Corruption : France insoumise, la politique autrement ?

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La France insoumise se veut un parti en dehors des travers politiciens qui entachent les autres mouvements politiques. Or les dernières affaires de ce parti prônant le «  dégagisme  » montrent qu’ils n’en est rien. Son parlementarisme et son culte du chef font de la France Insoumise un parti bourgeois bien comme les autres.

Que penser des procédures judiciaires lancées à l’encontre de membres de la France insoumise (FI)  ? Si celles-ci s’inscrivent, sans trop de doutes possibles, dans un cadre politique, elles n’en soulèvent pas moins certaines questions sur la stratégie de ce mouvement.

Une attaque politique

Le 16 octobre 2018 une quinzaine de perquisitions étaient menées par la justice dans les locaux de la FI, du Parti de gauche et de la société Médiascop, ainsi qu’aux domiciles d’une dizaine de cadres de la FI dont Jean-Luc Mélenchon. Elles concernent deux enquêtes  : une sur des présumés emplois fictifs, c’est-à-dire sur le fait que des personnes censées êtres payées à travailler pour les parlementaires européens de la FI auraient travaillé en réalité pour le mouvement ; et une deuxième sur de présumées irrégularités des comptes de compagne concernant la présidentielle de 2017. Cette dernière enquête vise principalement la société Médiascope et Sophia Chirikou qui était à la fois la présidente et la principale actionnaire de celle-ci, en même temps qu’elle était directrice de la communication de la campagne de Mélenchon. Or Médiascope a été le principal prestataire de service de cette campagne en matière de communication. Autre fait troublant, Sophia Chirikou a touché près de 64 000 euros de dividendes fin 2016 en tant que principale actionnaire de cette société, ce qui pourrait correspondre à un enrichissement personnel dans le cadre d’un conflit d’intérêt. Toutes ces accusations sont pourtant rejetées par les concerné.es et les perquisitions au domicile de Mélenchon et au siège de la FI ont été l’occasion d’une confrontation animée et surtout très médiatisée avec les agents de la police et de la justice. Sans nous prononcer sur le fond de ces enquêtes nous pouvons néanmoins en tirer quelques éléments.

Tout d’abord il est clair que les moyens mis en œuvre sont assez inédits contre un parti d’opposition et ses dirigeants. De la même façon, il n’y a aucune raison de défendre ces procédés qui portent clairement atteintes aux libertés publiques. Il est évident également qu’il n’y a aucune illusion à avoir sur une prétendue indépendance de la justice.

Celle-ci est soit directement aux ordres du pouvoir politique, en ce qui concerne les procureurs, soit aux ordres du système capitaliste pour le reste. Il n’est donc pas interdit de penser que ces enquêtes visent à déstabiliser un parti d’opposition, d’autant que la justice est beaucoup moins réactive et virulente en ce qui concerne les soupçons d’illégalité entachant le financement de la campagne de Macron. Enfin, rien ne sert de hurler avec les loups médiatiques qui ne sont en réalité que les perroquets de la bourgeoisie. Néanmoins il est permis de soulever quelques interrogations légitimes à l’égard de ces événements.

La défense est éloquente, notamment sur la stratégie de la FI. La colère de Mélenchon est en soit parfaitement compréhensible, mais associée aux petites phrases du type «  ma personne est sacrée  » et «  la république c’est moi  » est néanmoins révélatrice de qui se construit dans cette posture  : l’image d’un chef attaqué autour duquel il faut impérativement se regrouper. Car c’est cela le «  dégagisme  » à la sauce insoumise  : le remplacement d’une classe politique par une autre. Et il est peu recommandé de remettre en cause la sacralité du chef. Celui-ci peine d’ailleurs à se départir d’une forme de contradiction inhérente à sa stratégie  : d’un côté un discours virulent contre «  l’oligarchie et son système  » et de l’autre un respect maladif des institutions bourgeoises, de sa police à son armée. Ce qui est problématique dans cette colère ce n’est pas tant celle-ci que ce qu’elle démontre dans sa forme. La mauvaise foi est une des composantes centrales de l’autoritarisme politique quel qu’il soit. Et Mélenchon en est un spécialiste. Comme lorsqu’en octobre il déclarait tranquillement, en défense du Pied nickelé Pavageaud, qu’il n’y avait pas eu de fiche à Force ouvrière  ! La stratégie du «  vous êtes avec nous ou contre nous  » ne s’embarrasse guère de la vérité et Mélenchon en est un spécialiste.

Plus problématique est l’aveuglement qui résulte de cette sacralité du chef. Car peu importe l’aboutissement judiciaire de ces enquêtes, elles montrent de fait quelques points problématiques. Comme, par exemple l’importance, d’une personnalité comme Sophia Chirikou dans la campagne de la FI. Celle-ci, issue du Parti socialiste avant de rejoindre la Gauche moderne pro-sarkozyste en 2007, a été chassée du Média, organe de télévision proche de la FI, pour management brutal. Son parcours politique associé à son rôle à travers sa société Médiascope respire le modèle-type de l’arrivisme politicien. Quelque chose de très classique mais qui ne peut qu’interpeller au sein d’une formation prônant le «  dégagisme  ». Bien que ce ne soit pas si étonnant pour un parti dont le parlementarisme est la stratégie principale.

Le problème du parlementarisme

Question de dissertation  : est-il possible de faire de la politique «  autrement  » tout en s’inscrivant dans le moule institutionnel de la politique traditionnelle  ? Réponse  : il semble que non. Bien des militantes et militants de la FI sont des personnes sincères qui aspirent à un changement politique et social radical mais l’évolution structurelle de ce parti montre une logique de professionnalisation progressive sur un modèle traditionnel. La volonté hégémonique, notamment vis-à-vis du mouvement syndical, la stratégie de négociation inter-partis reposant sur une distribution des places aux nouveaux amis sur les listes aux élections ou encore le verrouillage public des débats internes, en particulier sur la question des migrantes et migrants, ne respirent pas beaucoup la «  politique autrement  ». C’est oublier également que les «  affaires  » qui agitent régulièrement le personnel politique ne sont pas le fruit de quelques brebis galeuses. Ces «  affaires  » ne sont, en réalité, que la rançon quotidienne d’un système politicien reposant sur le clientélisme, les petites affinités nécessaires aux réélections et la professionnalisation politique.

Car l’enjeu n’est pas de «  prendre les institutions  ». Défendre cette perspective c’est se reposer sur l’idée que ces institutions seraient des coquilles vides que l’on remplirait de bleu, de rose ou de vert au gré des élections. Or celles-ci façonnent les individus et les destins, elles imposent leurs cadres d’action et de pensée, et ne sont jamais subverties. Le parlementarisme bourgeois ne peut que conduire à la perdition de ceux et celles qui veulent une politique «  autrement  ».

Tristan (AL Toulouse)

 
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