Dossier 1914 : Pourquoi le Carnet B n’a-t-il pas été appliqué  ?

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À la veille d’une guerre, le gouvernement avait prévu d’arrêter tous les antimilitaristes fichés au « Carnet B », car susceptibles d’entraver le déroulement de la mobi­lisation. Le jour J, pourtant, il renonça à ce plan, faisant naître, à tort, un soupçon de marchandage avec la CGT.

En 1914, tout révolutionnaire actif a conscience qu’il est répertorié dans un fichier de police nommé « Carnet B », dont l’existence a été révélée par inadvertance en 1912, avant d’être officialisée par l’Assemblée nationale.

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Scoop
La vraie nature du Carnet B a été révélée par La Guerre sociale du 28 février 1912.

Chaque préfet doit y inscrire les antimilitaristes de son département susceptibles de perturber la mobilisation en cas de guerre — soit, à 95 %, des anarchistes et des syndicalistes révolutionnaires. On apprendra, après-guerre, que le fameux fichier listait, en 1914, 1.771 suspects à arrêter immédiatement en cas de mobilisation  [1]. Mais, à l’époque des faits, on imagine qu’il y en a bien davantage — 15.000, d’après une estimation de L’Humanité en mars 1912.

Durant toute la semaine de crise européenne de juillet 1914, le Carnet B pèse comme une épée de Damoclès au-dessus des militants qui peuvent, à loisir, imaginer le sort qui leur est réservé en cas d’arrestation : le poteau d’exécution ou, au minimum, le camp de concentration. En mai 1913, La Guerre sociale a en effet révélé que l’armée française en préparait deux à cet effet, dans la Sarthe et dans le Morbihan.

Or, le 1er août 1914, à 14h35, le ministre de l’Intérieur, Louis Malvy, fait télégraphier aux préfets de ne pas appliquer le Carnet B au syndicalistes et aux socialistes. Puis, vers 21 heures, un second télégramme en exempte également les anarchistes, à l’exception des plus dangereux.

Pourquoi cette non-application ?

On glosera beaucoup, pendant des décennies, sur ce choix. La chronologie exacte des faits — révélée en 1977 par Jean-Jacques Becker  [2] — est pour­tant claire : il s’agissait bien d’une politique audacieuse, voulue par le gouvernement, et non d’une initiative individuelle du seul ministre Malvy. Les dirigeants de la CGT n’ont rien marchandé, et Miguel Almereyda, qui s’est vanté d’avoir convaincu Malvy, n’a en réalité pas joué de rôle déterminant dans cette décision.

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Miguel Almereyda (1883-1917)
dirige Le Bonnet rouge, quotidien proche du gouvernement. Ex-anarchiste, ex-socialiste, il plaide pour la non-application du Carnet B.

Le matin du 1er août 1914, au conseil des ministres, Malvy a pu rassurer ses pairs. Il a eu le temps de lire le rapport de son informateur sur le comité confédéral CGT de la veille au soir. Il sait que la CGT ne tentera pas de grève générale. La répression serait inutile, voire contre-productive. Le gouvernement, Viviani en tête, se ­range à son avis.

Quand il retourne Place Beauvau, Malvy reçoit Almereyda, ancien anarchiste et désormais directeur d’un quotidien proche du pouvoir, Le Bonnet rouge. La veille au soir, après l’assassinat de Jaurès, Almereyda est déjà venu le trouver pour l’adjurer de pas appliquer le Carnet B  [3]. En ce 1er août, Malvy le rassure : « Vous avez ma parole. Je prends ça sur moi. » Et, avec son assentiment, le journaliste court aussitôt publier la bonne nouvelle, qui paraît l’après-midi même dans Le Bonnet rouge : « Aujourd’hui nous sommes formellement autorisés à déclarer que, si le gouvernement doit un jour décréter la mobilisation, on ne fera pas usage du Carnet B. Le gouvernement fait confiance […] à la classe ouvrière. […] La France ne veut pas la guerre ; son gouvernement s’est affirmé résolument pacifiste. Si, par malheur, on voulait perpétrer ailleurs le crime monstrueux […], tous les Français sauraient faire leur devoir. C’est ce qu’a voulu marquer le gouvernement en renonçant à user du Carnet B. »

Peu après, à partir de 16 heures, le décret de mobilisation générale est affiché dans tout le pays.

Une interrogation demeure : que se serait-il passé si, en juillet 1914, le ­brutal Georges Clemenceau avait eu la main sur le ministère de l’Intérieur, plutôt que l’habile Louis Malvy ? Que se serait-il passé si, en application du Carnet B, des centaines de militants avaient été parqués en camp de concentration ? Que se serait-il passé si Léon Jouhaux, au lieu d’être invité dans l’union sacrée, était devenu un martyr du pacifisme ?

Dans l’immédiat, cela n’aurait pas provoqué un soulèvement populaire. Tout au plus la rébellion de quelques groupes de syndiqués. Mais, dans un second temps, l’indignation aurait pu accélérer la cristallisation du pacifisme au sein du mouvement ouvrier. Et, avec des leaders persécutés plutôt qu’associés au pouvoir, le destin du syndicalisme révolutionnaire français eût sans doute été radicalement différent.

Comme le note Jean-Jacques Becker, ne pas appliquer le Carnet B a « sans aucun doute rendu plus facile à l’opposition ouvrière son intégration dans la communauté nationale »  [4].

Guillaume Davranche (AL Montreuil)


Voir les autres articles du dossier :

- La Grande Guerre : pouvait-on l’empêcher ?
- Les fractions du mouvement ouvrier en 1914
- Contre la guerre : trois stratégies (CGT, PS, FCA)
- Viviani : l’art de l’enfumage gouvernemental
- Action, reculade, effondrement : onze journées dramatiques
- Chronologie : Quatre ans de montée vers la guerre
- Verbatim : Émile Aubin : « Silence, les gueulards ! »
- Epilogue : Résister à l’union sacrée

[1] Jean-Jacques Becker, Le Carnet B, Klincksieck, 1973.

[2] Jean-Jacques Becker, 1914, Comment les Français sont entrés dans la guerre, FNSP, 1977.

[3] Francis Jourdain, Sans remords ni rancune, Corrêa, 1953.

[4] Jean-Jacques Becker, 1977, op. cit.

 
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