Lettre ouverte au préfet de police de Paris

Armand Gorintin : étranger dans mon pays, et fier de l’être

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Notre camarade Armand Gorintin (militant à AL Paris-Sud et à la Ligue des droits de l’homme) s’est retrouvé sans papiers. Un exemple, parmi des milliers d’autres, des résultats concrets de la politique kafkaïenne de l’État français.

Bien que je sois né en France, en 1949, et de parents français, la préfecture de police de Paris refuse, pour la première fois, de renouveler ma carte d’identité française, expirée en 2009, tant que je n’aurai pas apporté moi-même la preuve de ma nationalité. L’acte de naissance sur le sol français et la mention nationalité française sur ma carte ne suffisent plus pour des Français « spéciaux » comme moi : mes parents, d’origine polonaise, et pourtant naturalisés avant ma naissance, sont nés à l’étranger. Et ce en violation complète de l’article 21-13 du code civil [1].

Certes, les ministres Hortefeux et Besson ne sont pas les sinistres Darnand [2] ou Darquier de Pellepoix [3] – et les « Auvergnats » d’aujourd’hui ne sont pas les juifs de l’époque. Mais il est quand même difficile de ne pas voir un air de famille entre cette exigence administrative de prouver qu’on est bien français avec des parents étrangers, et la loi pétainiste du 22 juillet 1940 [4], qui remettait en cause les naturalisations récentes des étrangers, en majorité juifs à l’époque.

Simple détail dans ce film d’horreur de l’Occupation... La ressemblance des acteurs avec des personnages existants aujourd’hui ne peut être que fortuite, car il y a une véritable ligne de démarcation entre cette époque et la nôtre... Chacun sait aujourd’hui qu’expulser n’est pas déporter, et que le confort des jets ultra-modernes de 2010 n’a plus rien à voir avec celui des wagons en bois de marchandises de la Seconde Guerre mondiale !

J’aime la France, avec ses cafés populaires, ses vins et certains de ses fromages, mais les communistes, libertaires ou autres, n’ont pas de patrie, et je laisse donc la fierté d’appartenir à une nationalité ou une autre aux imbéciles.

Je n’irai pas m’abaisser à aller prouver, comme un suspect, que je suis français alors que je le suis. Me plier à cette exigence préfectorale équivaudrait à manquer de respect :
- à la mémoire de ma mère, l’actrice Esther Gorintin, arrêtée comme juive par Papon en 1942.
- à la mémoire des Français, y compris des policiers résistants, qui l’ont sauvée des camps de la mort en désobéissant courageusement aux lois de l’époque comme le font aujourd’hui les délinquants de la solidarité pour les sans-papiers.
- à la mémoire de mon père David, engagé volontaire pour la France en 1939 et compagnon d’armes de Joseph Epstein, héros de la Résistance FTP-MOI [5].

Mais je suis dès lors moi-même sans papiers, et face à la haine nationaliste fascisante et à la bêtise administrative, je me vois dans l’obligation, malgré mon état... français [6], de me battre pour ma régularisation.

Armand Gorintin (AL Paris-Sud), le 23 février 2010

Premières signatures de soutien : Mathieu Amalric (cinéaste et acteur), Emmanuel Finkiel (cinéaste), Julie Bertuccelli (cinéaste), Christèle Frémont (cinéaste), Pat Le Clown (artiste de cirque musicien), Anne Quesemand (actrice de théâtre), Olivier Hems (cinéaste), Marie Vermillard (cinéaste), David Quesemand (cinéaste), Ludovic Henry (producteur).


Paris, le 1er mars 2010

Chers amis, chers camarades,

J’ai le plaisir de vous annoncer que j’ai obtenu satisfaction à propos de ma lettre ouverte au préfet de police (« Des papiers pour Armand ») et que la Préfecture a très aimablement accepté de renouveler ma carte d’identité française et plastifiée.

Il est donc possible, même avec des parents nés à l’étranger, de renouveler cette carte sans devoir systématiquement prouver sa nationalité française, et je ne peux que conseiller à ceux qui sont dans mon cas de prendre contact avec le service juridique de la Ligue des droits de l’homme (LDH).

Merci encore à tous ceux qui ont contribué à cette victoire contre la xénophobie d’Etat en m’apportant leur solidarité.

Armand Gorintin


[1Qui stipule que la nationalité de celles et ceux qui ont vécu en tant que Français depuis plus de dix ans ne peut plus être contestée.

[2Ministre de l’Intérieur et dirigeant de la Milice.

[3Responsable du commissariat aux affaires juives.

[4Une des premières lois xénophobes de Vichy.

[5FTP-MOI : Francs-tireurs partisans et Main d’œuvre immigrée, organisations de la résistance communiste, à laquelle appartenait Joseph Epstein (le « colonel Gilles »), qui a donné son nom à un stade à Bobigny et à une place à Paris.

[6Le régime de Vichy se désignait sous le nom d’"Etat français".

 
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