Cinéma : Festival de Brest : in ou off ?

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Des marionnettes, des voix-off d’enfants : la bande-annonce de la 19e édition du Festival européen du film court de Brest le place d’emblée sous le signe de sa programmation jeune public.

« Pour les pitchounes », l’humour est au rendez-vous, à travers une sélection de films internationaux venus de partout, de l’Estonie au Japon, avec une grande diversité des techniques employées : pâte à modeler, collages, dessins animés… Des piafs désespérés par le retard de la cigogne reproductrice adoptent une chenille [1], des pirates déjantés se disputent le poisson… et le chat du bord pour le dîner [2], et quand une grenouille tombe amoureuse d’une pantoufle [3] il ne devient plus guère étonnant qu’un zoo en pâte à modeler s’anime la nuit dans l’atelier d’un cinéaste slovaque [4].

Pour les plus vieux, les super-héros ont animé la soirée d’ouverture, avec une série de programmes courts où se distinguaient aussi et surtout des anti-héros : Bob qui picole à droite à gauche et qui, un jour (!), a fait « quelque chose » dans sa vie [5], ou Gérald qui se réveille un matin transformé en Géraldine et qui découvre le quotidien au féminin [6]

Du côté des très courts, la compétition « cocotte-minute » propose un hilarant « documentaire animalier » avec Dahucapra Rupidahu [7], consacré à ce légendaire habitant du Tyrol ; nous emmène dans un monde où les pigeons mutants ont été manipulés génétiquement avec des chats ou des humains [8] ; ou encore dans l’univers onirique - qui vire parfois au cauchemar - d’une petite fille [9]. Dans La Nuit du 6 au 7, Dieu créa Eve… et la pomme de terre Bintje, nous explique un réalisateur belge. Les pommes d’Adam… et de terre déclenchent une révolte nue qui prend tout son sel avec son slogan « La crasse forme un revêtement protecteur » [10]. Purée !

La jeunesse à l’honneur

La création bretonne est également à l’honneur avec la sélection « C’est arrivé près de chez nous », dont trois films sont à retenir plus particulièrement :

La Mouette, réalisé de l’écriture au montage par Alain, Frédéric, Hicham, Jonathan et William, tous détenus à la maison d’arrêt de Brest, avec l’encadrement de la jeune réalisatrice Bénédicte Pagnot [11]. Le film propose une réflexion sur l’auto-isolement des détenus, la souffrance liée à l’éloignement familial, les solutions pour ne pas craquer…

Clode Hingant, avec Mona Lisier [12], évoque lui une autre forme de délinquance, tolérée celle-là : celle de l’agriculture productiviste bretonne proche de la FNSEA, à travers les mésaventures d’un agriculteur qui cherche à se débarrasser du lisier accumulé sur son exploitation. Un film drôle qui dénonce la pollution engendrée par le modèle productiviste breton et qui a valu à son réalisateur des démêlés juridiques et financiers avec les lobbys agricoles, qui ont manqué de peu d’aboutir à la faillite de la petite maison de production du film, et à la censure de fait de celui-ci.

Michèle [13], enfin, tourné en 1967 par Pierre Le Bourbouac’h avec ses élèves du lycée Chateaubriand de Rennes. Au-delà du scénario qui met en scène un lycéen amoureux transi d’une professeur remplaçante et des faiblesses de réalisation (aucun dialogue, une voix et des musiques off), ce film d’amateur prend a posteriori valeur de documentaire sur la réalité lycéenne de l’avant 68.

La rétrospective consacrée à la Nouvelle vague tchèque et slovaque - pays invités cette année - permet tout autant de prendre le pouls de la jeunesse d’alors, à travers deux des trois films exceptionnels, existant en copie unique, présentés au festival : Un fade après-midi de dimanche [14] d’Ivan Passer et Audition [15], film de fin d’études à la FAMU (école de cinéma de Prague) de Milos Forman. Ces films ont été tournés respectivement en 1964 et 1963 et la récurrence du fossé entre une jeune génération et une société fossilisée, qui tend vers une libéralisation qui aboutira à la révolution d’août 1968, paraît évidente rétrospectivement. Le twist fait les mêmes ravages qu’à l’Ouest, les livres à l’eau de rose américains circulent sous le manteau dans Brutalités récupérées [16] de Juraj Herz (1965), comédie noire des mœurs de l’époque.

Hommage à Truffaut

L’hommage du festival de Brest à François Truffaut s’imposait dans ce contexte, et permet de découvrir les courts-métrages de ses débuts de cinéaste : Les Mistons (1957), Le Coup du berger (Jacques Rivette, 1956), ou Antoine et Colette (1962), qui renvoient déjà aux dilemmes amoureux qui caractériseront toute son oeuvre.

Le fossé générationnel se comble cependant parfois, quand l’émouvant programme « Culottes courtes et cheveux gris » du « Brest off » montre l’amitié forte qui naît parfois entre enfants et personnes âgées : le petit-fils malicieux et son grand-père malade (Le Dernier poisson [17]) ou bougon (L’Arbre aux chaussures [18]) ; deux adolescentes en quête d’alcool et un vieillard qui leur joue le coup de « je vais mourir ce soir » pour les retenir auprès de lui et apprécier leur compagnie [19] ; ou encore un petit garçon solitaire qui redonne vie à un vieil homme mort seul chez lui, en plaçant son corps sur un fauteuil roulant téléguidé qu’il promène dans toute la ville [20] !

Le festival de Brest, en quête de reconnaissance institutionnelle et médiatique (les sardons ont éclaté de rire quand Jean-Luc Hees, laisse d’or de PLPL, est venu participer au jury !), oublie malheureusement peut-être de faire un effort sur les tarifs en direction du public. Quelques soirées, heureusement, sortes de « off » du festival, viennent lui donner une petite touche « alternative » :

« La nuit des télévisions associatives », organisée par la petite association militante brestoise Canal Ti Zef, qui a permis de découvrir des images et des reportages rompant avec les formats rigides de la TV et sa politique de divertissement/désinformation.

« La nuit des cancres », la seule soirée gratuite du festival, qui offre la possibilité à de jeunes réalisateurs, amateurs et/ou locaux, de présenter leurs productions de qualité inégale, réalisées avec peu de moyens mais beaucoup d’astuce, de bricolage, d’humour, d’imagination…

Le concert, enfin, dont la programmation musicale avait été déléguée au collectif de musiciens Tapage, et qui a offert au public un grand moment de rock tsigane énergique avec le groupe Retire tes doigts, un spectacle gratuit de la fanfare Tapage Brass Band à l’entracte au bar pour tous ceux et toutes celles qui n’avaient pu accéder à la salle de concert, et enfin la présence sur scène du groupe Traband, venu de République tchèque…

Aurélien et A. Doinel

[11. Les Voltigeurs, Isabelle Favez, 2002

[22. Circuit marine, Isabelle Favez, 2003.

[33. Pantoffelhelden, Susanne Seidel, 2004.

[44. Contes en terre, Minio et Sandra au zoo : Koloman Lesso, 1999.

[55. Bob le déplorable, Frédéric Fonteyne, 1993.

[66. Géraldine, Arthur de Pins, 2000.

[77. Dahucapra Rupidahu, Thibault Bérard, Vincent Gautier, Frédérique Gyuran, 2003.

[88. Contamination, Carl Stevenson, 2003.

[99. Fearless, Therese Jacobsen, 2003.

[1010. La Nuit du 6 au 7, Patrick Baudinet, 2004.

[1111. La Mouette, Alain, Bénédicte, Frédéric, Hicham, Jonathan, William, 2004.

[1212. Mona Lisier, Clode Hingant, 2004.

[1313. Michèle, Pierre Le Bourbouac’h, 1967.

[1414. Fadni Odpoledne, Ivan Passer, 1964.

[1515. Konkurs, Milos Forman, 1963.

[1616. Sberne surovosti, Juraj Herz, 1965.

[1717. Fang des lebens, Sebastian Stern, 2004.

[1818. The shoe tree, Ian Cottage, 2003.

[1919. En spritsaga, Junas Embring, 2004.

[2020. Goodbye cruel world, Vito Rocco, 2003.

 
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