Chroniques du travail aliéné : Ibrahim, ouvrier décapeur

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La chronique mensuelle de Marie-Louise Michel (psychologue du travail

« Maintenant, je ne me casse plus la tête, je ne me presse plus trop. Des fois, j’ai envie de tout laisser tomber. Ce qu’on fait ici, c’est le sablage de pièces métalliques. On projette du sable à haute pression dessus pour les décaper. Puis on les peint au pistolet, à la peinture au plomb. Pour sabler, je suis enfermé entre quatre murs de parpaings qui sont tout rongés par les projections de sable. On voit clair au travers presque. Les autres derrière, ils en profitent aussi de la poussière. On se demande quand est-ce que ça va s’écrouler !

On fait le décapage dans deux cabines "faites maison", avec aspiration par le plafond et avec des masques en papier comme seule protection respiratoire. De la poussière, on en bouffe ! Le soir, on a la gueule noire. On dirait des charbonniers… Et, malgré cela, on n’a même pas droit à des douches correctes… Il faut voir l’état des branchements électriques ! L’eau s’écoule derrière les plaques de placo ; il y a des fils électriques qui pendouillent. Idem pour les toilettes et le réfectoire qui, je tiens à le préciser, ne sont jamais nettoyés.

La toiture est défoncée, alors on met des seaux. Pourtant, il y a quinze ans, ils l’ont inaugurée en grande pompe cette boîte, avec le préfet et des élus politiques de tous bords !

Remuer la ferraille, c’est ça le plus pénible. Le patron prend ce qu’il trouve, des trucs de plus en plus lourds. Des portails, vous voyez, des gros portails de mairies. C’est des trucs courants. J’ai des “ coups d’électricité ” dans le dos au décrochage des pièces. D’autant que, parfois, on fait quatorze heures d’affilée pendant une semaine ou deux… Un jour, il va y avoir un mort là-dessous.

Pour dégraisser des pièces avant de les peindre, le patron nous les fait passer dans les fours à haute température. La graisse fond et brûle, ça donne une fumée noirâtre et âcre qui pique le nez et les yeux… Aucun ouvrier n’a de masque ni de combinaison de travail, exceptés les deux peintres. Personne n’a de chaussure de sécurité alors qu’on travaille avec des pièces métalliques qui, des fois, pèsent plus de 100 kg. Aucun système de ventilation ou d’aération. Il est même interdit d’ouvrir les portes par forte chaleur. On étouffe. La peinture se pose partout, sur les machines, les murs… et j’en passe. On est aussi colorés que les objets qu’on peint. Aucune protection pour les oreilles.

Le patron n’en a rien à foutre de nous ! Si nous demandons des protections, on nous répond : Vous n’avez qu’à aller bosser à La Poste !! »

  • Seul le prénom a été modifié, le reste est authentique.
 
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