mercredi, 23 juillet 2014
 
 

Chronique du travail aliéné : Marie-Ange*, employée chez un courtier en assurances

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La chronique mensuelle de Marie-Louise Michel (psychologue du travail).

Je travaille là depuis sept ans. On était deux dans ce bureau-là, la fille du patron et moi. Les autres sont dans un bureau à l’autre bout de la ville. Je suis très travailleuse. J’arrive tous les jours une demie heure avant l’heure pour faire le ménage, pour faire des économies de femme de ménage. Et je reste entre midi et deux pour tenir le téléphone. Oh, il n’y a pas grand-chose mais on ne sait jamais, il ne faudrait pas perdre un client. Et en plus ça me permet de manger ma gamelle sur place. Avec ce que je gagne, je n’ai pas les moyens d’aller au restaurant, et les sandwiches c’est assez cher.

Je n’ai jamais rien demandé. Quand la fille du patron a pris un congé longue durée et que je me suis retrouvée seule, j’ai été débordée… Les collègues de l’autre bureau me disaient « barre-toi de là ! » parce qu’elles voyaient bien que je n’y arrivais pas. J’étais coulée. Une fois le patron est venu, il a vu que rien n’était à jour et que je n’avais rien dit. Il m’a balancé « Tu ne fous rien de tes journées ! ». Parce qu’il me tutoie, moi je le vouvoie, mais lui, il me fait la bise, il m’appelle par mon prénom… il fait ça avec tout le monde. On en a marre. Les jeunes commerciales, elles ne restent pas. Il y en a une qui est partie dès le premier jour. Toute rouge, énervée quand elle est sortie de la salle des archives avec lui ! C’est sûr qu’il est collant. Les jeunes, elles peuvent se permettre de partir…

Moi, il me dit qu’il va me faire des « massages sur les reins » pour me soulager parce que je reste assise toute la journée. Des trucs comme ça… On esquive, mais ce n’est pas facile.

Je cherche du travail ailleurs, mais j’ai 55 ans…

On a beaucoup développé le cabinet, il devrait être content pourtant ! Il faut voir tout ce qu’il gagne…

Et je ne veux pas retourner d’où je viens. Les nouvelles méthodes des grands groupes, les méthodes « coups de poing », il faut vendre des produits dont les gens n’ont pas besoin, ça je ne peux pas. À la fin je n’y arrivais plus, ça me dégoûtait tellement que mes chiffres baissaient… C’est pour ça que j’avais choisi un petit assureur. Seulement voilà, le management des années 1960, je ne supporte plus non plus…

Mon mari est en retraite, il était maçon, il a une petite pension et mes enfants font leurs études. Il faut que je tienne.

* Seul le prénom est modifié, le reste est authentique.