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Classique de la subversion : Pierre Kropotkine, « L’Entr’aide : un facteur de l’évolution »

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Chaque mois, un livre qui a compté dans l’histoire des idées subversives.


L’Origine des espèces paraît en 1859. Darwin y démontre l’évolution des espèces par sélection naturelle. Parmi les mécanismes permettant la survie du plus apte, l’auteur privilégie la compétition entre individus et entre espèces. Cette idée est reprise et systématisée par des disciples de Darwin, notamment Thomas H. Huxley, auteur de La lutte pour l’existence dans la société humaine (1888). Elle mène au darwinisme social, à l’eugénisme, et renforcera les théories racistes du XXe siècle. C’est en réaction à cette dérive, qui n’est pas le fait de Darwin lui-même, que Kropotkine écrit L’Entr’aide. Il souscrit à la thèse de l’évolution, mais prend le contre-pied de Darwin et Huxley sur l’interprétation de la notion de survie du plus apte. Il observe en effet que « dans le monde animal, la grande majorité des espèces vivent en société et […] trouvent dans l’association leurs meilleures armes dans la lutte pour la survie. Les espèces animales au sein desquelles la lutte individuelle a été réduite au minimum et où la pratique de l’aide mutuelle a atteint son plus grand développement sont invariablement plus nombreuses, plus prospères et les plus ouvertes au progrès ». Kropotkine réfute donc la vision purement biologique et compétitive des théoriciens réactionnaires, et ré-introduit l’aspect collectif dans l’explication de l’évolution. Il s’appuie pour ce faire sur des observations dans le monde animal, mais aussi dans les sociétés humaines, à différentes époques.

L’opposition entre les disciples de Darwin et Kropotkine vient en effet en partie du fait que les premiers extrapolent souvent directement de l’animal à l’humain. Kropotkine souligne pour sa part que les écoles historiques sont à son époque encore tournées surtout vers l’étude des conflits, peu vers celle des périodes de paix. La primauté de l’agressivité semble donc prouvée, la collaboration négligeable. Le public est donc réceptif au thème de l’élimination du plus faible. Plus près de nous, le paléontologue Stephen Jay Gould, dans La Foire aux dinosaures (1993), remarque que Darwin a mené ses observations en milieu tropical et insulaire, où l’exhubérance de la vie mène effectivement à la concurrence. Kropotkine a lui observé principalement le milieu vivant en Sibérie, où les conditions poussent plutôt à l’entraide.

L’Entr’aide exprime donc l’idée que l’évolution ne se réduit pas à la compétition, ni la valorisation de l’entraide à une considération purement humaniste.

Patrick (AL Montpellier)

L’Entr’aide, un facteur de l’évolution de Pierre Kropotkine, Aden, Bruxelles, 2009, 22 euros, 362 pages.

 
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