reportage

Deux controverses au Forum pour un antiracisme politique

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[Vidéos] Un an après la 1re édition, un 2e Forum « Reprenons l’initiative » pour un antiracisme politique s’est tenu le 8 octobre à Saint-Denis. Avec une diversité d’intervenants (Fassin, Bouamama, Gresh, Benbassa, Lin-Jung...) qui ont cherché les voies d’une action commune, sans tomber dans le consensus mou.

Le racisme n’est pas qu’un problème moral qui se combat par une simple protestation indignée ou éducative. C’est une politique délibérée qu’il faut donc combattre politiquement.

Cette idée de base, c’est le dénominateur commun des associations, des militant.es et des universitaires qui ont participé à la 2e édition du Forum « Reprenons l’initiative », le 8 octobre à la bourse du travail de Saint-Denis.

La diversité était réelle, allant du Parti des indigènes de la république (PIR) à la Ligue des droits de l’homme (LDH) et, dans l’assistance, des militant.es d’Europe Écologie-Les Verts à Alternative libertaire, en passant par le PCF, Ensemble ou le NPA. L’absence de syndicalistes comme intervenants lors des tables rondes montre cependant qu’il reste beaucoup à faire pour lier les combats.

Le texte d’appel ne cachait aucune des divergences existantes. Il les pointait, même, pour inviter à l’échange.

Les débats sur le contexte international et sur l’existence de différents racismes ont été plutôt consensuels. Ceux sur les enjeux du féminisme ou de l’homophobie sont hélas plutôt passés à la trappe...

Un large accord, assez pessimiste au demeurant, s’est établi sur le contexte international. L’islamophobie déployée en Occident a été analysée comme un outil pour préparer les esprits à accepter des guerres impérialistes sur fond du soi-disant « choc des civilisations ».

Un outil permettant de viser une « cinquième colonne » qui serait cachée dans les quartiers populaires, justifiant d’avance la répression et les bavures policières.

Alors qu’Houria Bouteldja (PIR) pointait l’urgence de faire reculer la sympathie pour Daech et Soral dans les quartiers populaires, Laurent Lévy (Ensemble !) constatait le repli nationaliste qui gagne du terrain dans l’Hexagone.

Racisme d’État : un terme inapproprié ?

Deux controverses ont finalement traversé toute cette journée : celle du racisme d’État et celle de l’universalisme.

Michel Tubiana (ex-président de la LDH) et Esther Benbassa (sénatrice EELV) refusaient d’utiliser l’expression « racisme d’État » en expliquant qu’il n’existe pas (pas encore) de lois racistes qui structurent la société française. Ils préfèrent donc parler de « pratiques racistes de l’État ».

Saïd Bouamama (Front uni des immigrations et des quartiers populaires, FUIQP) a pris le contre-pied, sans se montrer pleinement convaincant. Il a rappelé (à juste titre) l’existence de la loi de 2004 contre le port du hidjab dans les lycées, ou celle sur le livret des gens du voyage. Mais il n’a pu faire la démonstration que ces lois étaient au cœur du fonctionnement de l’État.

Saimir Mile et Anina Ciuciu (association La Voix des Roms, en photo) et de Franco Lollia (Brigade antinégrophobie), ont détaillé tout ce que les violences policières et judiciaires quotidiennes dans les bidonvilles et les quartiers-ghettos ont de concret. Ils donnaient ainsi à voir qu’il n’est pas besoin de législation spécifique pour que l’État mène une politique raciste ressentie par ses victimes dans leur chair, rendant un peu vain ce débat sémantique quand il s’agit de construire une riposte politique.

Anina Ciuciu (association La Voix des Roms)

Universalisme = colonialisme ?

Youcef Brakni, militant à Bagnolet (93) a violemment dénoncé les organisations de gauche qu’il a toujours retrouvées contre lui dans ses combats locaux, accusant les valeurs universelles construites autour des « droits de l’homme » de ne prendre en compte que les valeurs de « l’homme blanc » dans une démarche coloniale.

Dans cette veine, plusieurs intervenants ont insisté sur la nécessité d’organiser chacun « sa communauté » de manière autonome pour faire face aux oppressions spécifiques ressenties par chacun.

Un débat illustré jusqu’à la caricature quand Houria Bouteldja a expliqué que la « classe moyenne blanche » était complice de l’impérialisme français puisqu’elle pouvait consommer à bon marché, grâce aux matières premières extraites dans un tiers-monde dominé, et aux produits manufacturés fabriqués dans les usines du Sud.

Tout cela n’est pas faux... à condition d’avoir à l’esprit que, dans ce cas, les salarié.es issu.es de l’immigration sont tout aussi complices de l’impérialisme français que leurs homologues blancs... Mais si faire ce genre de constat ne sert qu’à fabriquer de l’indignation morale et à culpabiliser les uns ou les autres, il ne sert pas à grand-chose. Les vraies questions sont l’émancipation des pays du Sud des traités commerciaux léonins qui les entravent, et la relocalisation des productions. Des questions qui intéressent toute et tout révolutionnaire internationaliste, quelle que soit la couleur de sa peau.

Mais l’auto-organisation communautaire s’oppose-t-elle nécessairement à une solidarité universaliste ? Car si la première est un droit inaliénable pour celles et ceux qui souhaitent combattre les discriminations qui les visent, il n’empêche que la seconde — si elle n’est pas dévoyée dans du paternalisme — est bien souvent indispensable pour aider les communautés concernées les plus fragiles à résister. Et plus fondamentalement, cet "universalisme" de classe que nous appelons internationalisme prolétarien demeure une boussole indispensable.

La journée s’est terminée autour de témoignages forts sur les violences policières et la répression.

Des rendez-vous sont annoncés pour le printemps afin de faire entendre une autre voix au milieu de l’arène électorale : une caravane à travers la France, une marche nationale autour du 21 mars (journée internationale de lutte contre le racisme)...

Jean-Yves (AL 93 centre)

 
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