Chronique du travail aliéné : Victorine*, infirmière en cancérologie

Version imprimable de cet article Version imprimable


La chronique mensuelle de Marie-Louise Michel (psychologue du travail).

<titre|titre="On rase les murs">

Dans mon service, il ne faut pas que les malades restent plus que deux nuits, sinon ça encombre. Mais il ne faut pas non plus qu’ils ne restent qu’une seule nuit, sinon ce n’est pas assez rentable… Du coup ils arrivent tous à 14 heures, et on est censés démarrer direct sur la greffe de moelle ou la chimio. Sauf que ça bogue. Entre le planning des entrées et celui des femmes de ménage, ils attendent souvent des heures assis sur des chaises dans le couloir. On rase les murs pour ne pas trop les entendre se plaindre, vu qu’ils ont raison et qu’on n’y peut rien…

Au niveau médical, ils sont bien traités, mais alors l’accueil, c’est la honte… Le service est crade… Les dames étrangères qui font le ménage en sous-traitance, elles n’ont pas le temps de tout faire et puis elles n’y connaissent rien… Nos pousse-seringues sont pleins de poussière. Il y en a parfois deux millimètres ! On installe ça dans une chambre soi-disant stérile. Les malades le remarquent, on est gênées : « Alors, vous nous faites tout un cinéma à nous laver avec des savons spéciaux, à nous faire bouffer des trucs archi-cuits, à désinfecter tout ce qui rentre par nos familles, et vous mettez nos médicaments sur des merdes pareilles. » Ils ont raison. On leur dit de se plaindre plus fort, mais en fait ils sont trop gentils, et puis ils sont affaiblis…

Moi, je suis assez tendue parce que, par rapport au service où j’étais avant, il y a un niveau de vérification en moins. C’était la pharmacie centrale qui préparait et nous on vérifiait. Ici, on prépare tout en une seule fois. Si on fait une erreur, c’est grave. Ça vous plombe la journée d’avoir peur de se tromper comme ça… Sans compter la cadre qui vient nous rappeler régulièrement, pendant qu’on prépare les perfs, le prix des flacons de médicaments « pour ne pas qu’on gaspille »« Ça, c’est 300 euros, vous savez ! », comme si c’était le problème. Moi, mon problème c’est de tenir le coup dans ce cirque…

Le matin, ce sont les « infirmières de fer », blindées, expérimentées, qui sont toujours en nombre. L’après-midi, on nous appelle « l’équipe de garde » – comme si nous gardions quelque chose. Que des nouvelles, jamais remplacées quand il en manque une…

C’est plus pratique de travailler le matin.

D’accord on se lève tôt, mais on voit ses mômes et son mec. Le mien, il ne va pas tenir longtemps à m’attendre pour dîner à 22 h 30 alors qu’il se lève à 6 heures pour aller bosser… Alors évidemment, les anciennes sont du matin, les bizutes d’après-midi… Du coup ça fait des clivages, on ne peut pas se blairer. Et l’après-midi on se tape la cadre dingue dont personne ne veut parce que, justement, c’est moins « grave » de mettre une dingue l’après-midi !

* Seul le prénom est modifié, le reste est authentique.

 
☰ Accès rapide
Retour en haut