anticolonialisme

Colonies : Les aides sociales, armes d’acculturation massive

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Les aides sociales versées par l’État colonialiste français en Guyane, à Mayotte et ailleurs sont responsables d’une chute vertigineuse des activités traditionnelles. Il ne s’agit ni d’idéaliser les cultures indigènes ni de conspuer les filets sociaux, souvent indispensables à la survie des plus modestes, mais il faut tout de même pointer leur responsabilité dans cette acculturation.

Les Amérindiens et les Noirs Marrons [1] de Guyane ont su résister durant trois siècles aux différentes tentatives françaises de colonisation. Ils se sont battus quand les fusils leur faisaient face, et ils ont triomphé. Les Noirs Marrons ont fui les plantations pour s’établir cachés en société d’hommes libres en amont des fleuves. Les Amérindiens ont longtemps déconcerté les colons qui n’arrivaient pas à les faire travailler que ce soit sous la contrainte ou monnayant du matériel. Seule la très sainte Église catholique est parvenue avec ses missionnaires et pas mal d’alcool à quelques conversions.

La cohésion sociale s’effrite.

Oui mais voilà, l’apparition des aides sociales dans les années 1960 risque bien d’être le coup fatal à cet entêtement à rester sauvage heureux en dehors du modèle européen. Donner gratuitement de quoi subvenir à leurs besoins à ces peuples entraîne une chute vertigineuse des activités traditionnelles sur le fleuve ou en forêt. Les individus n’ayant plus de rôle indispensable dans leur société pour la pêche, la chasse, l’agriculture ou l’artisanat, c’est tout le ciment de la cellule familiale et de la cohésion sociale qui s’effrite. Pas sûr que ce cheval de Troie ait été prémédité par le législateur français. Après tout, il paraîtrait que l’enfer est pavé de bonnes intentions.

Depuis se sont greffés d’autres coupables de l’acculturation des peuples autochtones : la guerre au Suriname, les logements sociaux qui empêchent la vie traditionnelle, l’école avec le syncrétisme et l’interdiction de parler la langue maternelle, l’évangélisation massive, l’hôpital public qui fait oublier les médecines traditionnelles et leurs pharmacopées locales, la loi française avec ses frontières et son entrave à la liberté de circulation et d’installation, l’alcool…

Jean-Marcel Hurault, géographe qui suit ces peuples depuis 1946 a vu au fil des décennies se déliter progressivement ces sociétés riches dont nous aurions tant à apprendre en terme de démocratie participative [2] Pour lui pas de doute, ce sont les allocations familiales et l’école les coupables. « Autrefois les Noirs Marrons allaient travailler à Paramaribo quelques mois par an et quand on avait acquis la somme voulue on rentrait. D’une année à l’autre on changeait de patron pour éviter de se lier, pour éviter de devenir salarié. Cette liberté était liée au travail. C’était la liberté d’hommes qui avaient conquis cette liberté. C’est pourquoi ils ont été très longs à se laisser accaparer par les valeurs du système actuel dites de modernité. » [3]

Résistance à l’occidentalisation

Dès les années 1970, il demande aux autorités françaises l’arrêt de ces aides et de la scolarisation afin d’arrêter l’acculturation foudroyante. Sans effet. Aujourd’hui pour René, Créole-Amérindien Wayana, « les jeunes sont partagés entre valeurs traditionnelles et attrait pour la société de consommation. Ils veulent connaître ce que la télé leur montre, y goûter. Pour ça il faut avoir une rentrée d’argent régulière. » Maintenant que le point de non-retour est franchi, reste à voir ce que le syncrétisme peut donner de subversif chez les nouvelles générations guyanaises.

À Mayotte, quelques océans plus loin, la question de l’acculturation se pose. L’implantation française là-bas, plus récente, n’est pas aussi avancée qu’en Guyane. La départementalisation date de mars 2011 et les aides sociales sont bien moindres que sur le reste du territoire français [4]. Le bruit de la résistance à l’occidentalisation, encore sourd il y a quelques années, commence à se faire audible.

Contexte de poudrière

Potentialisée par la découverte des impôts sur le revenu, et de la fermeture de restaurants pas aux normes CEE, certains Mahorais commencent à tendre une oreille plus attentive aux discours du Front démocratique. Ce parti se bat depuis les années 1970 pour que Mayotte reste comorienne. La direction du parti refuse de se présenter aux élections françaises car elle ne les considère pas légitimes [5]. Hafidhou Ali, membre du parti, déclare que « les Mahorais traversent une crise identitaire sévère, dans notre parcours scolaire on ne nous a pas appris qui nous sommes ». [6]. Ce que confirme Haïdar, qui fait partie des 5 % ayant voté non à la départementalisation par peur de la dénaturation. Ce Mahorais craint de voir, petit à petit, sa culture disparaître mais aussi que s’effacent les liens ancestraux qui unissent les quatre îles de l’archipel Grande Comore, Anjouan, Mohéli et Mayotte. « En quête de mon identité, je suis allé à Mohéli en 2000. Là bas j’ai retrouvé l’accueil, l’hospitalité et la convivialité qui ont disparu ici. »

L’avenir est incertain sur cette île où la population reste encore sceptique sur les bénéfices du troc de son identité contre des aides sociales françaises. Les inégalités salariales, la chasse aux Comoriens, les aides sociales moins élevées ainsi que l’arrivée des impôts sont autant d’étincelles dans ce contexte de poudrière. Reste à savoir quand se rallumera la mèche qui a uni Mahorais et Comoriens lors des émeutes contre la vie chère fin 2011.

Sirikalie Fikami

[1Les Noirs Marrons sont les descendants d’esclaves ayant fui les plantations pour développer leur propre société d’hommes libres dans la forêt, dès le XVIIe siècle.

[2Pour les Noirs Marrons : décisions prises au consensus en présence de tous les membres de chaque village, abolition de la peine de mort en 1850, matrilignage, tribunal populaire… Pour les Amérindiens : partage des terres, travail minimal pour la subsistance, absence de propriété privée, séparation géographique d’individus en cas de dispute plutôt qu’affrontement….

[3Citations issues du documentaire Dessine-moi une frontière de Geneviève Wiels, minute 38.

[4Preuve que tous les enfants de la République n’ont pas la même valeur aux yeux du gouvernement, surtout quand ils sont noirs, musulmans et loin de la métropole : un métropolitain à Mayotte touchera 458,02 euros d’aides pour ses quatre enfants, alors qu’un Mahorais n’en touchera que 134,90 euros pour le même nombre d’enfants.

[5En résonance à la vingtaine de condamnations de l’ONU sur la présence illégale de la France à Mayotte, île comorienne.

[6Toutes les citations sur Mayotte sont issues du documentaire Le Syndrome mahorais réalisé par Frédéric Lambolez et Jean-Marie Pernelle, Enquêteprod, 2015.

 
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