Constitution européenne : Un élan populaire en quête de sens

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Le « Non » du 29 mai a été une victoire politique et sociale qui aura des répercussions sur l’ensemble du continent, mais aussi la politique et le mouvement ouvrier français. D’ores et déjà, la coloration du « Non » est, sans ambiguïté, sociale et non souverainiste, ce qui est en soi un point d’appui considérable.

Cette campagne aura été l’occasion d’un mouvement de politisation de la société assez large : dans les coins les plus reculés, des comités pour un « Non progressiste » se sont montés. La première victoire de ce Non de gauche a été, dans un premier temps, de rendre inaudible le Non nationaliste. Heureusement que l’État était là pour mettre ce dernier en scène, par le truchement de la « campagne légale » [1] ! Heureusement que les grands médias – tous partisans du Oui – étaient là pour s’en servir comme épouvantail, et inviter complaisamment les Le Pen, les De Villiers, voire même les souverainistes de l’UMP Dupont-Aignan et Christine Boutin, pour que les « défenseurs de la nation » aient une quelconque existence. Car sur le terrain, on en était très loin ! La bataille dans la rue était essentiellement menée par le Non antilibéral et anticapitaliste, les nationalistes étaient quant à eux tout simplement inexistants.

La deuxième victoire aura été de rassembler un très clair « Non syndical ». Face au Oui libéral de l’attelage Medef-PS-UMP-UDF-Verts-CFDT, la plupart des organisations syndicales ont affiché une très nette hostilité au traité constitutionnel, dénoncé comme étant une arme contre les droits des travailleuses et des travailleurs. Le débat interne au mouvement syndical a lui-même été porteur de clarification, notamment à la CGT, au sein de l’union syndicale Solidaires [2] mais aussi, par exemple, de la CNT, qui a clairement choisi les intérêts des travailleurs au détriment de la doxa anarchiste qui fait de l’abstentionnisme un principe intangible.

La troisième victoire aura été de dégager un « Non de classe », en lien avec les luttes sociales. Le climat du référendum a été marqué par une remontée des luttes, bien souvent en lien avec cette question : Peugeot-Aulnay, manifestation de Guéret contre la destruction des services publics le 5 mars, manif européenne de Bruxelles, journée interprofessionnelle du 10 mars, mouvement lycéen, grève de la SNCM, grève des PTT à Marseille, Marche mondiale des femmes, grève à Carrefour en avril, à Total en mai, lutte des marins contre le « Bolkestein » de la mer...

La dénonciation de la Constitution a souvent servi de fédération symbolique du mécontentement social, à défaut d’une fédération autour d’un projet politique précis. Les mouvements revendicatifs ont d’ailleurs majoritairement été animés d’un esprit internationaliste : on n’a guère vu de dénonciation des travailleuses et des travailleurs de l’Est à bas prix. C’est bien l’Europe du Capital, résumée dans ce traité, qui a été dénoncée. Reste à embrayer sur la suite logique : une lutte commune pour une harmonisation sociale par le haut (salaire minimum européen, notamment).

Et maintenant, quelles perspectives ?

Nous devons nous adresser publiquement à celles et ceux qui se sont battus à gauche, à l’extrême gauche et dans les mouvements sociaux, dans les comités pour le Non, afin de débattre des perspectives à donner à la victoire du Non. Il est nécessaire de clarifier les objectifs et orientations des uns et des autres, et de dire clairement quelles sont les options prises : reconstruction d’un pôle de radicalité à vocation gouvernementale ? Ou bien stratégie de transformation sociale par les luttes et les contre-pouvoirs ? Nous entendons mener ce débat dans les collectifs là où nous y participons, mais aussi dans tous les espaces de débats existants, avec les militantes et les militants anticapitalistes et leurs organisations.

Pour notre part, nous faisons le pari que les milliers de personnes qui se sont engagées dans les comités pour le Non ne seront pas forcément fascinées par les manœuvres d’appareil visant à préparer l’alternance en 2007. D’autant qu’on leur a déjà fait le coup en 1981 et 1997. La seule façon d’y échapper serait que les comités pour le Non organisent des « états généraux » pour s’unifier sur des revendications sociales, tout en déclarant qu’ils se battront sur ces revendications, quelle que soit la couleur du prochain gouvernement. Et en Europe !

Ensuite il convient de rappeler que le référendum en France ne constitue qu’une étape et que le processus de ratification continue jusqu’en 2006 avec les consultations aux Pays-Bas, au Danemark, au Luxembourg, en Irlande, en Grande-Bretagne et en République tchèque.

Le Non français aura des répercussions ailleurs en Europe, dans les mouvements sociaux et les syndicats. À l’est notamment, la mise en échec de la Constitution peut agir comme un révélateur : non, l’Union européenne n’est pas la terre promise ; oui l’UE est un instrument de démolition sociale. Dans un certain nombre de pays, des mouvements sociaux radicaux, en rupture claire avec le libéralisme et la très bureaucratique Confédération européenne des syndicats (CES), peuvent émerger, se coordonner progressivement, et porter des revendications communes. L’esprit des mobilisations altermondialistes contre les sommets européens de Nice (2000), Bruxelles (2001) et Séville (2002) peut souffler sur les euro grèves de demain.

Guillaume Davranche (AL Paris-Sud), Laurent Esquerre (AL Paris nord-est)


RENFORCER ALTERNATIVE LIBERTAIRE

Alternative libertaire n’a pas épargné ses efforts pour favoriser une expression libertaire forte durant cette campagne. Cette dernière a débouché sur des commandes importantes de matériel d’expression, des contacts, des adhésions et tout cela a contribué il assurer un plus fort rayonnement de nos idées. Depuis quelques années, notre implantation progresse, c’est encourageant mais cela ne doit pas nous aveugle’ notre voix est encore trop faible pour peser politiquement.

Nous sommes dans un contexte où l’anticapitalisme doit choisir entre un énième avatar de « l’union de la gauche » ou une stratégie qui combine l’affrontement sur le terrain social avec la construction de contre-pouvoirs autonomes et autogestionnaires. Aussi, nous invitons toutes celles et ceux qui, dans les jours, semaines et mois à venir veulent faire progresser cette option à rejoindre et à renforcer Alternative libertaire.

[1Les panneaux d’affichage officiels ont été réservés à huit partis ayant des députés européens. Pour le Oui : le PS, l’UMP, l’UDF, les Verts ; pour le Non : le PCF, le MPF de De Villiers, le FN de Le Pen et le RPF de Pasqua !

[2L’union syndicale Solidaires regroupe notamment les syndicats SUD.

 
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