Dossier 1914 : Épilogue : Résister à l’union sacrée

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Le mouvement ouvrier aura donc échoué à empêcher la guerre. En son sein, une majorité va désormais se résigner à l’union sacrée pour la « défense nationale ». Mais une minorité pacifiste va peu à peu se ressaisir, et réveiller les idéaux internationalistes. En son sein, les anarchistes joueront un rôle moteur.

En août 1914 le mouvement ouvrier français entre dans une nouvelle époque. Désireux de réaliser l’« union sacrée », le gouvernement incorpore le PS et s’adjoint la direction confédérale de la CGT. Seule une minorité pacifiste va, contre vents et marées, refuser la concorde nationale.

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Hélène Brion (1882-1962)
Institutrice socialiste et féministe, elle est, en 1914, la seule femme à siéger au comité confédéral de la CGT. Après avoir soutenu la défense nationale, elle se rapprochera, à partir d’août 1915, de la minorité pacifiste.

De l’historiographie classique de cette période se dégage parfois l’impression que le noyau de la revue La Vie ouvrière — Monatte, Rosmer, Merrheim, Dumoulin, entre autres — en a constitué le pivot. Ce serait sous-estimer le pluralisme de cette minorité pacifiste. En effet, elle va également être charpentée par une tendance avec laquelle La Vie ouvrière avait durement polémiqué en 1913-1914 : celle de la Fédération communiste anarchiste (FCA) et des « ultras » du syndicalisme révolutionnaire, présents notamment dans la fédération du Bâtiment.

La FCA avait été parmi les plus intran­sigeants adversaires de la guerre. En août 1914, elle est démembrée. Sa postérité ne se réduira cependant pas à des trajectoires individuelles, faites ici de reniement, là d’héroïsme. Ceux de ses militants qui auront une trajectoire collective l’inscriront dans la résistance à la guerre.

Quand, en février 1915, paraîtra le tout premier manifeste international contre la guerre, cosigné de 36 personnalités de ­l’anarchisme de tous pays, ce sont deux anciens secrétaires de la FCA, Henry Combes et Édouard Boudot, réfugiés à Londres, qui y figureront pour la France. Durant tout le conflit, un groupe de la FCA, les Amis du Libertaire, maintiendra la flamme du pacifisme à Paris même, avec une propagande audacieuse, sanctionnée par des années de prison : distributions de tracts, publication d’un numéro clandestin du Libertaire...

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Jules Lepetit (1889-1920)
Terrassier, orateur de la FCA, Lepetit sera, en 1916, un des fondateurs du Comité de défense syndicaliste, fer de lance de la résistance à la guerre.

Cette action rencontrera celle de Sébastien Faure, animateur de l’hebdomadaire pacifiste libertaire Ce qu’il faut dire. Elle sera en phase avec celle des « ultras » des Métaux de la Loire ou du Bâtiment parisien. Ces derniers, avec des gens comme Raymond Péricat, Jean-Louis Thuillier, Jules Lepetit ou Benoît Broutchoux, vont fournir les cadres du Comité de défense syndicaliste, fer de lance de la résistance à l’union sacrée au sein de la CGT. Ce seront eux les instigateurs, en mai 1918, du congrès des syndicats minoritaires et de la tentative de grève générale pour la paix.

C’est autour de cette tendance restée fidèle à ses idéaux que se reconstituera le mouvement anarchiste après-guerre, alors que les vieux militants ayant cosigné le fameux « Manifeste des seize », en soutien aux Alliés, se seront disqualifiés.

Néanmoins, le fiasco de juillet 1914 aura porté un coup fatal à la stratégie de grève générale contre la guerre. Dans les années 1920-1930, l’Union anarchiste continuera certes à s’en réclamer par tradition mais, à l’approche du moment décisif, fin 1938, le reflux des luttes ouvrières la contraindra à y renoncer [1].

Faut-il en déduire la puérilité des formules d’avant 1914 : l’antimilitarisme, l’antipatriotisme, la désertion, le sabotage de la mobilisation ?

Le PS, qui disait vouloir concilier internationalisme et patriotisme, les rejetait en bloc. Il se ralliera également en bloc à la guerre. Force est de constater que, si les formules radicales n’ont pas constitué un vaccin contre le reniement, c’est bien dans la mouvance qui les a brandies — la FCA, la gauche de la CGT — qu’on trouvera le plus de forces pour résister à la guerre.

Guillaume Davranche (AL Montreuil)


Voir les autres articles du dossier :

- La Grande Guerre : pouvait-on l’empêcher ?
- Les fractions du mouvement ouvrier en 1914
- Contre la guerre : trois stratégies (CGT, PS, FCA)
- Viviani : l’art de l’enfumage gouvernemental
- Action, reculade, effondrement : onze journées dramatiques
- Chronologie : Quatre ans de montée vers la guerre
- Pourquoi le Carnet B n’a-t-il pas été appliqué ?
- Verbatim : Émile Aubin : « Silence, les gueulards ! »

[1] Lire « Septembre 1938 : Les anarchistes, ni “munichois” ni “antimunichois” » dans Alternative libertaire de septembre 2008.

 
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