Août 1980 : Solidarność : un espoir se lève à l’est

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Le 1er juillet 1980, une série de grèves éclate en quelques heures dans toute la Pologne en réaction à une augmentation massive du prix de la viande. Durant l’été 1980, l’Etat polonais va trembler. La grève générale s’accompagne de tentatives d’auto-organisation et d’autogestion, et débouchera sur la constitution du syndicat indépendant Solidarność, qui se veut un modèle original de sortie du stalinisme.

Le 1er juillet 1980, une série de grèves éclate en quelques heures dans toute la Pologne en réaction à une augmentation massive du prix de la viande. Durant l’été 1980, l’État polonais va trembler. La grève générale s’accompagne de tentatives d’auto-organisation et d’autogestion, et débouchera sur la constitution du syndicat indépendant Solidarność, qui se veut un modèle original de sortie du stalinisme.

Pologne, août 1980. Le soulèvement qui va faire trembler le régime stalinien ne vient pas de nulle part. Il est porteur de l’expérience des grandes luttes des vingt-cinq années précédentes, qui avaient affirmé avec une vigueur croissante l’autonomie de la classe ouvrière face à un État prétendument « ouvrier ».

A Poznań, le 28 juin 1956, 1.500 métallos s’étaient mis en grève contre l’augmentation des normes de production. Pendant quelques jours, ils avaient pris le contrôle de la ville. Déjà, le gouvernement avait usé alternativement de deux méthodes pour écraser le mouvement : tout d’abord, la répression, qui avait fait une quarantaine de morts, des centaines de blessés et d’arrestations. Puis, le Parti ouvrier unifié polonais (POUP) avait installé Gomułka au pouvoir et libéré les prisonniers politiques. Il était allé jusqu’à reconnaître les conseils ouvriers. Dès que cet apaisement avait permis un reflux de la confrontation, que la mobilisation était retombé, il a pu décréter illégales les grèves et reprendre tout ce qu’il avait concédé aux grévistes.

Mais 1956 a donné naissance à un large mouvement de réflexion critique qui sera vivifié par le Printemps de Prague en 1968 [1]. Au mois de mars 1968 en Pologne, l’interdiction de la pièce de théâtre Les Aïeux (Dziady) du grand poète national Adam Mickiewicz avait déclenché une manifestation durement réprimée. Les milieux intellectuels ont été épurés ainsi que des dirigeants du POUP, soupçonnés de « libéralisme », le tout sur fond de campagne antisémite.

L’expérience des luttes passées porte enfin ses fruits. 1956 avait placé la classe ouvrière au premier plan, 1968 les milieux étudiants et intellectuels, les grèves réprimées de 1970 et 1976 de nouveau la classe ouvrière, 1980 sera la réunion du mouvement ouvrier et des intellectuels ainsi que d’une grande partie de la population y compris de la paysannerie. On est en présence d’un véritable mouvement populaire, qui va se concrétiser par la création du syndicat indépendant et autogéré Solidarité (NSZZ Solidarność), comptant, dès novembre 1980, 10 millions d’adhérents et adhérentes, auquel s’adjoindront 3 millions de paysans et paysannes en mai 1981 [2].

Les syndicats libres s’imposent

Le 30 juin 1980, le gouvernement annonce une augmentation du prix de la viande de près de 60 %. Dès le lendemain, des grèves massives éclatent dans toute la Pologne. Le 13 juillet, les cheminots et cheminotes de Lublin réclament un alignement de leurs salaires sur ceux de la milice ainsi que l’élection de syndicats libres. Le 17, les cheminots et cheminotes encore, bloquent un train de viande à destination de l’URSS. La grève s’auto-organise à l’échelle de toute la ville et quinze jours plus tard, des représentants sont directement élus par les travailleurs et travailleuses du rail, suivis d’autres secteurs.

Le 11 août à Varsovie, le pouvoir réagit et place en garde-à-vue le chef de file de la grève des éboueurs. Le 13 à Gdansk, trois ouvriers et ouvrières des chantiers navals Lénine sont licenciés dont Anna Walentynowicz, une responsable syndicale militante du Comité de défense des ouvriers (KOR). Le lendemain, 17.000 ouvriers du chantier ainsi que 24 entreprises de la région se mettent en grève.

Grève à Gdansk, août 1980.
Grévistes aux chantiers navals Lénine, à Gdansk, août 1980 © Mark Carrot

Grévistes aux chantiers navals Lénine, à Gdansk, août 1980 © Mark Carrot

Le 18 août, la grève touche plus de 180 entreprises qui se coordonnent en comité inter-entreprises (MKZ). Après 19 jours de grève, le 31 août, un accord est signé à Gdansk. Il porte sur 21 points dont : la reconnaissance de syndicats libres et du droit de grève, la libération des prisonniers politiques, l’augmentation des salaires avec échelle mobile, le plein approvisionnement en produits alimentaires, la désignation des cadres et suppression des privilèges de la milice, de la Sûreté et du Parti, abaissement de l’âge de la retraite (50 ans pour les femmes et 55 pour les hommes ou après 30 ans de travail pour les unes et 35 pour les autres), généralisation des samedis libres…

Cependant, dès la négociation des accords du 31 août 1980, on observe une contradiction entre les pratiques anti-hiérarchiques des travailleurs et la délégation d’experts qui négocie les accords. Ce sont ces animateurs de la grève de 1980, comme Anna Walentynowicz et Lech Wałęsa, électricien aux chantiers Lénine de Gdansk, qui fondent Solidarność le 31 août, dès l’autorisation des syndicats libres.

Lech Wałęsa, le « pompier volant »

Après des années d’oppression de la part d’un pouvoir omniprésent, un grand désir d’indépendance naît au sein de la classe ouvrière. Contrairement aux révoltes antérieures, il ne s’agit plus seulement de résister au pouvoir mais de se donner les moyens de garantir les avancées obtenues.

Lech Walesa parmi les grévistes.

Avant la reconnaissance de Solidarność, toute une organisation horizontale s’était mise en place. Ici un comité de grève qui perdure, le mouvement terminé ; là un conseil ouvrier chargé de faire tourner une usine et indépendant de Solidarność. Le 19 août, un journal allemand écrit : « Les grévistes ne veulent pas abolir le socialisme, ils veulent le réaliser. » Solidarność se donne pour programme un pouvoir national des conseils de travailleurs, issue d’une grève générale, avec constitution de gardes ouvrières contre les forces de répression.

Cependant, malgré la pression constante de la base, une élite ouvrière se bureaucratise. Essentiellement composée de militants et militantes déjà en pointe en 1970 et 1976, très liée à l’intelligentsia, elle va faire le choix des négociations secrètes plutôt que de l’affrontement et va saboter la grève générale de mars 1981.

Plus tard, Wałęsa lui-même se présentera comme étant « le pompier volant » empêchant l’incendie des luttes de se répandre. Et lors du congrès du syndicat à l’automne 1981, quatre dirigeants de Solidarność dont lui-même se mettent d’accord avec la commission législative de la Diète (le Parlement) pour un compromis sur l’autogestion contraire à une résolution voté à l’unanimité du congrès quelques jours auparavant.

Même lors de son dernier discours, dans la nuit du 12 au 13 décembre 1981, alors que le général Jaruzelski vient de décréter l’état de guerre, Lech Wałęsa continue de rappeler sa modération : « Les autorités savaient que Solidarność jouerait un rôle d’amortisseur, raisonnable, sérieux, qu’il n’allait pas liquider le Parti », déclare-t-il.

Valises de billets états-uniennes

Les États occidentaux suivent évidemment de près la situation polonaise. Mais ils ne s’apitoient pas tant sur le sort de la classe ouvrière que sur celui de la petite bourgeoisie, privée de la possibilité d’entreprendre. Les États-Unis de leur côté, offrent discrètement leurs bons offices par le biais entre autres de Radio Free Europe, très écoutée par l’intelligentsia polonaise. Idem pour le Vatican qui avance ses pions via une Église encore très présente au sein de la population.

Cette dernière offrait depuis longtemps une certaine logistique à la contestation (les églises servant de lieux de réunion clandestine et de points de rencontre pour les manifestations). Elle organise à présent un Club des intellectuels catholiques (KIK) qui fournit plusieurs « experts » à Solidarność. Ces soutiens ne vont pas sans contreparties. Alors que nombre de grèves ou de conflits sauvages éclatent aux quatre coins du pays, l’Église pousse la direction de Solidarność à freiner les mouvements à la base.

Manifestation de Solidarnosc.

Après l’état de guerre qui obligera Solidarność à la clandestinité en 1982 et 1983, la période de libéralisation décrétée par le gouvernement ouvrira la porte à toutes les récupérations. Tombée à 3 millions d’adhérents, souffrant d’un fossé croissant entre la base et une direction dépendante des fonds occidentaux (notamment les millions de dollars transitant par la centrale syndicale états-unienne AFL-CIO), Solidarność se résoudra, dès 1982, à accompagner une transition vers le capitalisme. Et dès les années 1990, gagnée par le cléricalisme, la centrale basculera dans la collaboration de classe.

Le souffle de l’été 1980 n’est cependant pas réductible à ce triste épilogue. L’auto-organisation et de syndicalisme de classe continueront à s’exprimer à travers diverses scissions de Solinarnosc survenues pour certaines dès 1982, comme Solidarność Walcząca (« Solidarité combattante »), ou à la fin des années 1980, comme Solidarność 80 ou Sierpień 80 (« Août 80 »), qui existent toujours.

Stanislas Ticcoli (AL Paris Sud)

  • Stanilas Ticcoli, ex-militant de l’UTCL, a convoyé illégalement du matériel d’imprimerie en Pologne du temps de la clandestinité de Solidarność.

L’IMPLICATION DES COMMUNISTES LIBERTAIRES

L’Union des travailleurs communistes libertaires (UTCL, fondue au sein d’AL en 1991) s’est impliquée dans le soutien à la Pologne en lutte par le biais du Comité de soutien à Solidarność. Dans ce comité se retrouvaient des syndicalistes proches de la mouvance autogestionnaire, des ex-maoïstes, des trotskystes de la LCR (les lambertistes faisant cavalier seul), des associatifs, des Polonais exilés et des libertaires (UTCL et anarcho-syndicalistes). D’autres anarchistes plus « purs » refusant de soutenir un mouvement qui bénéficiait d’un soutien de l’Eglise catholique.

Le débat s’est bien sûr posé au sein de l’UTCL. Fallait-il soutenir un mouvement aidé peu ou prou par le Vatican et par la CIA selon certaines rumeurs (qui se sont révélées exactes depuis) ?

Depuis trop longtemps nous combattions le stalinisme et la chape de plomb qu’il faisait reposer sur toute une partie de l’Europe, pour ne pas saisir l’occasion de s’engouffrer dans la brèche créée par un mouvement syndical qui se réclamait de l’autogestion. Il était important de ne pas laisser le monopole du soutien et d’une quelconque récupération ainsi que le contrôle d’une lutte ouvrière au profit de la bourgeoisie, de ses médias et de l’Eglise. Il était surtout primordial de tisser des liens et une solidarité militante de travailleurs à travailleurs par le biais de contacts étroits, d’accords entre syndicats de branche à branche ou d’entreprise à entreprise. Telle était la position des camarades libertaires d’Iztok (revue libertaire d’informations sur les pays de l’Est), dont l’UTCL était très proche.

Des contacts avec des membres de Solidarność seront établis par le biais de voyages sur place, y compris après le coup d’État du 13 décembre 1980, permettant aux informations de sources sûres de passer les frontières.

S. T.


VINGT-CINQ ANS DE RÉSISTANCE OUVRIÈRE

Juin 1956 : Grève des métallos de Poznań contre l’augmentation des normes de production ; ils prennent le contrôle de la ville. Gomułka accède au pouvoir en cédant sur la reconnaissance des conseils ouvriers, avant de déclarer toute grève illégale quelques mois plus tard.

Mars 1968 : Violente répression d’une manifestation contre l’interdiction d’une pièce de théâtre, épuration dans les milieux intellectuels et au sein du Parti, sur fond de campagne antisémite.

Décembre 1970 : Les ouvriers des ports de la Baltique ripostent contre la hausse des denrées alimentaires décidée par le gouvernement ; la répression fera une centaine de morts ; à la tête du Parti, Gierek tente une réforme économique.

Juin 1976 : Suite à l’augmentation des prix, des grèves éclatent dans toute la Pologne ; en réprimant la classe ouvrière, Gierek perd son crédit.

Septembre 1976 : Des intellectuels et des ouvriers créent le Comité de défense des ouvriers (KOR) pour faire face à la répression.

Novembre 1977 : Naissance des Comités pour la création de syndicats libres.

Deux années de confrontation

1er juillet 1980 : Début des grèves contre l’augmentation du prix de la viande.

14 août : Grève des 17 000 ouvriers du chantier naval Lénine à Gdansk.

18 août : Création du Comité interentreprises (MKS).

31 août : Signature des accords de Gdansk ; le mouvement s’étend à tout le pays pour réclamer l’application des accords.

10 novembre : Enregistrement officiel de Solidarność ; plus de 10 millions d’adhérents.

22 janvier 1981 : Grève d’avertissement pour le respect des accords.

4 mars : Arrestation de Jacek Kuron et Adam Michnik (animateurs du KOR).

19 mars : Intervention brutale de la milice à Bydgoszcz ; la base appelle à la grève générale.

5 septembre : Début du congrès de Solidarność qui se tiendra, par intermittence, jusqu’au 16 octobre.

13 décembre : Le général Jaruzelski dirige un coup d’État militaire et policier et met en place la loi martiale ; Solidarność est interdit.


[1Lire « 1968 : Le printemps et l’automne autogestionnaires de Prague » dans Alternative libertaire de février 2008.

[2Henri Simon, Pologne 1980-82. Lutte de classes et crise du Capital, Ed. Spartacus, 1982

 
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