Algérie : Une révolution à construire

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Les émeutes de Janvier 2011 ne sont pas les premières. En 1988, sous la présidence de Chadli Bendjedid, les algériens réclamaient plus de démocratie : les militaires faisaient 500 morts. En 2001, une révolte kabyle était écrasée par les gendarmes : au moins 125 morts. Les divisions internes et les souvenirs de la guerre civile facilitent le jeu du pouvoir.

Si les peuples d’Algérie sont d’un point de vue économique et social assez proches de leurs voisins tunisiens, la réalité est plus contrastée.

Grâce au revenu du gaz et du pétrole essentiellement, le pays est riche : il a remboursé toutes ses dettes et détient en stock 150 milliards de dollars, fierté de la majorité de la population. Cependant, dans la réalité quotidienne, cette richesse n’est pas redistribuée, mais détournée en partie au profit des différents clans au pouvoir, une autre part étant réinvestie dans de grands projets.

Mais la corruption généralisée et l’incapacité d’une administration hautement centralisée – héritage soviétique et français – explosent le coût de ces projets et les rendent inopérants. A ceci s’ajoute la sous-traitance étrangère qui siphonne emplois et économie. Enfin, les marchés parallèle (un tiers de l’économie totale) asphyxient l’économie, au point que le pays souffre d’un manque de liquidités.

Comprendre l’Algérie

Les dix ans de la « période noire » opposant FIS et militaires fait 100 000 morts. Le massacre de Ramka en 1998 et enfin la révolte des Kabyles expliquent les crispations autour des émeutes d’aujourd’hui.

Chômage monstre au nord du pays (20 %), un sud pétrolier et gazier peu touché. La première division du pays est là, les peuples du sud refusant l’immigration venant du nord.

Et pour le pouvoir, toutes les divisions sont bonnes à utiliser : le salaire minimum et celui des fonctionnaires, qui varient au rythme des grèves et des émeutes depuis trois ans, l’explosion démographique qui rend difficile l’accès au logement. La vie quotidienne est insupportable – coupure d’eau, d’électricité, infrastructure routière quasi-absente. Frustrée, la population se soumet au clientélisme, omniprésent, qui renforce encore les tensions dans le pays.

Mosaïque de peuples, salafistes revanchards, militaires crispés, une richesse confisquée... autant d’explications au maintien au pouvoir de la même clique depuis 50 ans.

Si la guerre civile est pratiquement terminée, pendant 10 ans, quasiment toutes les familles ont perdu un fils, un frère aux mains des islamistes comme de l’armée. Bouteflika avait promis la paix, et la majorité de la population arabisée lui en est très reconnaissante, même si dans la population demeure un ressentiment profond contre les salafistes et des sentiments ambigus vis à vis du pouvoir.

Les émeutes de début janvier 2011 sont intervenues après la hausse des prix des denrées de bases. Le gouvernement a accuseé la crise alimentaire mondiale mais la réalité n’est pas aussi claire. De même, si les émeutes sont présentées comme spontanées et populaires, certains des émeutiers les plus violents sont manipulés par les clans maffieux ou militaires locaux.

Forces en présence

La Coordination nationale pour le changement et la démocratie (CNCD) se constitue après les émeutes de janvier, à l’initiative de la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme (LADDH) et du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD : kabyle et social-démocrate) ainsi que de syndicats autonomes, de collectifs universitaires et étudiants et de l’association SOS Disparus. Elle demande essentiellement la levée effective de l’état d’urgence, des changements démocratiques, et s’oppose au gouvernement – surtout au premier ministre honni par toute la population – mais ne demande pas le départ du président Bouteflika.

La LADDH est par nature laïque et inter-ethnique, mais le RCD est le parti le plus important de Kabylie.

Laïc et transnational, le Front des Forces Socialistes (FFS), fondé en 1963 par Hocine Ait Hammed, un révolutionnaire historique, n’appelle pas pour l’instant à manifester. Ce qui n’empêche pas les partisans du gouvernement de manipuler l’opinion à ce sujet. Il s’agit du parti oppositionnel au FLN le plus ancien.

La question des islamistes n’est pas au cœur des préoccupations des classes populaires, qui renvoient la question de la religion à la sphère privée et refusent tout islam politique. Peu présents dans les manifestation, les « barbus » se font museler à la moindre tentative de slogans.

Enfin, la question du comportement de l’Armée Nationale Populaire (ANP) se posera : plutôt dédiée à la lutte armée contre les salafistes, ses officiers ont constitué un « Mouvement algérien des officiers libres » qui condamne la répression et demande la paix civile et la fin du régime. La question de son poids réel reste posé.

La marche du 12 février

La marche n’a pas eu lieu. La police a empêché tout mouvement collectif, et cela s’est transformé en un rassemblement pendant que de nombreux manifestants potentiels n’ont pu rentrer dans Alger, bloqués aux entrées par les forces de l’ordre. La répression a été particulièrement féroce au niveau des femmes, prenant pour cible l’association des Disparus, interdite de manifestation. Une vingtaine de pro-Bouteflika ont tenté de multiples provocations, menaçant plusieurs fois de provoquer une bagarre généralisée, sans que la police ne bouge.

D’un côté les antigouvernementaux, plutôt arabisés avec très peu de femmes présentes. De l’autre, les kabyles anti-Bouteflika avec une présence notable de femmes. Parmi les slogans attrapés au vol : « Algérie populaire, démocratique et libre ! », « Marche pacifique ! Pouvoir Assassin », « Ouyahia [premier ministre] dégage ! » ou « Arrêtez les massacres ! ».

En conclusion, il est évident que le peuple algérien a l’envie de renverser ce régime autoritaire, corrompu et accapareur des richesses du pays. Cependant les travailleurs et travailleuses sont soumi-e-s à des divisions internes sociales, ethniques et politiques. Le gouvernement sait jouer à la perfection les cartes de ces divisions et acheter la paix sociale. Et si cela ne suffit pas il réprime avec violence ou par la terreur. Soutenons leurs demandes d’accès aux libertés fondamentales, à la levée de l’état d’urgence, à la justice sociale et à la redistribution des richesses.

Mikael (AL Nantes)

 
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