A la frontière des rapports sociaux

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La société est traversée par des rapports conflictuels qui opposent des groupes antagonistes. Mais, il existe également des groupes sociaux qui occupent des positions frontalières.

Dans Le Manifeste du Parti Communiste, Marx et Engels écrivent : « L’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire de luttes de classes. […] Cependant, le caractère distinctif de notre époque, de l’époque de la bourgeoisie, est d’avoir simplifié les antagonismes de classes. La société se divise de plus en deux vastes camps ennemis, en deux grandes classes diamétralement opposées : la bourgeoisie et le prolétariat ».

Néanmoins, dans son ouvrage Les luttes de classes en France, Marx distingue jusqu’à sept classes sociales. S’il existe en réalité sur le plan sociologique et historique, davantage que deux classes sociales, sur le plan politique, la lutte des classes capitaliste oppose deux classes sociales principales. De ce fait, les autres classes sociales ne possèdent pas de stratégie politique réellement indépendantes et sont de ce fait conduites à s’allier avec l’une des classes principales.

Classes moyennes, fonctionnaires et bourgeoisie intellectuelle prolétarisée

Plusieurs sociologues de la seconde moitié du XXe siècle ont vu dans la tertiarisation de la société et dans la croissance des employés et des professions intermédiaires, une moyennisation de la société qui finirait par démentir l’existence d’une lutte des classes. De même, certains ont mis en avant, après en particulier le mouvement de grève de 1995, la place prise par le syndicalisme du secteur public relativement à celui des centres industriels. D’autres encore voient dans les travailleurs intellectuels précarisés, la nouvelle avant-garde sociale révolutionnaire.

En réalité, l’existence de ces groupes et leur croissance numérique – classes moyennes, fonctionnaires, intellectuels précaires… - ne vient pas pour autant contredire l’existence de la lutte des classes et modifier le centre de gravité de la société. Ces groupes ont une position frontalière dans les rapports sociaux et ce fait pas une stratégie politique autonome. Ils sont ainsi susceptibles en fonction des rapports de force politiques et de l’état de la conscience de classe de s’allier avec la bourgeoisie capitaliste ou le prolétariat.

Il est important de maintenir dans l’analyse révolutionnaire la centralité du prolétariat au risque d’invisibiliser les classes populaires – ouvriers et employées – qui assurent les emplois d’exécution et au contraire de sur-visibiliser le discours revendicatif de groupes sociaux plus dotés en capital culturel et de ce fait davantage en capacité de se présenter comme des entrepreneurs de mobilisation.

Les groupes sociaux frontaliers

La notion de groupes « frontaliers » a en particulier été développé dans le féminisme chicana à la suite de la féministe lesbienne chicana [1] Gloria Anzaldua. Mais la notion de groupe « frontalier » ne se limite pas à la question de la lutte des classes sociales capitalistes, mais englobe d’autres antagonismes sociaux.

Ainsi, les personnes queer [2], par exemple les personnes trans*, constituent des groupes frontaliés au sein des rapports sociaux de sexe. Néanmoins, la théorie queer commet l’erreur de centrer leur politique sur ces groupes alors que l’enjeu est plutôt celui des conditions de leur alliance ou non avec le mouvement féministe.

De même dans les rapports sociaux de racisation, certains groupes occupent une position frontalière. C’est le cas de certaines personnes métis, dont le passing blanc, peut leur conférer des privilèges blancs. C’est le cas également selon des penseurs décoloniaux comme Boaventura de Sousa Santos, de certains groupes migratoires européens, comme les portugais, qui viennent de pays qui dans le système monde capitaliste se situent à la semi-périphérie. Les groupes ethno-raciaux qui occupent une position frontalière sont de ce fait également susceptibles de s’allier ou non, selon l’état des rapports de force politiques, avec les groupes privilégiés ou au contraire les groupes racisés.

Spécificités des expériences frontalières et alliances politiques

Les expériences sociales frontalières sont spécifiques et elles peuvent nécessiter des prises en compte particulière.

Ainsi, il existe des syndicats qui organisent les travailleurs de la fonction publique. Il peut exister des commissions à élaborer les revendications de travail propres à chaque catégories. Mais l’organisation inter-catégorielle est importante pour pouvoir organiser des alliances entre ceux qui occupent des postes d’exécution, de techniciens ou de cadres.

De même, il existe des groupes de conscientisation pour les personnes trans* ou homosexuelles par exemple. Cela se justifie dans la mesure où la participation des personnes trans* à des groupes non-mixte de femmes cisgenre peut les exposer à de la transphobie. Mais, cela n’empêche pas les groupes trans* de pouvoir développer une politique pro-féministe.

De même, les expériences ethno-raciales frontalières peuvent nécessiter un partage d’expériences spécifiques et une réflexion autour des discriminations, mais aussi des privilèges dont bénéficient ces groupes, pour développer un travail de conscientisation qui favorise l’alliance avec les groupes socialement racisés.

Irène Pereira

[1Les chicanos désignent les personnes d’origine mexicaine vivant aux Etats-Unis.

[2Terme utilisé pour désigner toutes les personnes qui ont identité de genre, de sexe ou de sexualité qui échappe au normes de la division sexuée.

 
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