Antipatriarcat : Quoi de neuf sous le drapeau noir ?

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Nous publions ici ce texte reçu d’un collectif féministe libertaire non-mixte, le Klito.

Il reste beaucoup de choses à faire pour une réelle lutte contre le patriarcat dans les groupes libertaires. Le collectif non-mixte de femmes Klito pointe quelques problèmes et propose des pistes d’actions. Nous, femmes féministes libertaires, voulons tirer un signal d’alarme. Nous dénonçons la double journée des travailleuses qui, une fois rentrées au foyer, se coltinent les tâches ménagères, mais dans le cadre militant, on pourrait parler d’une "double lutte". La lutte contre le patriarcat requiert en effet deux fois plus d’énergie que d’autres combats, car elle exige de se battre non seulement sur le front social, mais aussi à l’intérieur même des groupes politiques. En effet, qui colle les étiquettes sur les enveloppes ? Passe le balai dans les salles de réunion ? Le plus souvent, des femmes. Qui coordonne les manifs ? Parle le plus fort en réunion ? Le plus souvent, des hommes.

Dans les groupes libertaires de l’Hexagone, la thématique des femmes est certes prise en compte, mais de manière peu satisfaisante. Si quelques groupes se mobilisent pour le 8 mars ou contre les anti-IVG, on peut se demander quelle est la place réelle de la lutte antipatriarcale dans les pratiques et les réflexions des groupes libertaires en France.

Ne nous faisons pas d’illusions : les libertaires, reproduisent les dominations liées au genre et à la sexualité... comme tout le monde. Sauf que, lorsqu’on prétend combattre les dominations, il serait bon de se pencher sur celles que l’on entretient. Ne pas y prêter attention est la meilleure façon de renforcer ce phénomène.

Un peu d’histoire

Le mouvement anar n’a pas souvent hissé le féminisme au rang de ses préoccupations majeures ; un coup d’oeil sur l’histoire nous le confirme. Bakounine qui prônait l’égalité complète entre les femmes et les hommes, a dénoncé la contradiction de beaucoup de militants mâles : en lutte pour l’égalité et la liberté sur le terrain économique et social, ils se comportent comme des tyrans dans leur foyer. Par contre, Proudhon, un pilier du mouvement libertaire, fait figure de misogyne notoire. L’auteur d’une phrase comme « la femme est un joli animal, mais c’est un animal. Elle est avide de baisers comme la chèvre de sel », est encore le maître à penser de beaucoup. Même chose pour l’homophobie, longtemps assumée par de nombreux anarchistes. Leur argument étant que l’homosexualité représentait une « perversion bourgeoise ». Emma Goldman ne rapporte-t-elle pas les obstacles auxquels elle se heurtait quand elle abordait cette question ? « La censure vint de mes propres rangs parce que je traitais de sujets aussi “peu naturels” que l’homosexualité », raconte-t-elle en 1912. L’idée de libération sexuelle a souvent été récupérée et vidée de son sens antipatriarcal. Pour la plupart des militants, en 1936 comme en 1970, elle signifiait avant tout une disponibilité sexuelle des militantes et des féministes aux désirs masculins.

Les femmes « invisibilisées »

La problématique du genre est rarement intégrée dans les discours et les luttes anticapitalistes ou antiracistes. Partant du bon vieux principe sexiste que le masculin l’emporte sur le féminin, on défend les chômeurs sans prendre en compte qu’ils sont surtout des chômeuses, et que les femmes sont deux fois plus exploitées que leurs collègues dans le monde du travail. En ce qui concerne le soutien aux sans-papiers, on retrouve les mêmes travers : les femmes sont « invisibilisées » alors que leur situation est toujours pire que celle des hommes. On justifie parfois l’absence de cette thématique par le fait que le genre relèverait d’une théorie bourgeoise prônant l’interclassisme. Alors qu’il s’agit d’un outil d’analyse précieux pour comprendre les inégalités, entre hommes et femmes, entre les hétérosexuels et les autres. La non-prise en compte de cette question se produit de plusieurs manières. Cette invisibilité de l’oppression des femmes, en particulier, vient notamment du fait que de nombreux libertaires (hommes et femmes) possèdent une vision cloisonnée des luttes. Comme si les problèmes rencontrés par les femmes pouvaient se réduire à un seul espace de lutte. Alors que dans les luttes contre le patronat, la misère et la précarité, ou pour la liberté de circulation et les droits des immigré(e)s, les femmes sont les premières atteintes, il est rarement fait mention, dans les tracts par exemple, de ce qu’elles subissent à cause de leur sexe. La question du genre est transversale et présente dans toutes les luttes ! Croire, comme beaucoup, que ce thème est réservé aux femmes (femmes dont on va dire, dans le meilleur des cas, qu’on les « soutient dans leur lutte ») permet de se dédouaner de ne pas participer à la lutte contre le patriarcat. L’intitulé « Commission femmes » utilisé par certains groupes libertaires, comme par des partis sociaux-démocrates, révèle bien le désengagement implicite des hommes. Le mouvement Mujeres libres (Femmes libres) pendant la Guerre d’Espagne constitue un exemple unique de lutte massive de femmes anarchistes. Mais il ne faut pas oublier que ce groupe de féministes prolétaires, rassemblant jusqu’à 20000 femmes, a rencontré de nombreuses résistances chez les hommes du même bord. Ces derniers qui pensaient que les ouvrières volaient leur place aux hommes, n’ont pas accepté, en particulier, que les Mujeres Libres critiquent la glorification de la maternité. Vous avez dit « non-hiérarchie des luttes » ?

Patriarcat et capitalisme

Une autre façon, plus subtile, de ne pas intégrer le féminisme aux luttes en cours, est, paradoxalement, d’inclure « naturellement » le thème patriarcal à la lutte des classes. Pour certain-e-s, il suffit de se réclamer de l’anarchisme pour être automatiquement féministe. Considérer le patriarcat comme un avatar ou une conséquence du capitalisme, c’est refuser de voir la spécificité de ce système fondé sur le genre. C’est bien utile de penser qu’en menant une lutte des classes, on lutte contre toutes les dominations ! Le capitalisme ne totalise pas l’ensemble des oppressions (cela serait bien simple). La lutte contre le patriarcat est une lutte à part entière. Et si les effets du patriarcat et du capitalisme se renforcent et s’interpénètrent, il faut bien admettre qu’il s’agit de deux systèmes autonomes (certaines sociétés patriarcales sont bâties sur une économie qui n’a rien de capitaliste). Et qu’il y a donc deux luttes (au moins) à mener parallèlement. Parmi les femmes militantes libertaires, peu dénoncent ces carences. Sans doute parce que comme toutes les autres femmes elles ont intériorisé l’invisibilité du patriarcat. Il y a de fait plus d’hommes que de femmes dans les groupes anarchistes. Le fait que les femmes s’investissent peu dans la politique est un phénomène social, mais l’image violente et guerrière qui colle encore à la peau de ceux qui brandissent le drapeau noir y est sans doute pour quelque chose. Entretenir ce « folklore » viriliste a-t-il vraiment un sens ? Par ailleurs, pour de nombreuses femmes il est difficile de se reconnaître comme faisant partie du groupe des femmes. Se persuader que nous vivons les choses de manière identique aux hommes dans la réalité sociale permet de se fondre dans le groupe des militants au nom de la cohésion du groupe. On les comprend : les femmes qui tentent de pointer ces questions d’oppression en interne se voient affublées de l’étiquette « féministe », qui signifie pour beaucoup « emmerdeuse chronique ». Ce mépris pour la question du patriarcat traduit la difficulté à regarder en face les mythes sur lesquels reposent de nombreux groupes politiques, tels que : « la question du pouvoir n’existe pas au sein du groupe », « il n’y a pas de domination entre les militant(e)s », etc. Il est temps de reconnaître qu’un groupe militant n’est pas coupé du reste de la société et ne fonctionne pas en vase clos.

Le genre ? Connais pas...

Dommage que les analyses de certains libertaires se limitent au statut des femmes sans prendre en compte la construction sociale des genres féminins et masculins. La plupart des libertaires n’arrivent pas à dépasser les théories essentialistes selon lesquelles nos comportements reposent sur des différences biologiques, différences qui sembleraient expliquer (sans la justifier) la domination masculine. Or, la nature seule ne peut fabriquer les catégories hommes/femmes telles qu’elles existent. On ne naît ni homme ni femme ; on devient l’un ou l’autre. Dès notre enfance, la famille, l’école et la société en général nous inculquent des rôles différents selon notre sexe biologique. Aux filles, sont enseignées les valeurs de douceur, de compréhension, de soumission et de passivité. Aux garçons sont transmises celles de la violence, du courage, de l’affirmation de soi. La prise en compte de ce conditionnement qui forge chacun-e d’entre nous permet de dépasser la thèse d’un déterminisme biologique et de qualités « naturellement » féminines et masculines. La construction du genre que le milieu féministe s’est largement approprié, y compris chez les réformistes, ne parvient pas à faire sa place dans les milieux libertaires. En effet, il est plus facile de s’unir sur la base d’un ennemi commun extérieur (les religions, les fachos qui bafouent les droits des femmes et les patrons qui les exploitent) que de se remettre en cause individuellement pour tenter d’entrevoir les rapports de pouvoir qui existent au sein des organisations libertaires. C’est ainsi que la majorité des groupes libertaires non seulement ne remet pas en question les fondements du patriarcat mais l’entretient.

La sexualité est politique

Cette lacune dans la réflexion des libertaires en matière de féminisme entraîne, outre une discrimination à l’égard des femmes, une négation des lesbiennes, gays, bi et trans (LGBT). Ces derniers existent-ils/elles dans les milieux libertaires ? Bien sûr, comme partout dans la société. Néanmoins, on est en droit de se poser la question tant elles et ils sont « invisibilisé(e)s ». Sous couvert de respect de la liberté individuelle, on déclare que le privé n’est pas politique et on impose un tabou sur les discussions autour des sexualités, quelles qu’elles soient. On refuse de considérer que la sexualité est construite culturellement, une donnée essentielle issue des luttes des années soixante-dix. Refuser de parler des enjeux de certains comportements sexuels, relève d’une pudeur qui frôle parfois le puritanisme. Certains décrètent ainsi que chacun-e fait ce qu’elle/il veut dans son lit, mais qu’il est préférable de ne pas en parler, car ça n’a rien à voir avec la politique.

Pourtant, chansons paillardes, blagues sexistes et lesbo-gay-bi-transphobes sont encore monnaie courante chez certains anarchistes, renforçant ainsi l’hétérocentrisme régnant. On nie certains comportements sexuels et on entretient la lesbo-gay-bi-transphobie ambiante qui repose sur le seul modèle de l’hétérosexualité. Aujourd’hui, s’affirmer lesbienne, trans, bi ou gay, dans une orga libertaire relève d’un acte courageux (exactement comme sur son lieu de travail ou dans sa famille) que beaucoup n’osent accomplir. Ce que l’on observe aujourd’hui n’est donc pas nouveau dans l’histoire des luttes libertaires. Les mouvements féministes, les luttes lesbiennes, homo et queer ont fait bouger des choses, mais il faut poursuivre les remises en question. Rien n’évoluera sans la mise en place d’outils efficaces en particulier la création de groupes non-mixtes de femmes et d’hommes qui soient des espaces de réflexions politiques sur les rapports de domination, en particulier hommes/ femmes et hétéros/LGBT.

Il ne suffit pas de vouloir abattre le capitalisme et le patriarcat à travers les patrons et l’ordre moral, encore faut-il tenter de changer les comportements ici et maintenant. Dans le mouvement libertaire, comme ailleurs, rien ne changera sans la mobilisation des principaux intéressé-e-s : les femmes, les lesbiennes, les gays, les bisexuels, les transgenres, l’engagement des hommes et des hétéros est impératif si ceux-ci veulent être cohérents avec la pensée libertaire.

Groupe Klito

 
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