Bure : Le bois Lejuc « sera repris »

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Après l’expulsion violente par les forces de l’ordre des occupantes et occupants du bois Lejuc, le mouvement d’opposition au stockage des déchets radioactifs se remet en mouvement.

D’une certaine façon, l’avenir de la filière électronucléaire française se joue à Bure, petit village de moins de 100 habitants, situé dans le département de la Meuse. Étape ultime de l’industrie nucléaire, la gestion des déchets radioactifs à haute activité et à vie longue en constituent un des maillons faibles. Créée en 1979 pour gérer ces déchets, l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra) est chargée de trouver une solution de stockage souterrain. Un peu comme quand on cache la poussière sous le tapis. Mais cette poussière – 100 000 m3 de déchets nucléaires de haute et moyenne activité à vie longue planqués à 500 mètres sous terre pendant des centaines de milliers d’années – ferait peser un danger immense sur les populations voisines.

Mépris des populations… et de la légalité

Ces risques, même s’ils sont toujours niés officiellement, passent parfois le verrouillage des médias « officiels ». Ainsi, dans Le Monde du 15 janvier 2018 Pierre-Franck Chevet, président de l’Autorité de sûreté nucléaire, souligne le risque d’incendie associé à certains déchets destinés au centre d’enfouissement de la Meuse. Un incendie qui pourrait devenir incontrôlable et se traduire par des rejets massifs d’isotopes radioactifs via les puits d’évacuation des gaz. Un risque parmi d’autres [1].

Parce que l’avenir de la filière dépend de la possibilité de trouver une solution à ces déchets ultimes extrêmement dangereux, les responsables de l’État sont prêts à toutes les contorsions pour faire passer le projet. Car déjà la filière nucléaire française s’enfonce dans la crise. Le parc électronucléaire est vieillissant et Areva ne parvient pas à se dépêtrer des chantiers EPR, d’abord à Flamanville dans la Manche, mais aussi dans d’autres pays [2].

Le projet Cigéo (Centre industriel de stockage géologique) à Bure doit donc prouver au marché mondial que la filière française, malgré ses difficultés, est toujours à la pointe de la technologie.

Malheureusement, les projets d’enfouissement des déchets nucléaires ont toujours suscités un rejet massif des habitants et habitantes concerné.es. Il en est ainsi à Bure. Qu’à cela ne tienne, l’Andra poursuit le projet à marche forcée. Elle effectue des travaux de défrichage dans le bois Lejuc, là où doivent déboucher les puits d’évacuation des gaz. Elle y construit aussi une enceinte de béton pour fortifier son chantier. Mais lundi 1er août 2016, le tribunal de grande instance de Bar-le-Duc condamne l’Andra pour travaux illégaux dans le bois Lejuc – l’agence ne disposait même pas de permis de construire – et ordonne la remise en état de la forêt. Et le 13 août 2016, des centaines d’opposants abattent le mur de protection du chantier. Et une nouvelle occupation du bois par les opposant.es s’organise.

Face à une contestation qui se renforce, l’État a clairement décidé, le 22 février, d’adresser un signal autoritaire et violent (lire encadré), en expulsant les occupant.es du bois Lejuc. Mais loin d’entamer la détermination des habitants et militants, cette intervention des forces de l’ordre a déclenché une vague de solidarité sans précédent. Près de 80 rassemblements se sont tenus un peu partout en France le soir de l’intervention des gendarmes et cette vague ne peut que s’amplifier.

« Le bois sera repris » : tel est l’état d’esprit des expulsés. « Ils ont perdu d’avance. [...] Quand il y a des manifestations pour reprendre le bois, ce sont des milliers de personnes qui sont là. Donc ils pourront mettre autant de CRS qu’ils veulent, le bois sera repris ».

La première étape de remobilisation s’est tenue le week-end des 3 et 4 mars. D’une part étaient organisées des manifestations le 3 mars, puis le 4 mars, qui ont rassemblé plusieurs centaines de personnes mais qui ont vu, encore, la répression s’abattre. D’autre part s’est tenu un « Intercomités » auquel ont assisté 37 comités de soutien afin de coordonner les actions qui vont s’organiser partout en France.

Colonisation de territoires dans des buts capitalistes

Le 24 mars à 10 heures s’est tenue une assemblée de lutte contre Cigéo à laquelle étaient invitées toutes les composantes de la lutte. Étaient à l’ordre du jour d’une part un temps de débriefing des semaines passées, d’autre part l’élaboration de nouvelles perspectives de lutte : et elles sont nombreuses !

Car nous ne pouvons accepter ni le péril que l’industrie nucléaire fait courir à la société, ni la colonisation de territoires dans des buts capitalistes. Comme l’écrivaient Gaspard d’Allens et Andrea Fuori l’an passé : « Ce qui se joue ici est essentiel. S’opposer à Cigéo, c’est refuser de devenir cogestionnaires du désastre atomique. C’est un non clair et déterminé envoyé à l’oligarchie nucléaire qui tente de nous rendre responsables de ses nuisances. Ces déchets ne sont pas les nôtres. Nous n’avons pas eu voix au chapitre, la politique énergétique française nous a été imposée dans la violence et l’autoritarisme » [3].

Une victoire à Bure serait un coin enfoncé dans l’industrie électronucléaire et une avancée vers une sortie totale du nucléaire. D’abord à Bure, mais aussi partout en France ! Des comités de soutien peuvent être créés et servir de relais de mobilisation.

Commission Écologie


Violence policière et répression : les deux mamelles de Macron !

Jeudi 22 février, 500 gendarmes interviennent à 6 heures du matin pour expulser les occupant.es du bois Lejuc à Bure. Puis à 11 heures ils investissent en toute illégalité la Maison de la résistance. Deux militant.es ont été arrêté.es puis placé.es en détention jusqu’au jour de leur procès pour « violence » et « rébellion ». Leur procès s’est tenu le 19 mars au tribunal de Bar-le-Duc. Il et elle ont été condamné.es à trois mois de prison ferme et maintenu.es en détention.

Une manifestation a été appelée en protestation le 3 mars. La préfète de la Meuse, Muriel Nguyen a déposé plusieurs arrêtés interdisant la circulation, le stationnement et la manifestation. Malgré cela des centaines de manifestants se sont rassemblés.

Un témoin cité par l’AFP affirme : le cortège était « pacifique », avant de se faire « refouler par la gendarmerie ». Celle-ci lance des jets de grenades lacrymogènes pour empêcher les manifestants de construire « une vigie à l’entrée du bois sur le terrain d’un ami ». La manifestation s’est repliée dans le village de Mandres-en-Barrois, assiégé, sous surveillance d’hélicoptères et de drones, mais la manifestation restant soudée, il n’y a pas eu d’interpellations.

Le lendemain une centaine de personne partent en une nouvelle balade vers le bois Lejuc. Mais les tirs de lacrymos s’enchaînent, continuent dans le village et jusque dans des jardins privés. Enfin une charge violente des policiers se termine par la garde à vue de huit personnes. Elles ont été relâchées au bout de quarante-huit heures et sont convoquées au tribunal le 23 mai à Bar-le-Duc.

[1« Déchets nucléaires : à Bure, dans la Meuse, des défis techniques insolubles rapidement », Reporterre, 14 novembre 2013

[2Lire aussi « Bure : pourquoi l’État tient tant à briser la contestation », Alternative libertaire, septembre 2017.

[3Gaspard d’Allens et Andrea Fuori, Bure, la bataille du nucléaire, Seuil, 2017.

 
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