Dossier 68 : Homosexualités : Le big bang des mouvements d’émancipation

Version imprimable de cet article Version imprimable


Né d’un insatiable désir de liberté, le Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR) aura vécu quatre années intenses et servi d’incubateur politique à l’actuel mouvement LGBT.

En France, les luttes homosexuelles prennent une forme active à la suite des événements de Mai 68 et du combat de la jeunesse contre l’ordre moral. Mais le véritable détonateur, ce sont les émeutes de Stonewall à New York le 28 juin 1969, après que 8 policiers qui opéraient un raid dans un bar gay de Greenwich Village se voient bloqués par la foule à l’intérieur de l’établissement, le Stonewall Inn. Les échauffourées durent cinq jours. C’est en hommage à cette émeute que la plupart des Gay Pride ont lieu dans le monde chaque dernier dimanche de juin.

En France, depuis 1945, l’homosexualité était considérée comme un délit aggravant les peines d’outrage public à la pudeur. La clandestinité était de mise, puisqu’après-guerre avait été conservée une loi du régime de Vichy poursuivant les homosexuels – loi qui en conduisit plus d’un vers les camps de la mort. Dans les années 1950 était apparue la première association homosexuelle, sous la forme d’un club littéraire et d’une revue, Arcadie, très discrète et soucieuse de ne pas choquer l’opinion. Ce n’est qu’après Mai 68 qu’un véritable mouvement politique voit le jour avec la naissance, en février 1971, du Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR). Sa première revendication est l’abrogation des lois discriminatoires, qui n’aboutira qu’en 1982.

AG mouvementées aux Beaux-Arts

De 1971 à 1974, tous les jeudis soirs, le FHAR réunit en assemblée générale plusieurs centaines d’homosexuel-le-s à l’école des Beaux-Arts de Paris. Contrairement aux revendications communautaristes actuelles, calquées sur les normes hétérosexuelles (mariage, adoption d’enfants), celles du FHAR partent dans tous les sens, conséquence d’une trop longue frustration. Dans ces AG sans ordre du jour, il est presque impossible de tenir un discours sérieux. Guy Hocquenghem, porte-parole du FHAR, est constamment interrompu, que ce soit par le groupe des Gazolines, qui se revendiquent « folles radicales » et scandent : « l’important c’est les paillettes ! », ou par le strip-tease de l’écrivaine féministe Françoise d’Eaubonne et de l’anarchiste Daniel Guérin !

L’ambiance « festive » des réunions justifiera l’évacuation des lieux par les flics en 1973, tandis que le cinquième étage du bâtiment sera devenu une immense back-room. Les tracts et les articles du FHAR paraîtront notamment dans un journal mao-spontex, Tout (sous-titré : « ce que nous voulons : tout »). Tout va être pendant quelques temps la principale tribune de la libération homosexuelle contre la société « hétéroflic ».

L’Antinorm n°1, décembre 1972.
Un des journaux réalisés au sein du FHAR.

Le FHAR se désagrège courant 1974, victime de ses tendances centrifuges, chaque groupe affinitaire – les Gazolines, les Gouines rouges, les journaux L’Antinorm et Le Fléau social… – prenant son indépendance.

Après cette génération subversive et provocatrice, Act Up incarnera un renouveau en 1989, au milieu des « années sida ». Si Act Up perpétue les réunions tous les mardis soirs dans le même lieu, les débats y sont aujourd’hui encadrés, et toute digression évitée. L’association défend les personnes séropositives, mais aussi pour les droits de l’ensemble des exclu-e-s des soins et des droits sociaux.

À la différence des États-Unis, les luttes homosexuelles en France ne se sont pas vraiment emparé de la question du « genre » – bien que le terme soit revendiqué par quelques associations comme les Panthères roses, les Furieuses Fallopes ou encore la revue Offensive. On a l’impression qu’après l’apparition du PACS dans la législation et la reconnaissance de l’homophobie comme discrimination, les luttes homosexuelles ont aujourd’hui perdu la résonance révolutionnaire qu’elles avaient dans les années post-68.

Patrick Schindler

  • Patrick Schindler, ancien du FHAR, est militant d’Act-Up et de la Fédération anarchiste.

Les autres articles de ce dossier spécial :
- Pour un nouveau Mai
- 1968, révolution manquée ?
- 1968-1978 : une génération militante éclot
- Après une décennie de marasme, le mouvement anarchiste reprend pied
- Rolf Dupuy et Guy Malouvier : « Chacun de ces mots comptait : organisation ; révolutionnaire ; anarchiste »
- « Mé 67 », massacre colonial en Guadeloupe
- Carte : Huit semaines sur le fil du rasoir
- Carte : Le 10 mai, nuit des barricades
- Carte : dans le monde, 1968-1969 : années héroïques
- Jacques Baynac : De Citroën à Censier, solidarité !
- Un nouveau point de départ pour le féminisme
- Lire : Xavier Vigna, « L’insubordination ouvrière dans les années 68 »
- D’autres livres autour de Mai 68


 
☰ Accès rapide
Retour en haut