Les fantômes du 17 octobre 1961 sont toujours là

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Nous commémorons cette année les 50 ans du 17 octobre 1961, et du massacre par la police dans les rues de Paris de centaines d’Algériennes et d’Algériens qui manifestaient malgré le couvre-feu. Si l’État refuse toujours de reconnaître officiellement sa responsabilité, c’est entre autres parce que les morts de ces dernières décennies, à savoir les centaines de jeunes dits « issus de l’immigration » tués impunément par la police, se situent pleinement dans la continuité de cette nuit funeste.

Les violences coloniales du 17 octobre 1961 survenues dans le contexte de la guerre d’indépendance algérienne furent loin d’être exceptionnelles, et ne peuvent pas être relativisées en arguant d’un contexte guerrier où chaque camp commettait forcément des atrocités.

Rappelons-nous les massacres de masse à Sétif et à Guelma le 8 mai 1945, les massacres en Guadeloupe des 26, 27 et 28 mai 1967, ou bien les événements de Kanaky dans les années 1980. Ces violences s’exerçaient à l’encontre d’« indigènes » qui avaient le tort de se révolter contre le système colonial et le traitement qui leur était réservé. Ces crimes sont dans la nature même du système colonial. Du passé, ces violences racistes ? C’est vite oublier les crimes policiers des trente dernières années, de Malik Oussékine à Karim Boudouda, qui ne sont que la partie émergée de l’iceberg.

Rapports de domination racistes

Le « sujet », dans le cadre du système colonial, subit trois dominations : raciste, économique et étatique. Exploitation, précarisation, relégation, stigmatisation, discrimination, oppression : ce fut et c’est encore le vécu de beaucoup d’« issus de la colonisation ». Le racisme colonial est loin d’être dépassé et prend les aspects de son temps : il s’exprime à travers les lois sur l’immigration et le traitement fait aux sans-papiers, à travers une division raciste du travail à visée utilitariste, réservant aux immigré-e-s certains emplois que les « nationaux » ne veulent plus exercer (bâtiment, nettoyage, etc.). Ceci pour le plus grand bonheur du patronat, premier profiteur, aujourd’hui comme hier, du racisme colonial.

Ce racisme s’exprime également à travers les multiples discriminations que vivent les immigré-e-s et leurs enfants et petits-enfants, Français depuis plusieurs générations, relégués pour beaucoup dans les cités populaires, accentuant un processus de reproduction de classe. Enfin, à travers le traitement policier – parfois fatal – qu’ils subissent.

Traitement colonial des cités

Ces violences policières ne sont pas de la simple répression, comme celle des mouvements sociaux, ni des missions de maintien de l’ordre entachées par des « dérapages » individuels. Et les victimes ne le sont pas seulement en raison de leur appartenance de classe. Tous ces morts ont la particularité très singulière de ne pas compter de Blanc dans leurs rangs. C’est un rapport d’oppression raciste, hérité du colonialisme républicain.

Le traitement policier des cités, tant dans le discours guerrier (« territoire à reconquérir ») que sur le terrain, en est aussi l’héritier. L’application de l’état d’urgence en 2005 au moment des révoltes dans les quartiers populaires en témoigne. Il n’est pas rare de voir les CRS occuper un quartier, contrôler les habitants arbitrairement au faciès ou encore défoncer les portes des appartements pour arrêter quelqu’un. Lors de révoltes dans les cités, comme au quartier de la Villeneuve à Grenoble l’été dernier, les habitantes et les habitants subissent souvent un traitement qui s’apparente à de la punition collective, méthode qui allait bon train dans les colonies.

Des luttes contres ces crimes policiers sont menées depuis vingt ans, mais les aborder publiquement n’est pas chose facile. En 2002, le groupe de rap La Rumeur, pour avoir écrit dans un fanzine que « les rapports du ministère de l’Intérieur ne feront jamais état des centaines de nos frères abattus par les forces de police sans qu’aucun des assassins n’ait été inquiété » écopera de huit années de procès avec la Place Beauvau. Procès que le groupe a politisé, ce qui a offert l’occasion d’une rare tribune médiatique pour poser ces questions publiquement, en écho aux luttes menées pour la vérité et la justice.

Il s’agit de continuer à mener ces luttes qui furent nombreuses ces dernières années (pour la vérité sur la mort de Lamine Dieng, d’Ali Ziri…) et de solidariser davantage le mouvement social autour d’elles. Ce dernier n’est d’ailleurs pas épargné par les rapports de domination postcoloniaux. Les effusions de sang du 17 octobre, si elles sont restées dans la mémoire de celles et ceux qui les ont subies, sont loin d’être intégrées à la mémoire collective du prolétariat français. Et les voix furent rares à s’élever contre ces crimes à l’époque (voir ci-dessous).

Hier, le mouvement social et syndical français ne s’était pas grandement solidarisé avec les Algériennes et les Algériens. Aujourd’hui, il ne se solidarise pas plus avec les jeunes racisé-e-s, victimes de violences policières, ni ne s’implique dans les luttes pour la vérité et la justice.

Laissé-e-s pour compte du mouvement social

Lors des mouvements lycéens et étudiants, certains services d’ordres syndicaux livrent arbitrairement à la police ces jeunes « intrus venus des banlieues ». Comment s’étonner de cette impunité policière si le mouvement ouvrier lui-même se laisse aller à de telles pratiques ? C’est aussi de cette façon que s’exprime le rapport de domination postcolonial : en créant des laissé-e-s pour compte du mouvement social, qui n’ont plus qu’à exprimer leur révolte par des émeutes que les bureaucrates s’empressent de condamner.

C’est au renouveau des luttes antiracistes qu’il faut appeler, ainsi qu’à la convergence avec le reste du mouvement social. La commémoration symbolique du 17 octobre 1961 entre aussi dans le champ de ces luttes.

Si l’État refuse toujours de reconnaître sa responsabilité historique dans le massacre, on peut bien suggérer que c’est parce qu’il fait écho aux meurtres policiers impunis de ces trente dernières années.

Commémorer le 17 octobre 1961, cela doit donc aussi être l’occasion de rappeler que le système responsable de ces tueries est toujours d’actualité.

Nico Pasadena (commission antiraciste)


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