnes françaises ne manquent pas de logements vides et inutilisés. Si crise du logement il y a ce n’est donc pas en raison d’une demande supérieure à l’offre. Mais c’est en même temps un vrai problème car l’État interdit la réquisition de logements vides, alléguant toutes sortes de prétextes, du droit pur et simple d’user et d’abuser de son bien privé pour le propriétaire qui laisse son logement vacant, à l’évocation des normes de sécurité (ce qui, dans le cas d’ERDF, ne les a jamais empêchés d’y faire travailler leurs salarié-e-s pendant des années). C’est donc à une réquisition forcée que nous avons œuvré. Avant d’installer les familles, il a fallu sécuriser le bâtiment selon nos propres normes : cache-prises dans les chambres et les salles de jeu pour les enfants, maintien d’armoires bancales, blocage d’accès au sous-sol, etc. Une fois le bâtiment aux « normes », nous avons pu y faire venir des familles avec enfants.

À travers la réquisition de ce lieu nous poursuivons un triple objectif, inspiré entre autres de ce que fait la CREA à Toulouse au sein de son centre social autogéré. Il s’agit premièrement pour nous de loger en urgence quiconque a besoin d’un toit et accepte les règles de la vie collective. Deuxièmement de faire la promotion de ce lieu autogéré à travers l’organisation d’événements politiques et culturels. Enfin, il s’agit d’expérimenter l’autogestion entre des groupes d’individus aux conditions de vie, à la culture, à la langue, et aux idéaux moraux et politiques très différents.

Nulle idéalisation de l’autogestion n’est ici de mise, la gestion de la vie collective nécessite de longs temps de discussion et d’élaboration de règles. Cela passe par un triple apprentissage : celui de la prise de parole en public, celui de l’écoute de la parole des autres (qui passe par une lutte contre l’infériorisation de la parole des femmes et de celle des migrantes et des migrants) et celui de la bienveillance dans ses remarques et critiques. Car ce n’est pas une mince affaire que de confronter militants et militantes politiques, qui luttent contre la misère, et familles d’immigré-e-s, qui subissent la pire des misères qui soit 1, la misère matérielle n’engendrant pas nécessairement des idéaux politiques et moraux chez celles et ceux qui la subissent. Et, du côté militant, la pente humanitaire et paternaliste n’est jamais très loin, nous nous rappelons donc constamment à nous-mêmes que nous ne sommes pas là pour les aider, mais pour nous entraider.

Conscientisation politique

Ce lieu ouvert est donc un lieu de conscientisation politique pour toutes celles et ceux qui y vivent ou s’y investissent. Et la difficulté n’est pas seulement celle de la confrontation entre militants et familles immigrées, mais elle existe au sein des militantes et militants elles et eux-mêmes. Si la revendication du droit au logement et la régularisation des sans-papiers nous réunit, des divergences politiques importantes n’en subsistent pas moins. Au niveau des organisations politiques, celles du front anticapitaliste du Tarn y sont investies (AL, CNT, NPA). S’investissent également des membres du Réseau éducation sans frontières d’Albi, ainsi que des militantes et militants non affilié-e-s à une organisation. Tout le monde n’est pas libertaire ni anticapitaliste, il faut donc composer sans se compromettre.

Et les discussions sont riches. Celles relatives à la tenue du lieu : devons-nous ou non négocier avec la police ? Faire entrer un huissier ? Un cadre administratif d’ERDF ? Celles relatives à la vie collective : quelle attitude adopter face à des comportements sexistes ? Si les violences physiques constituent une ligne rouge, l’infériorisation des femmes peut prendre bien d’autres formes. L’intervention directe comporte plus de risques de paternalisme (voire carrément de racisme, qui mettrait en lumière le sexisme supposé des migrants tout en déniant celui des militants) que de possibilités émancipatrices. L’idéal serait donc qu’à travers les événements organisés et la politisation du lieu de vie, une conscience féministe émerge (pourquoi pas à travers des réunions non mixtes ? L’urgence de la tenue du lieu ne nous a pas encore permis d’aborder pleinement cette question). Autre sujet d’âpres discussions : le rapport aux enfants. Ne jamais intervenir auprès des enfants dans un lieu collectif n’est ni souhaitable ni possible. Mais trop intervenir peut interférer avec l’éducation des parents qui, déjà socialement infériorisés, peuvent se sentir dépossédés de leur rôle. Entre responsabilité d’adulte et paternalisme blanc la limite est vite franchie et est objet de vifs débats. La conscientisation politique fait son chemin pour tout le monde, militant ou non.

Toutes ces difficultés ne retirent rien à la joie de participer à une aventure de solidarité collective autogérée. Les repas collectifs sont toujours l’occasion d’échanges, sérieux et humoristiques, chaleureux. La réunion d’une dizaine d’enfants sous le même toit égaye drôlement les après-midi et les soirées. Et, après ou pendant les réunions, c’est un esprit intense de camaraderie qui anime ce nouveau collectif, dont l’identité politique fait débat et reste à définir.

Bernard Gougeon (AL Tarn)

 
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