Dossier 1917 : Juin-juillet : Provoquer une insurrection ne suffit pas

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Durant le mois de juin, alors que se prépare une offensive sur le front pour «  ressouder la nation  », l’exaspération monte dans la garnison et dans les usines en crise. À plusieurs reprises, les anarchistes tentent de fomenter une insurrection contre le ­gouvernement provisoire, quitte à défier le congrès des soviets. Le Parti bolchevik désapprouve et retient ses troupes.

Manifestation du 18 juin 1917, à Petrograd.
Alors que le congrès des soviets a appelé à une grande marche populaire pour réaffirmer la confiance au gouvernement provisoire, une large majorité des manifestants défile sous les banderoles bolcheviks : « Le pouvoir au peuple, la paix dans le monde, la terre au peuple » (à g.) et « A bas les ministres capitalistes » (à dr.). cc The Kathryn and Shelby Cullom Davis Library

Le Ier congrès panrusse des soviets, qui se réunit à Petrograd du 3 au 24 juin, s’ouvre dans un climat assez tendu. D’une part, le gouvernement, piétinant les espoirs de paix, prépare une offensive d’été sur le front austro-allemand, ce qui exaspère les soldats casernés à Petrograd, qui n’ont aucune envie d’y retourner. D’au­tre part, depuis fin avril, les forces conservatrices d’un côté, l’extrême gauche de l’autre, sont de plus en plus vindicatives.

Il y a là 1.090 délégués, représentant 519 soviets d’ouvriers, de soldats et de paysans. La gauche (bolcheviks, mencheviks inter­nationalistes et une poignée de SR), pèse moins de 15 % des mandats face à la majorité modérée SR-mencheviks. Une instance nationale, le comité exécutif panrusse des soviets (VTsIK) est élue, qui prêche l’apaisement au nom de la patrie et de la révolution.

La FAC estime au contraire qu’il faut riposter aux provocations réactionnaires. Elle espère obliger les congressistes à approuver sa radicalité, en commettant un coup d’éclat.

Deux jours après l’ouverture de ces assises, le 5 juin, 80 anarchistes armés, emmenés par Asnine, investissent l’imprimerie du quotidien réactionnaire Rousskaïa Volia. L’idée est de poser publiquement la question de la réquisition des moyens d’expression de la bourgeoisie au profit des organisations ouvrières. Mais la majorité du congrès des soviets condamne cette initiative et exige l’évacuation. Dans l’imprimerie occupée, Asnine change alors son fusil d’épaule et invite les typographes à s’emparer des machines pour former une coopérative. Raté. Tout au plus acceptent-ils de tirer un tract pour la FAC. Le soir même, dépités, les anarchistes évacuent donc le bâtiment de la Rousskaïa Volia et se replient sur la datcha Dournovo.

L’incident aurait pu se limiter à cet échec. Mais le gouvernement, soucieux de prouver son autorité auprès de la bourgeoisie, commet une erreur. Il lance un ultimatum à la FAC, lui enjoignant d’évacuer la datcha Dournovo dans les vingt-quatre heures. La riposte populaire est immédiate : des grèves éclatent dans 28 usines de Vyborg, dont les rues se peuplent soudain de gardes rouges. Une cinquantaine de matelots de Cronstadt accourent pour défendre la datcha.

De nouveau, le congrès des soviets est appelé à réagir. De nouveau, la majorité cherche l’apaisement, envoie des émissaires auprès de la FAC et auprès du gouvernement, invite les ouvriers à cesser les grèves et les gardes rouges à remiser leurs fusils.

La FAC cherche alors à pousser son avantage. Le soir du 8 juin, elle réclame au congrès des soviets non seulement son maintien dans la datcha, mais la socialisation de trois journaux de droite (Novoïe Vrémia, Rousskaïa Volia et Retch). La gauche du congrès, dont les bolcheviks, appuient ces revendications.

123 délégués votent la manifestation en armes

L’affaire de la datcha Dournovo a créé une atmosphère électrique à Vyborg et à Cronstadt, alors que plusieurs régiments – dont le 1er Mitrailleurs – sont vent debout contre leur envoi au front. À ­Moscou, c’est carrément tout le régiment de Dvinsk, commandé par l’anarchiste Gratchov, qui se mutine et refuse de monter au front. La situation est idéale pour faire éclater les contradictions devant le congrès des soviets, estiment conjointement la FAC et la fédération de Petrograd du Parti bolchevik.

Le 9 juin dans l’après-midi, à la datcha Dournovo, une assemblée réunit 123 délégués d’usines et de régiments et vote, pour le lendemain, une manifestation armée sur les mots d’ordre « contre la guerre » et « tout le pouvoir aux soviets », appelant à chasser la bourgeoisie du pouvoir. Un « Comité révolutionnaire provisoire » est formé, comprenant anarchistes, bolcheviks et SR maximalistes, dont le secrétaire est l’anarchiste Gavrilov [1].

Informé de ces préparatifs, le congrès des soviets s’alarme et, en catastrophe, fait afficher un appel à ne pas manifester, expliquant que ce serait une provo­cation propre à déchaîner la réaction. De grosses pressions s’exercent alors sur les dirigeants bolcheviks pour qu’ils rappellent leurs troupes à l’ordre. In extremis, le comité central du parti, soucieux de ne pas braquer le congrès des soviets, décide de tout annuler.

À 3 heures du matin, il fait prévenir ses militants que le parti se retire du Comité révolutionnaire provisoire. Intimidés, les SR maximalistes annoncent qu’ils se retirent aussi. Les anarcho-syndicalistes de l’UPAS pensent également que c’est un mauvais calcul de défier le congrès des soviet – il y aura à ce sujet, à Cronstadt, un accrochage public entre Yartchouk et Bleikhman [2].

La FAC, isolée, préfère alors renoncer à la manifestation. Elle envoie néanmoins des émissaires dans toutes les usines et les régiments pour prévenir que la manifestation n’est que reportée.

Le 12 juin, les délégués de 150 usines et régiments [3] – dont un certain nombre de bolcheviks, malgré la consigne de boycott du parti – se retrouvent de nouveau à la datcha Dournovo et votent une manifestation armée le 14 juin.

Le soir même, pour leur couper l’herbe sous le pied, le congrès des soviets annonce la tenue, le 18 juin, d’une manifestation publique non armée, devant symboliser l’unité populaire autour du slogan « Par l’Assemblée constituante, vers une république démocratique » et en soutien à l’offensive sur le front.

Faut-il, du coup, maintenir une manifestation armée qui serait aussitôt accusée de saboter l’offensive au profit des Allemands ? Le comité central bolchevik pense qu’il est préférable de manifester en toute légalité le 18 juin, mais sur ses propres mots d’or­dre pacifistes et révolutionnaires.

Sentant venir l’échec de son initiative, la FAC jette l’éponge.

Le tournant du 18 juin  : l’ascension bolchevik

Anatoli Jelezniakov (1896-1919)
Ce marin est une figure de l’anarchisme à Cronstadt. Il entrera dans l’Histoire en faisant évacuer l’Assemblée constituante, en janvier 1918, au motif que la garde était « fatiguée ». Mort au combat contre l’armée blanche de Dénikine, il sera promu « héros soviétique » (en passant son anarchisme sous silence). Il aura plusieurs rues à son nom, des statues, et un film lui sera encore consacré en 1985.

Mencheviks, bolcheviks, SR, anarchistes... tout le monde se prépare donc pour cette journée du 18 juin, qui va donner la température de la situation.

Le jour dit, en scrutant cette manifestation, tous les observateurs saisissent que quelque chose est en train de basculer dans la révolution.

Dans une atmosphère tendue – l’offensive militaire tant annoncée débute le jour même – des dizaines de milliers de personnes défilent dans Petrograd. Mais bien peu de cortèges le font derrière les banderoles mencheviks et SR soutenant l’action du gouvernement. Le gros des manifestants se retrouve sous les mots d’ordre bolcheviks : « À bas les six ministres capitalistes », « Tout le pouvoir aux soviets », « À bas l’offensive », « Vive le contrôle ouvrier sur la production »… Les dirigeants du soviet de Petrograd et la majorité des congressistes sont estomaqués : le désaveu de leur politique est cinglant.

Est-ce le microclimat de Petrograd, ou l’indice d’une tendance plus générale ?

L’assaut contre la datcha Dournovo

Si les anarcho-syndicalistes ont défilé le 18 juin, la FAC a jugé qu’elle avait mieux à faire. Profitant de la diversion, elle a conduit une troupe de 2.000 personnes en armes vers la prison de Vyborg, d’où plusieurs détenus politiques ont été libérés. Cette fois, c’est la goutte d’eau. Dans la nuit, le gouvernement fait encercler la datcha Dournovo par des régiments fidèles, et donne l’assaut. Asnine et tué, et une soixantaine d’ouvriers, de soldats et de marins – dont Anatoli Jelezniakov – sont arrêtés.

De nouveau, Vyborg proteste. Alors que six usines se mettent en ­grève dans le voisinage de la ­datcha, un défilé d’habitantes et d’habitants vient rendre un dernier hommage à Asnine, dont le corps est exposé. Des anarchistes de l’usine Rosenkrantz envoient une délégation au 1er régiment de mitrailleurs pour proposer une manifestation.

Agitation analogue à Cronstadt, où une AG décide de libérer les détenus par la force si nécessaire. Des délégués des usines de Vyborg vont protester au soviet de Petrograd, où ils reçoivent l’appui des députés bolcheviks.

Fidèle à lui-même, le bureau du soviet temporise, appelle à la ­cessation des grèves, fait libérer les personnes arrêtées sans accusation et diligente une enquête. Seul Jelezniakov reste sous les verrous. Condamné à quatorze ans de prison, il s’évadera au bout de quelques semaines.

Guillaume Davranche (AL Montreuil)


Au sommaire du dossier :


[1Alexander Rabinovitch, Prelude to Revolution, Indiana University Press, 1968, page 71.

[2P. Gooderham, « The anarchist movement in Russia, 1905-1917 », Bristol University, 1981, page 243.

[3Marc Ferro, La Révolution de 1917, Albin Michel, 1997, page 495.

 
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