Entretien + bonus audio

Dialogue autour de « Premières mesures révolutionnaires »

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[audio] Un long entretien entre Eric Hazan (éditions La Fabrique), Guillaume Davranche et Jean-Yves Lesage (Alternative libertaire) autour du livre Premières mesures révolutionnaires.

Six ans après L’Insurrection qui vient, que nous avions modérément apprécié, les éditions La Fabrique publient Premières Mesures révolutionnaires, d’Éric Hazan et Kamo, un jeune militant. L’ambition est cette fois, partant de l’inéluctable insurrection à venir, d’assurer son irréversibilité et d’empêcher la dégénérescence bureaucratique de la révolution. À la lecture, bonne surprise : beaucoup d’idées convergentes avec celles d’AL [1], un certain souffle, des propositions originales – notamment sur la question de la santé –, d’autres moins mais remises au goût du jour… Et puis un lyrisme enthousiasmant… mais qui parfois camoufle mal des réponses insuffisantes, voire des points aveugles. Pour tirer cela au clair, AL a interrogé Éric Hazan.

Alternative libertaire : Quand vous imaginez la révolution, vous évoquez une situation où le pouvoir « s’évapore », comme en 1789, et où la population prend en main sa destinée, dans un certain chaos, prélude à une société nouvelle. Cependant, évoquant Mai 68 ou le Printemps arabe, vous dites : « rien n’était pensé pour faire suite à ce magnifique mouvement populaire », et du coup le pouvoir antérieur est revenu occuper la place laissée vacante. Comment empêcher ce retour ?

Éric Hazan  : La recette d’une révolution ratée, on la connaît : 1) une révolution populaire victorieuse ; 2) un gouvernement provisoire qui s’autoproclame et convoque des élections ; 3) l’élection d’une Chambre de représentants qui sont, par la force des choses, issus de l’ordre ancien, et qui vont mener la contre-révolution. C’est ce qu’on a vu en 1848, en 1870, en 1968… La première mesure c’est donc de s’opposer à l’installation d’un gouvernement provisoire.

Alternative libertaire : Cela, nous le partageons tout à fait. Mais, pour éviter qu’un nouveau pouvoir d’État ne se coagule, nous pensons qu’il faut lui opposer un pouvoir populaire structuré, visible, incarné. Et cela, vous ne l’écrivez pas vraiment, pourquoi ?

Éric Hazan  : C’est vrai qu’on n’emploie pas cette formule, mais pour nous, il faut confier la gestion des affaires aux premiers intéressés. L’expérience des sections parisiennes de 1793 est instructive : des assemblées ouvertes, fonctionnant au consensus, ne votant qu’en cas de blocage. C’est là que doivent se décider la plupart des choses, pour éviter le retour d’un parlementarisme mortifère.

Alternative libertaire : Votre livre est résolument communiste, selon l’acception originelle : « De chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins ». On ne quantifie pas, la consommation est libre et gratuite. Là encore, nous sommes d’accord, mais avec des limites. Jadis, l’équation communiste consistait à ajuster la production aux besoins. Aujourd’hui, avec la prise de conscience de la finitude de la planète, un troisième terme s’est ajouté à l’équation : on doit rechercher l’équilibre entre les besoins, la production, et les capacités de la biosphère. Ça signifie que le communisme n’est plus envisageable intégralement. Certes, des secteurs entiers doivent être systématiquement libres et gratuits : l’éducation, la santé, les transports, les communications, le logement… Mais pour un certain nombre de biens de consommation – vêtement, nourriture, vaisselle, voitures – ne vous semble-t-il pas qu’il faille mettre des limites à ce qui peut être consommé, et exiger une contribution de chacun ?

Éric Hazan : Il faut bien sûr mettre fin à une surproduction qui est liée au capitalisme. Quant à la surconsommation, elle doit tomber d’elle-même avec ce système. Et vous avez raison à propos de l’écologie, même si elle joue trop souvent, ces derniers temps, le rôle d’« opium du peuple », de religion laïque dont on inculque les dogmes – le tri des déchets par exemple – dans les écoles… Le vrai problème, c’est l’expansion urbaine, ces villes qui progressent comme des tumeurs, ces milliers d’hectares de terres arables qui disparaissent sous le bétonnage…

Nous prônons le communisme, mais pas l’abolition immédiate de l’argent, comme l’avaient tentée les Khmers rouges (!). Nous voulons repousser l’argent aux marges de la vie. Que l’essentiel des biens et services soient gratuits, et qu’on ne garde une monnaie que pour les biens de consommation non essentiels.

Alternative libertaire : Venons-en à la question hautement sensible des tâches de coordination, gestion, répartition à l’échelon régional ou national. Vous les assignez à des « groupes de travail répartis dans tout le pays » non élus, composés de volontaires. Ne craignez-vous pas que, du coup, s’y incrustent des charlatans ou des gens ayant un intérêt privé à y siéger ?

Éric Hazan : C’est préférable à la création de petits parlements locaux. J’imagine que, s’il y a des charlatans, ils seront neutralisés. Ces postes seraient transitoires, une année serait un maximum, et ne confèreraient aucun avantage matériel, ce qui freinerait les arrivistes.

Mais nous n’évoquons cela que pour l’échelon régional. À l’échelon local, on n’est pas obligé d’avoir des délégué-e-s. L’assembléisme peut suffire. Ce qui est important surtout, c’est qu’on « décapitalise » Paris, qu’on relocalise les décisions.

Alternative libertaire : Nous avons, avec votre conception de la révolution, une divergence, disons, philosophique. Tout votre livre est traversé par un souffle spontanéiste un peu « kropotkinien » : il y a la révolution, puis un communisme harmonieux se met en place. Ce n’est pourtant pas l’enseignement des révolutions du XXe siècle. Vous ne dites rien du rôle de la minorité révolutionnaire qui devra défendre, souvent à contre-courant, les idées égalitaristes, communistes et autogestionnaires. Ne prenez-vous pas l’adversité un peu à la légère ?

Éric Hazan : Le livre ne se veut pas un programme. En l’écrivant, nous avons surtout voulu tracer des pistes sur ce que peut être l’après-révolution, avec tout ce qu’il peut y avoir d’utopique d’« hors du commun » dans cette proposition. Nous en prenons notre parti. Il faut sortir du pessimisme ambiant qui fait le jeu du fascisme, des Soral et des Dieudonné. Réduit à lui-même, l’antifascisme est un leurre. C’est en allant de l’avant, en ressuscitant l’espoir d’une autre société qu’on les balaiera.

Alternative libertaire : Comment s’organiser pour cela ?

Éric Hazan : Il faut une organisation qui permette de travailler ensemble, en s’exonérant de la bureaucratie. Je connais mal le modèle organisationnel communiste libertaire, mais je pense que c’est possible. En tout cas, il est urgent de rompre avec ce système. Sinon, il peut entrer dans une déliquescence sans fin, qui rendra la rupture beaucoup plus difficile. Walter Benjamin disait : « La catastrophe, c’est le maintien de l’existant. »

Propos recueillis par Guillaume Davranche (AL Montreuil) et Jean-Yves Lesage (AL 93)

  • Éric Hazan et Kamo, Premières Mesures révolutionnaires, La Fabrique, 2013, 80 p., 8 euros.

[1] Exprimées notamment dans Un projet de société communiste libertaire, Éditions d’AL, 2008.

 
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