Chronique du travail aliéné : Jeannick*, cheffe de service dans la fonction publique

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La chronique mensuelle de Marie-Louise Michel (psychologue du travail).

<titre|titre=“J’ai appris à ne pas m’investir”>

On doit falsifier nos chiffres en permanence pour « faire nos objectifs ». Je trafique mes résultats à moi, mais aussi ceux de mon service. C’est que c’est de plus en plus dur. Les objectifs sont inatteignables avec les moyens qu’on a.

En réunion, j’invente des bilans bâtis avec des phrases toutes faites. Ça prend un temps fou et pendant ce temps là je ne fais pas ce que j’ai à faire, évidemment. Mais, c’est une habitude à prendre : maintenant je parle en « novlangue ».

Ce qui me met le moral à zéro aujourd’hui, c’est que lundi je dois repartir en session de « développement personnel ». C’est la deuxième fois cette année. On va faire des jeux de rôles, des groupes de parole pour nous « motiver »… Il faut « jouer ». Faire les clowns, faire semblant, parler à moitié en anglais tout le temps, et surtout parler pour ne rien dire. On fait des meetings pour devenir des drivers « à fort potentiel » et analyser les feed back positifs… Tout ça pour « une pleine réussite de notre mission »… Je crois rêver. On fait ça tous les deux ou trois ans. Maintenant j’ai appris à ne pas m’investir, à me tenir à l’écart discrètement, sinon la formatrice noterait que je ne suis pas « impliquée ». Le plus pathétique, c’est d’assister au déboutonnage des collègues. Il y en a qui s’y croient, qui se donnent à fond. Des gens ordinaires, plutôt coincés, qui balancent tout : leur vie de couple, leur chien, leur intimité, qui se mettent à pleurer ou à crier n’importe quoi… C’est affreusement gênant. Ils arrivent dans leur petit costume, comme tous les matins. Une heure après on les retrouve en train de chialer sur leur enfance. Avant, on se retrouvait dans des formations avec des gens qu’on ne connaissait pas, qu’on ne reverrait jamais. Maintenant c’est tous les cadres sup’ de l’établissement en même temps. C’est très pénible d’en savoir autant sur des gens qu’on connaît, avec qui on bosse toute l’année. Surtout qu’à la fin de la session, une fois qu’ils se sont tous bien lâchés, on les fait parler des collègues. « Analyses de situations confidentielles », qu’ils disent. « On peut tout dire »… tu parles ! Évidemment, comme tout le monde connaît tout le monde, ça remonte… Et puis, chacun sait que la formatrice est très proche de la direction. Tout est faux, tout le monde fait semblant, c’est de la délation organisée. La seule chose authentique, c’est mon envie de vomir.

 
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