Entretien

Argentine : Verónica Diz et Fernando López Trujillo : « L’idée de Resistencia Libertaria était de construire le pouvoir et non de le prendre »

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On sait relativement peu de choses sur Resistencia Libertaria, une organisation anarchiste clandestine qui s’opposa à la dernière dictature argentine (1976-1983). Ses membres se dédièrent au travail syndical et de quartier, et se dotèrent d’une aile militaire afin d’assurer les financements nécessaires au travail politique. Resistencia Libertaria réussit à regrouper entre 100 et 150 militantes et militants, dont la majorité ont été, à un moment ou à un autre, arrêté-e-s. Longtemps méconnue, cette histoire est aujourd’hui étudiée par Fernando Lopez Trujillo et Veronica Diz.


Fernando López Trujillo
Ancien militant de Resistencia libertaria, il est aujourd’hui historien, actif depuis 1997 au Centro de Documentacion e Investigacion de la Cultura de Izquierda (Cedinci, Centre de documentation et d’investigation de la culture de gauche).

Verónica Diz est journaliste et professeure d’histoire. Entrée en politique dans les années 1990, elle s’est spécialisée dans l’étude du féminisme et de l’anarchisme.


Pourquoi en sait-on aussi peu sur ce que fut Resitancia Libertaria ?

Fernando López Trujillo : Un des motifs est la manière dont cela s’est terminé : l’organisation fut détruite et les survivants et survivantes fuirent le pays. Il y avait aussi le poids de la terreur, car près de 80 % des militants et militantes passèrent par les centres clandestins de détention.

D’où les militants et militantes venaient-ils ?

Fernando López Trujillo : Au début des années 1970 sont apparus beaucoup de nouveaux groupes anarchistes, qui se sont formés à la faveur de la mobilisation sociale.

Dans votre travail, vous montrez que ces nouveaux militants et militantes n’avaient que très peu de relations avec les organisations préexistantes.

Fernando López Trujillo : Ils n’avaient pas de contact avec les vieux bastions du mouvement social sauf à 3 ou 4 endroits où le mouvement avait toujours existé. Ces lieux représentaient ce qui restait du mouvement des années 1920 et 1930. Mais les nouveaux groupes naquirent en dehors de ces lieux et, en général, n’eurent jamais de bonnes relations avec eux.

Pourquoi ?

Fernando López Trujillo : Parce que la majorité des anciens bastions avaient survécu sur la base de ne pas se compromettre avec la vie sociale. Ils virent l’arrivée de nouveaux militants et militantes comme un danger.

Verónica Diz : Il y a une division qui se répète historiquement, la conception d’un anarchisme militant et social, qui s’engage à travailler avec les autres, et l’autre position sur la base de « Moi, je ne me mélange avec personne », et qui accuse l’autre de n’importe quoi.

Qui serait…

Verónica Diz : Être « marxiste » par exemple, ou dans tous les cas, ne pas être anarchiste. C’est l’une des explications de la séparation des mouvements dans les années 1970. L’un des exemples les plus durs est celui de María Esther Tello : elle revint de son exil en France avec trois enfants disparus, tous trois de Resistencia Libertaria. Un jour, elle était à la bibliothèque et elle proposa « Allons à la marche de la résistance », et quelqu’un lui dit : « Mais pourtant il n’y a pas d’anarchistes disparu-e-s. » […]

Vous racontez que Resistencia Libertaria avait pour but de lutter pour la révolution, mais en même temps contre l’autoritarisme de la gauche.

Fernando López Trujillo

Fernando López Trujillo : Oui, il y avait un caractère anti-autoritaire, à partir d’une conception bakouniniste de la part de militants et militantes qui agissaient pour organiser les masses, mais qui n’avaient pas de plan pour les diriger. L’idée était de construire le pouvoir et non de le prendre, c’est-à-dire qu’on ne pensait pas nourrir notre propre organisation, mais plutôt aider à la création d’organisations. Resistencia Libertaria se joignit par exemple au Front anti-impérialiste pour le socialisme (Frente Antiimperialista por el Socialismo), qui avait des positions larges, pluralistes et démocratiques. En 1975, le Front fut noyauté par le Parti révolutionnaire des travailleurs (Partido Revolucionario de los Trabajadores, PRT [1]), perdit son autonomie et un grand nombre de groupes en partirent. […]

Le groupe faisait-il des actions armées ?

Fernando López Trujillo : Le problème est de savoir ce que nous appelons « actions armées ». Il y avait un petit appareil militaire qui avait pour but l’autodéfense et l’expropriation, et qui faisait des opérations de financement. Si c’est cela la lutte armée, bon… mais je ne crois pas que cela le soit. Dans tous les cas, nous ne nous sommes jamais considéré-e-s comme une organisation militaire qui opérait militairement contre l’État.

Verónica Diz : Mais il y a tout un mythe autour du fait que c’était une organisation qui pratiquait la lutte armée, et il existe une discussion ouverte. Certains et certaines veulent voir en Resistencia Libertaria la guérilla anarchiste même si elle n’a pas existé parce qu’ils étaient en prison. Il est clair que c’était une organisation active durant la dictature et qui possédait aussi des armes.

Fernando López Trujillo : Des armes ? Tout le monde en avait !

Verónica Diz : Autre chose, l’histoire change selon l’année où celui ou celle qui la raconte a participé au mouvement : quelques-uns de ceux qui débutèrent à La Plata disent « Des armes ? Jamais ! ». Et il y a ceux et celles qui rappellent que Resistencia Libertaria était organisée en cellules et travaillait clandestinement. Clairement, il en coûte à quelques personnes de reconnaître que l’organisation qui leur a tant donné pouvait avoir une orientation différente de celle qu’ils connaissaient.

Fernando López Trujillo : C’est cela le problème : « celles et ceux qui en firent partie ». Il y a une quantité de gens qui quittèrent l’organisation en 1975, l’orientation de Resistencia Libertaria changea, il y a certaines choses qui sont certaines, mais pour 1973 ou 1972, pas pour 1976.

Pourquoi est-ce si difficile d’établir ce qui s’est passé ?

Verónica Diz : Il y a des gens qui n’ont pas ouvert la bouche durant trente ans. Pour ces personnes là, c’est un travail qui débute. C’est le cas de Rafael Flores, qui fut secrétaire général d’un syndicat (celui du caoutchouc, à Cordoba), qui partit en exil et qui devint un spécialiste du tango. Bien qu’il vienne ici donner des conférences, il ne veut pas parler du passé. À Madrid c’est une personnalité… mais de la musique. D’autres comme Hebe Cáceres, donnèrent des témoignages très engagés devant les tribunaux, mais ne veulent pas non plus devenir des témoins. Il y en a qui vivent au Nicaragua et d’autres, récemment, qui commencent à vouloir raconter.

Fernando López Trujillo : De plus ce qui nous intéresse, c’est de souligner la politique de masse, pas tant l’appareil militaire, qui, ultime recours, ne fut pas le principal axe. La stratégie était celle de la « guerre populaire prolongée », c’est-à-dire qu’on envisageait que le mouvement ouvrier allait générer une organisation politique à long terme. Une organisation militaire capable d’affronter l’État devait émaner du mouvement ouvrier. Ce n’était pas une prérogative de Resistencia Libertaria. […]

Propos recueillis par Laura Vales.
Interview publiée dans
Pagina 12, novembre 2007

Traduction de Valentin Frémonti (AL Aix)

[1D’obédience trotsko-guévariste, le PRT possédait, pendant la dictature, un bras armé : l’Armée révolutionnaire du peuple (ERP).

 
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