Documentaire : I’m not your negro

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I’m not your Negro » (« Je ne suis pas votre nègre »), cette phrase de James Baldwin donne son titre au film documentaire du réalisateur haïtien Raoul Peck qui lui est consacré. Et Baldwin poursuit : « La plupart des Blancs que je croise ne sont pas racistes. Mais ils doivent se demander pourquoi ils ont besoin d’avoir un nègre. » C’est là tout l’enjeu de l’œuvre de Baldwin, auteur afro-américain ayant participé de près au mouvement pour les droits civiques : explorer les tensions raciales ainsi que les non-dits qui parcourent la société états-unienne et empêchent de réfléchir à une réelle émancipation collective. Peck entreprend de nous faire partager cette pensée fulgurante sans commentaires mais simplement en mettant en images les mots de Baldwin.

Le film est là pour faire réfléchir les spectateurs et spectatrices, pour les faire réfléchir vraiment, en pointant les contradictions : vous êtes blancs et vous dites que vous n’êtes pas racistes mais alors pourquoi les « nègres » existent-ils ? Pourquoi les œuvres de fiction – dont beaucoup d’extraits sont présentés dans le documentaire – sont-elles si remplies de violences et de stéréotypes racistes ? Mais l’enjeu du film, c’est d’abord et avant tout de s’adresser à celles et ceux qui subissent et combattent les systèmes racistes, coloniaux, ségrégationnistes, pour les encourager sur le chemin de la révolte.

C’est à ces personnes, plus ou moins militantes, plus ou moins engagées que Raoul Peck propose de faire (re)découvrir la pensée lumineuse de Baldwin, qui met des mots clairs et précis, sans détours, sur des réalités qui parlent toujours 50 ans plus tard. À travers un enchevêtrement organisé d’images d’archives qui illustrent la ségrégation raciale, d’extraits de films qui, de manière inconsciente, en montrent la réalité quotidienne, et de passages d’interviews de Baldwin à la télévision, le discours se déroule, implacable.

La voix-off lit un ouvrage inachevé et inédit de l’auteur afro-américain, qui avait pour projet d’écrire sur trois figures du mouvement des droits civiques assassinés avant leurs 40 ans : Martin Luther King, Malcolm X et Medgar Evers. Le film commence donc par la fin et déroule ces trois trajectoires militantes si importantes, si subversives, qu’elle furent stoppées net, par trois assassinats successifs. L’Histoire, traduite par les mots de Baldwin, place la spectatrice et le spectateur dans la peau d’un afro-américain ou d’une afro-américaine des années 1960, subissant dans sa chair les humiliations, les mises au ban, les accusations, les suspicions, les lynchages.

C’est une œuvre pédagogique importante que Peck livre ici, et cela pour plusieurs raisons. D’abord, parce que la pensée de Baldwin est articulée avec des archives télévisuelles et cinématographiques, ce qui permet de mettre en perspective les mots et les images, et d’être d’autant plus frappé.es par la pertinence des uns et la violence des autres. Mais aussi parce que le film permet à chacun et chacune de comprendre sa propre colère et de se saisir de la pensée acérée de Baldwin pour s’armer dans la bataille des idées et les luttes militantes.

Adèle (AL Montreuil) et Ben (AL Paris-Nord-Est)

  • Raoul Peck, I’m not your negro, 2016, 93 mn.
 
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