Chronique du travail aliéné : Jean-Claude*, directeur logistique

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La chronique mensuelle de Marie-Louise Michel (psychologue du travail).

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Je suis arrivé dans cette usine il y a six ans. À l’époque, elle venait d’être rachetée et ils nous avaient mis un industriel formé aux États-Unis comme directeur général. Pendant deux ans, ça a été une pression énorme, genre marche ou crève. Nous étions cotés en bourse à New York, où grosso modo il y a trois classements : les bonnes entreprises, les moyennes et les mauvaises. Nous étions dans les moyennes, heureusement, parce que les mauvaises c’est juste avant la porte. Je travaillais de 8 heures à 20 heures tous les jours, et le week-end je faisais de la course à pied pour décompresser. J’ai dû faire le ménage dans le personnel, et ça m’a beaucoup appris. Il fallait se séparer de collaborateurs qui freinaient la productivité. Du coup, au bout de trois ans, nous étions devenus une référence au sein du groupe en Europe, montrés en exemple. Nous étions un modèle de bonnes pratiques. Je suis très collaboratif faut dire, c’est même un peu un défaut parfois…

Après j’ai pris la place de mon chef. Là il y avait une vraie reconnaissance humaine. Et puis soudain… ils nous ont revendus, et il a fallu fermer une usine. J’ai piloté la fermeture. J’étais habitué, ça s’est très bien passé. Il a fallu assurer tout le transfert industriel auprès de nos clients. Mais à présent, c’est dur. Mon chef et moi, nous ne sommes pas toujours en phase. Je l’ai beaucoup challengé pour qu’il monte au créneau auprès du general manager, mais il est plutôt pour trouver des compromis, et son stress est communicatif. Moi, la production, je m’en occupe comme si c’était mon enfant. Je challenge fort. Quand on peut faire mieux, il faut faire mieux. Même si évidemment ça créé des frictions avec ceux qui gèrent leur ligne et qui font leurs petites affaires routinières. Avec mon bras droit aussi, qui me tire vers le bas. Lui, il n’est pas dans le match, sans expérience, il nous désorganise, bref je n’aime pas ça. Moi, je m’implique à fond.

Pourtant, parfois, j’ai la pénible impression que je challenge contre des moulins à vent. Et depuis quelques semaines, j’ai des douleurs dans le bras gauche, avec des spasmes. Ça me serre dans la cage thoracique. Je ne sais pas ce que j’ai. Mon directeur, lui, a eu un infarctus il y a trois mois. C’était le seul qui restait de l’équipe formée par les Américains, et il vient de démissionner. Je supporte difficilement les autres, ils sont trop mous. Même ma compagne, je suis dur avec elle, je le sens bien. La nuit, je grince des dents, parfois j’ai des crises de tachycardie. Je n’en peux plus. Et puis j’ai tellement fait de course à pied que j’ai de l’arthrose dans la hanche. Je suis en bout de course justement, je crois...

 
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