Constitution européenne : Fracture au sein de la CGT

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Le 3 février, le Conseil confédéral national de la CGT [1] a désavoué à une très large majorité la position de la Commission exécutive de la CGT et de son secrétaire général, Bernard Thibault. Par 77 pour, 37 contre et 5 abstentions, le CCN s’est prononcé pour que la CGT appelle à voter "non" lors du référendum sur la constitution européenne.

Cet événement marque une rupture dans le fonctionnement de ce syndicat qui est (était ?) marqué par un très fort rejet des contestations internes.

Revenons d’abord sur la chronologie de l’événement. Depuis plusieurs mois et en particulier depuis que la CES (Confédération européenne des syndicats) s’est prononcée en faveur du traité constitutionnel européen, une certaine tension se manifeste au sein de l’appareil de la CGT. De nombreux militants à la base, déstabilisés par l’abstention du représentant confédéral CGT au sein de la CES, réclamaient fortement que leur syndicat se prononce clairement par rapport à ce texte. La Commission exécutive a justifié cette abstention, en expliquant qu’il n’y avait pas eu de débat sur le sujet dans les syndicats et que la confédération ne pouvait donc pas porter d’autre avis. De plus, la confédération a reporté le débat interne sur la constitution au mois de février 2005... pour ne pas gêner, en particulier la direction du PS dans l’organisation de son référendum interne ? Le journal Le Monde a écrit le 4 février : « Lors de la consultation interne organisée dans le parti tout au long de l’automne 2004, qui a servi en quelque sorte de répétition, les promoteurs du “oui” n’ont pas cessé de mettre en avant l’attitude positive de la Confédération européenne des syndicats (CES) sur le traité. “Même la CGT n’est pas contre”, concluaient invariablement les orateurs. »

Forcing

Tous les syndicats de la CGT ont reçu un ensemble de 9 fiches, rédigées par la confédération pour organiser le débat interne. Sur ces fiches, une seule concerne le traité, qui est présenté en 4 pages d’une tonalité surprenante : ainsi, concernant la charte des droits fondamentaux, adoptée à Nice en décembre 2000, le seul élément d’analyse se résume à : « La CES a souligné et regretté que [l’intégration dans le traité de ces droits] se fasse avec des limites et avec des oublis. » De même concernant « les politiques et actions communautaires » qui représentent 70% du traité constitutionnel, la fiche de la confédération se contente d’en reprendre les têtes de chapitres en mentionnant, avec regret, que le traité « maintient le dogme de non atteinte à la libre concurrence comme référence centrale de la construction européenne ». Aucune explication sur les conséquences du traité pour les travailleurs dans leur vie quotidienne et dans leurs conditions de travail, ou encore sur le démantèlement des services publics ou la multiplication des délocalisations...

Même si la quasi-totalité des militants se sont emparés du débat, la participation des syndiqués a été comme toujours très inégale d’un syndicat à l’autre. Manifestement le matériel confédéral a été peu apprécié et un ressentiment s’est cristallisé contre la CES, la confédération et Thibault en particulier.

La direction confédérale a pourtant continué son forcing pour faire passer son refus de prendre position. La semaine précédant le CCN pour imposer le fait accompli, des « fuites » étaient organisées en direction des médias pour préannoncer la décision du CCN : « La CGT ne donnera pas de consigne de vote ». Et malgré cela, malgré la hargne avec laquelle Thibault a tenté d’imposer sa position, le résultat est tombé : La CGT appelle à voter « non ».

Et, inimaginable, face à cette crise, Thibault s’est alors permis de condamner la position du CCN et a affirmé que « les débats du CCN mettent en évidence de graves carences en matière de démocratie interne ». Si carences il y a eu, elles n’ont été dénoncées que parce que le CCN n’a pas capitulé. De plus, il a évoqué la perspective d’un congrés confédéral anticipé. Celui-ci « clarifierait la situation. Soit il confirmerait les orientations qu’il a incarnées jusqu’alors, lui permettant de continuer son œuvre “réformatrice”. Soit il le mettrait en minorité, comme le CCN jeudi, signifiant probablement alors la fin de sa carrière à la tête de la centrale syndicale ». (Le Monde du 4 février).

Lignes de fracture

Les médias n’ont pas été en reste et ont dénoncé une CGT qui retombait dans ses vieux démons et qui en donnant une consigne de vote au référendum s’alignerait de nouveau dans l’ornière du PCF. Par contre quand la CFDT appelle à voter « oui » au même référendum, ces mêmes médias applaudissent et n’ont rien à y redire. Cette différence de traitement suffit à disqualifier tous ces commentaires.

Depuis, la confédération a retrouvé un peu de raison. Lors de la réunion de la Commission exécutive du 8 février, l’idée du congrès anticipé est abandonnée. La confédération, pour éviter de se voir totalement isolée de la base, prend acte de la volonté des militants. Le texte publié à l’issue de la réunion affirme qu’elle « considère que la contribution votée par le CCN des 2 et 3 février est le bien commun de toute la CGT ».

Ce débat a montré que le recentrage de la CGT n’était pas acquis. Les résistances de la base ont créé des lignes de factures que la confédération va tenter de colmater. Y parviendra-t-elle ? Il est toutefois légitime aujourd’hui de s’interroger : l’expression d’une telle divergence au sein de la CGT, qui s’est traduite par la mise en minorité des "réformateurs" sur un sujet important, pourrait-elle permettre l’émergence d’une ligne alternative à celle de Thibault ?

En attendant, la position de la CGT est un coup dur porté aux partisans de l’Europe ultra-libérale et pourrait être l’élément qui fera basculer le résultat du référendum. Car les militants qui ont mené le combat en interne sont décidés à se battre contre cette constitution et l’influence de la CGT est aujourd’hui encore loin d’être négligeable.

Jacques Dubart (AL Agen)

[1Le Conseil confédéral national (CCN) est l’assemblée des délégués des unions départementales et des fédérations professionnelles de la CGT.

 
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