Dossier 1914 : Émile Aubin : «  Silence, les gueulards !  »

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Un document rare. Dans l’ultime numéro du Libertaire d’avant-guerre, daté du 1er août 1914, l’édito d’Émile Aubin met en garde les nationalistes et le gouvernement  : le peuple ne veut pas la guerre. De celle-ci peut naître la révolution.

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Le Libertaire du 1er août 1914, ultime numéro d’avant-guerre.

« À Berlin ! À Berlin ! » hurlaient ­lundi soir, sur les grands boulevards, les francs-fileurs et les réformés de L’Action française. […] Mais le peuple, le vrai peuple de Paris a imposé silence à ces revanchards de papier mâché. Une foule immense, répondant à l’appel de La Bataille syndicaliste a fait entendre, sur les boulevards, la protestation du Paris ouvrier.

« À bas la guerre ! Vive la paix ! » ont clamé les travailleurs qui, n’ayant aucun intérêt à défendre dans la boucherie annoncée ont ainsi signifié leur volonté de ne pas se laisser emmener au massacre pour les beaux yeux des dirigeants.

Si l’on compare l’état d’esprit de la foule qui manifestait mardi soir, avec celui des badauds qui, en juillet 1870, hurlaient sur les boulevards, on voit tout de suite qu’il y a quelque chose de changé dans la mentalité populaire.

C’est en chantant des airs patriotiques que nos pères célébraient la déclaration de guerre. C’est par L’Internationale que le peuple d’aujourd’hui accueille la nouvelle d’un conflit armé. S’ils ne sont pas des imbéciles, les gouvernants feront bien de tenir compte de cet état d’esprit s’ils ne ­veulent pas s’exposer à de graves mécomptes.

Si même la grande majorité du peuple marchait — ce qui n’est pas du tout certain — la fin de la guerre internationale ne serait peut-être pas la fin du conflit. Il est toujours dangereux de confier des armes au peuple quand on vient de semer partout le deuil et la misère. Réfléchissez, messieurs les gouvernants !

Mais les ouvriers ont le devoir de ne pas arrêter leur protestation. Unis avec les prolétaires de l’Internationale, ils doivent, par des manifestations répétées, signifier leur volonté de maintenir la paix à tout prix.

L’action des travailleurs du monde constitue, à l’heure actuelle, la ­seule chance de paix.

Nous savons qu’en agissant ainsi nous allons déchaîner les colères et les injures des ratapoils de la presse réactionnaire. Déjà, la manifestation de mardi a eu le don de mettre ces ­messieurs en fureur : « Prussiens ! » ont crié les petits-fils de ceux qui, il y a cent ans, ramenaient leur roi fantoche dans les fourgons de soldats de Blücher  [1]. « Lâches ! » hurlaient non moins fort ceux qui, à l’avance, salissent leur pantalon à la pensée qu’ils peuvent risquer leur peau dans un conflit quelconque.

Lâches !!! Non, messieurs les prétoriens, nous ne sommes pas des lâches ! […] Ce n’est pas parce que nous tremblons pour notre peau que nous protestons ­contre la boucherie qui se prépare. Poussez le peuple à la révolte ! Essayez de déchaîner un conflit et vous verrez ceux qui, à ce moment-là, trembleront pour leur peau. […]

­Votre courage va bien jusqu’à hurler « À Berlin ! » quand la police est là pour vous protéger. Mardi, vous avez fui quand le peuple a fait entendre sa protestation. […] Silence, les ­chauvins ! Silence, les gueulards !


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Ouvrier électricien, syndicaliste du Bâtiment et rescapé du bagne militaire (« Biribi »), Émile Aubin (1886- ?) est secrétaire de rédaction du Libertaire, hebdomadaire de la Fédération communiste anarchiste, en 1913-1914. Après l’échec de l’opposition à la guerre, il partira au front et renoncera à la révolution.


Voir les autres articles du dossier :

- La Grande Guerre : pouvait-on l’empêcher ?
- Les fractions du mouvement ouvrier en 1914
- Contre la guerre : trois stratégies (CGT, PS, FCA)
- Viviani : l’art de l’enfumage gouvernemental
- Action, reculade, effondrement : onze journées dramatiques
- Chronologie : Quatre ans de montée vers la guerre
- Pourquoi le Carnet B n’a-t-il pas été appliqué ?
- Épilogue : Résister à l’union sacrée


[1] Le général prussien Blücher est un des vainqueurs de Napoléon Ier en 1815, permettant à Louis XVIII de monter sur le trône de France.

 
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