Chronique du travail aliéné : Grégory*, manager en informatique

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La chronique mensuelle de Marie-Louise Michel (psychologue du travail).


<titre|titre="Ça m’embête pour ma femme !">

Je suis responsable d’une équipe de maintenance informatique à distance : quatorze personnes, dispersées sur plusieurs sites. En fait, certains, je ne les ai pas vus depuis deux ans. J’en ai deux qui ont fait une dépression. Moi, je dépends de cinq managers : un Allemand, que je n’ai jamais vu, un administratif avec qui j’ai très peu d’échanges, un qui s’occupe de moi tous les jours, un responsable des comptes, celui-là je le vois ! Et un manager « productivité » dont le boulot consiste à te fixer des objectifs dont tu sais que tu ne peux pas les tenir… Ils ont tous leurs " objectifs ", un c’est financier, l’autre qualité, etc. Bon, moi, par rapport à cela, je surprotège mon équipe. Je sais qu’il y a des défaillances ; je ne le mets pas en avant, c’est tout. Les réunions, ce n’est même pas des réunions, c’est juste du théâtre, on fait semblant de travailler, et tout le monde est content ! Ça me fait rire le cirque qu’on fait avec les traders, en fait tout le monde travaille comme ça…

Avant, l’informatique, c’était un rapport, maintenant c’est un " centre de coût "... Des fois je me demande pourquoi ils continueraient à embaucher des Français ? Le best-shore… Un Indien c’est 80 euros par mois, moi, je coûte 280 euros par jour… Je vais peut-être péter les plombs avant les autres, mais il y en a une palanquée derrière moi qui va tomber.

Le matin avant de partir je me fais des petits joints de cannabis, le soir je prends un comprimé d’anxiolytique et ça fait aller, enfin… Pour tenir je prends aussi de l’homéopathie et puis du magnésium. Le soir, je rentre et je m’écroule devant la télé. Ça m’embête pour ma femme. Surtout qu’on vient d’avoir un petit garçon. Elle voudrait que je lui donne à manger, mais ça prend au moins quinze minutes, ça m’impatiente. Je n’y arrive pas. Alors je ne décolle pas du canapé… Je vois bien que ça ne peut pas durer.

Je suis un ancien technicien d’une des usines pour lesquelles on travaille. En 2000, je suis passé de technicien à manager… Sous-traitant, puis sous-traitant de sous-traitant. On a changé quatre fois de boîte. On a vu beaucoup de gens disparaître, les retraites, les licenciements… J’avais accepté le poste parce que les autres avant moi n’avaient été bons qu’à dégraisser. C’est complètement idiot en fait. Si j’étais resté technicien, je gagnerais plus et je travaillerais beaucoup moins. Mes collègues sont moins bêtes. Ils se désengagent, ils attendent la retraite ou une formation plus qualifiante, et moi, comme un imbécile, je m’échine à satisfaire mes 5 objectifs !

 
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