Dossier 68 : Rolf Dupuy et Guy Malouvier : « Chacun de ces mots comptait : organisation ; révolutionnaire ; anarchiste »

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En 1967, de jeunes militantes et militants radicalisés avaient formé, au sein de la Fédération anarchiste, une tendance communiste libertaire, l’ORA, qui est l’ancêtre d’Alternative libertaire. Mai 68 va pousser l’ORA à se constituer en organisation à part entière. Deux de ses animateurs, Guy Malouvier et Rolf Dupuy, reviennent sur cette période.


Guy Malouvier a 25 ans lorsqu’il adhère à la Fédération anarchiste, en 1963. Partisan des thèses de Maurice Fayolle, il participe à la mise sur pied de la tendance ORA à partir de 1967. Secrétaire aux relations internationales de la FA, il est la cheville ouvrière du congrès international de Carrare (Italie) en septembre 1968. Quelques mois plus tard, l’ORA scissionne de la FA. En 1971, Malouvier s’en sépare pour se consacrer à la Fédération anarchiste communiste d’Occitanie, qui disparaît en 1976.

Daniel « Rolf » Dupuy a 22 ans en 1968. Sympathisant anarchiste depuis 1961, il rejoint l’ORA dans la foulée de Mai. En 1971, il prend la succession de Guy Malouvier comme secrétaire aux relations internationales. Il accompagne l’ORA lorsqu’elle se rebaptise OCL en 1976, puis quitte l’organisation en 1977 à cause de sa dérive « autonome » sur la région parisienne.


Guy, peux-tu nous raconter ton entrée en politique ?

Guy Malouvier : Né en 1938 à Malakoff, en banlieue parisienne, j’ai approché la politique pour la première fois au milieu des années 1950 alors que j’étais étudiant à Science Po et syndiqué à l’Unef.

Hispanophone, je lisais CNT, un organe des anarchistes espagnols en exil, que j’achetais dans une librairie du boulevard Saint-Michel, à Paris. Puis, je suis parti étudier à Barcelone, en 1959-1960. Cela m’a permis d’apprendre le catalan et de rencontrer des militantes et des militants anarchistes à l’université. En parallèle, je travaillais dans une usine, Calle de Paris, où des cénétistes militaient clandestinement. C’est également durant ce séjour en Espagne que j’ai rencontré ma future épouse, Celia Polo-Domech.

Après mon retour en France à l’été 1960, j’ai été expédié pour deux ans et demi en Algérie, dans le 9e RIMa, à Palestro, un coin assez chaud de Kabylie.

Lorsque je suis rentré en France, j’ai travaillé comme technico-commercial dans diverses petites entreprises de mécanique. En 1962-1963, j’ai repris contact avec le mouvement anarchiste. Pas avec les Français, mais avec les Espagnols, qui avaient leur local rue Sainte-Marthe. Il faut comprendre que ma formation anarchiste initiale est espagnole, et que j’en garderai toujours une trace. D’ailleurs, cela poussera par la suite Maurice Joyeux à me considérer un peu comme « l’homme des Espagnols » au sein de la FA et à se méfier de moi.

En 1963 j’ai néanmoins adhéré à la FA à Montreuil. Le groupe était animée par Robert Pannier et déployait une activité essentiellement antireligieuse et humaniste.

En juin de la même année, j’assistais au congrès de la FA à Nantes. Le vieux Louis Lecoin était là, dans un coin de la salle. Je me souviens qu’on le considérait avec respect, car c’était un des « monstres sacrés » de l’anarchisme, mais son prestige était entaché par son attitude peu héroïque lors de la Deuxième Guerre Mondiale. Maurice Joyeux jouissait a contrario d’une grande aura. À l’époque, le secrétaire aux relations internationales (SARI) était Marc Prévôtel. J’avais un peu travaillé avec lui et, comme il rendait son mandat et qu’il fallait quelqu’un pour le remplacer, j’ai été élu SARI par le congrès, un peu comme ça, sans que je m’y attende !

J’ai alors commencé à écrire plus régulièrement dans le journal sous le pseudo de Guy Ségur. C’est là que j’ai pris conscience du rôle à la fois important et louche que jouait l’Association pour l’étude et la diffusion des philosophies rationalistes, qui était en fait la propriétaire occulte de tous les biens de la FA. On y trouvait tous les vétérans de la FA : Maurice Joyeux, Maurice Laisant, Charles-Auguste Bontemps… C’étaient en grande majorité des francs-maçons, ce qui entretenait les rumeurs d’une « direction occulte » de la FA.

Mais en interne ça n’était pas vraiment contesté. Chacun avait sa marotte : Joyeux le syndicalisme, Bontemps la philosophie, Laisant les éditions du Monde libertaire, etc. Tout le monde se satisfaisait de ce train-train. Entre la fin de la guerre d’Algérie et l’année 1968, la FA a vécu en complète autarcie politique, les seuls débats étaient des débats purement idéologiques. Il n’y avait aucun texte collectif de la FA, les brochures publiées étaient signées par des individus charismatiques. Les quelques tentatives de dépasser ce ronronnement avaient échoué. La tendance communiste libertaire de la FA, l’Union des groupes anarchistes communistes (UGAC), « sentait le gaz ». Joyeux et consorts l’accusaient d’être une nouvelle OPB. Elle diffusait ses thèses avec difficulté. Nous étions quelques jeunes à trouver ça pas mal, mais l’UGAC a rompu avec la FA peu après mon arrivée et nous n’avons plus eu de lien.

Rolf Dupuy : Ces six années, de 1962 à 1968, sont un peu des années vides… des débats très idéologiques, des débats d’individus exacerbés… Et la FA était très pauvre ! Dans sa librairie rue Ternaux, on ne trouvait pas grand-chose ! À tout casser, les brochures de Charles-Auguste Bontemps, de vieux textes anticléricaux de Lorulot… En comparaison, quand tu allais chez les Espagnols, rue Sainte-Marthe, c’était la caverne d’Ali Baba !

Guy Malouvier : Les débats ont connu un lent renouveau en 1965. En 1965 Maurice Fayolle a publié ses Réflexions sur l’anarchisme, où il défendait la nécessité d’une organisation cohérente, inspirée par la Plate-forme d’Archinov, en fait. Maurice Fayolle était artisan électricien à Versailles. Il n’influençait pas directement la direction de la FA, mais il était assez connu, car il militait déjà avant guerre et n’avait pas « trahi » au moment de la FCL.

Après le congrès de Bordeaux de mai 1967, qui a été un congrès de crise violente, plusieurs jeunes militants du groupe Louise Michel de la FA, Ramon Finster, Michel Cavallier et Richard Pérez, sont allés trouver Fayolle et lui ont dit : « Il faut faire quelque chose avec l’orientation que tu proposes. » Et Fayolle a dit oui. Assez rapidement je me suis joint à ce groupe initial, puis ce furent Robert Guillaume et Solange Nuñez, puis, de Marseille, Daniel Florac, Alain Dreyfus et Pierre Comte, et quelques Niçois. Je précise que, dès le départ, nous avions en tête la construction non pas d’une simple tendance au sein de la FA, mais bien, à terme, d’une nouvelle organisation. Nous nous sommes structurés autour d’un bulletin, L’Organisation libertaire.

Rolf Dupuy : Sympathisant de cette tendance, je lisais régulièrement ce bulletin, qui était diffusé à l’intérieur et à l’extérieur de la FA. Pour moi, tout était dans son sous-titre : « Pour une organisation révolutionnaire anarchiste ». Il y avait là tout ce qu’on ne trouvait pas à la FA. Chacun de ces mots comptait : organisation ; révolutionnaire ; anarchiste.

Guy Malouvier : La tendance ORA défendait également ses idées à travers L’Insurgé, le journal de la FA du XIIIe arrondissement, dont j’étais désormais membre avec Ramon Finster. Maurice Joyeux a d’ailleurs pris part à ces premiers débats.

Est-il vrai que Maurice Joyeux avait adhéré à la tendance ORA à ses débuts ?

Guy Malouvier : Non, il était simplement alerté par le fait que ce soit « ses » jeunes, les militants du groupe Louise Michel, qui se soient mis en tête d’organiser cette tendance, dans laquelle il voyait sans doute un nouveau péril Fontenis... C’est sans doute pour cela qu’il a assisté à quelques réunions de l’ORA, au début, avec Paul Chenard.

Avant d’aborder les événements de Mai 68, Rolf, peux-tu nous raconter ton arrivée dans le mouvement ?

Rolf Dupuy : Je suis né en juin 1946 dans le VIIe arrondissement, de parents inconnus et j’ai été élevé par une nourrice à Versailles. En 1961, je suis entré au lycée Louis-le-Grand, à Paris. C’était la guerre d’Algérie et très vite je me suis retrouvé plongé dans les affrontements quasi quotidiens avec les fachos.

J’ai adhéré à cette époque au Front de Solidarité à la Révolution Algérienne (FSRA). C’est justement un jour où nous devions aller défendre le local de l’Union des étudiants communistes, situé place Paul-Painlevé, face à la Sorbonne, menacé par les fafs, que j’ai vu pour la première fois Maurice Joyeux, venu en renfort avec des membres de la FA ! Je crois me souvenir que c’était après que l’OAS ait plastiqué le siège de la FA, rue Ternaux.

Je côtoyais alors surtout les jeunes antifascistes du Front universitaire antifasciste parmi lesquels on pouvait trouver Pierre Goldmann, Olivier Janin ou Alain Krivine qui furent ensuite tous exclus de l’UEC.

C’est à cette époque qu’avec trois copains du lycée on a créé un groupe anar informel et une section du Mouvement contre l’armement atomique. Après j’ai commencé à décrocher du lycée, à fréquenter le milieu beatnik, à « faire la route », tout en gardant des contacts avec les anars du lycée et en participant à l’agitation quasi permanente du quartier latin.

C’était la guerre du Vietnam ; on se réunissait régulièrement au café L’Écritoire, place de la Sorbonne, avec entre autres Étienne Roda-Gill et Michel Frantz qui tentaient de structurer les Jeunesses anarchistes communistes). Au Comité Vietnam de base, plus tard, avec deux copains libertaires et de jeunes maos futurs membres de la Gauche prolétarienne, nous avions même créé un éphémère groupe Bakounine-Lin Biao.

En même temps je suis allé au local de la FA, mais ils apparaissaient complètement déconnecté d’avec l’effervescence qui régnait alors au Quartier latin. La FA ne m’a pas donné envie de militer. En revanche je fréquentais pas mal le local de la CNT en exil, rue Sainte-Marthe. C’est à cette époque que je me suis mis à l’espagnol. Je n’éprouvais que peu d’estime pour les situationnistes, en général complètement à côté de la plaque… pendant une grève générale des mineurs aux Asturies, en 1967, ils se foutaient de la gueule des grévistes sur le thème : « Con d’ouvrier, pourquoi tu vas au charbon ? » avec des tracts illustrés de superbes filles à poil !! Ce n’était vraiment pas ma conception de la lutte de classes !

Les événements de Mai 68 sont arrivés alors que j’étais devenu père de famille et qu’après avoir passé mon bac en candidat libre j’avais repris des études à Langues orientales. Je travaillais en parallèle comme éducateur d’aveugles, boulevard des Invalides. Après le 3 mai, jour de l’entrée des flics dans la Sorbonne, les manifs quotidiennes et la nuit des barricades je me suis rendu à l’occupation de la Sorbonne. Et c’est là, à l’escalier E, que j’ai pris contact avec des compagnons de l’ORA.

Pourquoi l’escalier E ?

Guy Malouvier : L’ORA s’était vue attribuer l’escalier E par le comité d’occupation de la Sorbonne, dont j’étais membre. Je m’y occupais des relations internationales et médiatiques de la Sorbonne. Tous les jours je déposais mon fils Alexandre, qui avait 5 ans, à la « crèche anarchiste » de l’université, toute tendue de drapeaux noirs.

Les jeunes de la FA, qui formaient l’ORA, étaient très impliqués dans le mouvement étudiant. C’est là que nous avons commencé à distribuer en grande quantité des tracts que nous ne signions pas FA, mais ORA ! C’étaient les tout premiers et, en quelque sorte, « l’entrée en scène » de l’ORA. C’était aussi les premières déchirures visibles entre la FA et ses jeunes, en passe de prendre leur autonomie. En tout cas l’ORA a été remarquée, puisqu’elle a attiré l’attention de journalistes assez connus comme Katia Kaupp, de L’Observateur, ou de Jean Lacouture, du Monde. Le journal Combat nous a également cités à plusieurs reprises.

Le deuxième acte de cette entrée en scène de l’ORA, ça a été la nuit des barricades, le 10 mai. Le groupe Louise Michel de la FA organisait comme chaque année un gala à la Mutualité. Cette année-là, il y avait Léo Ferré.

Rolf Dupuy : Nous n’y sommes pas allés, parce que nous étions à la manif qui s’est terminée boulevard Saint-Michel et à partir de laquelle les manifestantes et les manifestants ont commencé à monter des barricades. Nous avons aussitôt filé à la Mutu pour demander la parole et appeler les auditeurs à nous suivre aux barricades. Mais Maurice Joyeux est intervenu pour dire en somme : « D’abord on finit le concert, et ensuite on va aux barricades. » Et c’est effectivement ce qui s’est passé. Ensuite nous avons participé aux affrontements du Quartier latin pendant toute la nuit et plus particulièrement dans le quartier Mouffetard où bon nombre d’anars s’étaient regroupés.

Guy Malouvier : Robert Guillaume a été grièvement blessé, « scalpé » par une grenade en tir tendu. Il s’en remettra et c’est lui qui, quelques mois plus tard, rédigera avec moi le rapport sur l’activité de l’ORA durant les événements de Mai, présenté au congrès anarchiste international de Carrare.

Avez-vous pensé que la situation pouvait basculer dans une authentique révolution sociale ?

Guy Malouvier : Je me souviens d’une anecdote assez parlante. En tant que secrétaire aux Relations internationales de la FA, j’ai été contacté, à la Sorbonne, par un Argentin qui se disait anarcho-syndicaliste, envoyé par la FORA. Au cours d’une réunion en comité restreint à laquelle participait également Michel Cavallier, l’Argentin estima que le moment était venu de tenter le coup de force contre De Gaulle, et proposa de nous fournir des armes. Selon lui deux camions chargés d’armes nous attendaient à la frontière belge.

Était-ce un agent provocateur de la CIA ? Les États-Unis voyaient sans doute d’un bon œil le pouvoir gaulliste mis en difficulté. C’est ce que nous avons supposé à l’époque. Pour autant, nous n’avons pas opposé une fin de non-recevoir à l’Argentin. Les événements étant incertains, nous envisagions la possibilité d’un maquis dans le Limousin, en cas de coup d’État militaire, et l’équipement en question pouvait nous intéresser.

Contrairement à la mode de l’époque dans le mouvement libertaire, très porté sur l’objection de conscience, je poussais les jeunes anarchistes à faire leur service militaire pour apprendre à se servir d’une arme. Mais les événements ont évolué vers un retour à l’ordre, notre scénario maquisard est devenu obsolète, et notre Argentin a disparu de la circulation. Voilà, c’était aussi ça, Mai 68 !

Pour ma part, je dois dire que j’étais un peu sceptique sur un basculement révolutionnaire. Contrairement à d’autres militants qui passaient leur vie à la Sorbonne, électrisés par l’atmosphère locale, je rentrais chez moi de temps en temps en banlieue, au Kremlin-Bicêtre. Le calme qui y régnait me faisait un peu douter.

Rolf Dupuy : Si on veut résumer l’activité de l’ORA durant les événements, on peut dire qu’elle s’est faite de façon éparse, au coup par coup. L’ORA n’a pas eu de stratégie particulière – sans doute était-elle trop jeune, trop inexpérimentée – mais elle a exprimé une idée, celle d’un anarchisme révolutionnaire et organisé. Et c’est la raison pour laquelle, en septembre 1968, après avoir accepté le contrat organisationnel, je demandais mon intégration au groupe Jules Vallès de Paris 13e.

Après cela, il y a eu le congrès international de Carrare…

Guy Malouvier : Depuis 1966, j’étais membre du comité chargé d’organiser le congrès de Carrare. Dans ce comité il y avait Umberto Marzocchi, de la FA italienne, Federica Montseny et Mariano Ocaña, de la FA ibérique, et Georges Balkanski de l’Union anarchiste bulgare en exil.

Au sein du comité nous nous sommes mis d’accord pour ne pas reproduire le congrès international de Londres de 1958, qui avait été d’une parfaite inutilité. On ne voulait pas d’un congrès « anarchiste » sans plus de précision, où n’importe quel original pouvait venir prendre la parole en son nom propre et débiter ses lubies avant se repartir chez lui. C’est pourquoi nous avons décidé de faire un congrès d’organisations, uniquement avec des délégué-e-s d’organisations.

Alors évidemment ça n’a pas été sans mal, parce que dans certains cas il y avait plusieurs orgas concurrentes. Entre la FAI et la FIJL par exemple, ça a été la guerre pour savoir qui représenterait les Espagnols ! Finalement la FAI l’a emporté. Dans d’autres cas, il n’y avait pas de fédérations nationales mais de simples réseaux de groupes, parfois contraints à la clandestinité, ou en exil. Nous les avons alors incités à se mettre d’accord entre eux pour envoyer une adhésion ou une délégation sous l’étiquette « mouvement anarchiste ». Nous avons ainsi eu le Mouvement anarchiste cubain en exil, le Mouvement libertaire de Finlande, le Mouvement libertaire de Hongrie, le Mouvement anarchiste du Brésil, etc.

Rolf Dupuy : Il devait même y avoir une délégation chinoise de l’intérieur, en la personne d’un ou deux camarades médecins ayant obtenu l’autorisation d’assister à un congrès médical à l’étranger. Ils sont parvenus jusqu’à Prague mais n’ont pas réussi à aller plus loin, car ils ont été bloqués par l’intervention des chars soviétiques !

Malgré le cadre que vous aviez décidé, il y a quand même eu des groupes non accrédités qui sont venus s’exprimer à Carrare. Par exemple les « spontanéistes » de Daniel Cohn-Bendit…

Guy Malouvier : Mais Cohn-Bendit ne s’est exprimé que parce qu’on a bien voulu le laisser parler ! Le service d’ordre était assuré par les solides ouvriers carriers de la FAI, et ils l’auraient volontiers expulsé, parce qu’ils ne l’aimaient guère – ils disaient qu’il était gelatinoso e antipatico !

C’est le comité d’organisation, dont j’étais, qui l’a invité à donner son avis. Ce qu’il a fait. Après quoi ils se sont désintéressés du congrès et on ne les a plus entendus.

Alors que tu avais coorganisé le congrès en tant que militant FA, finalement c’est l’ORA qui se retrouve « section française de l’Internationale des fédérations anarchistes », et même au secrétariat de l’IFA. Comment est-ce possible ?

Guy Malouvier : Cela tient au fonctionnement très bizarre de la FA, où le mandat impératif n’existe pas. J’avais la « responsabilité individuelle » des relations internationales de la FA, c’est-à-dire qu’en réalité j’avais les mains complètement libres ! Par ailleurs la FA n’a pas été capable de décider si elle voulait ou non adhérer à l’IFA. Il y avait même une partie de la FA qui était contre le congrès de Carrare.

Du coup c’est une fraction de la FA – l’ORA – qui a adhéré à l’internationale fondée à Carrare. Il est évident que cette situation scabreuse nous a servi à faire reconnaître internationalement l’ORA, qui était déjà en route vers l’autonomie. Parce que, à la sortie du congrès de Carrare, sur 6 membres de la commission de relations de l’IFA, il y en avait 5 à l’ORA : Cavallier, Guillaume, Nuñez, Pérez et moi-même ! Pendant les trois années qui ont suivi, le bulletin de l’IFA a largement véhiculé nos thèses, et cela nous a permis de prendre des contacts avec des communistes libertaires dans un certain nombre de pays.

L’ORA avait une stratégie de scission dans l’IFA, pour faire émerger une internationale communiste libertaire ?

Rolf Dupuy : Non, pas du tout. De fait, et pour une question générationnelle – les Espagnols, Italiens et Bulgares étaient alors pour nous des « vieux » – nous n’étions pas très en phase avec l’IFA, bien qu’au secrétariat de l’internationale. Nous faisions notre boulot de relations essentiellement avec des jeunes et nouveaux groupes qui surgissaient un peu partout, et qui étaient comme nous de sensibilité communiste libertaire. La rupture existait de fait, au sein même de l’IFA. Mais il n’y a pas eu, à cette date, une stratégie de l’ORA de construire une internationale qui lui soit propre, ni une décision de scission.

Plusieurs ORA se sont construites, parfois sans aucune intervention de notre part, mais généralement en se référant à l’ORA française : en Angleterre, au Danemark, en Italie, en Allemagne et même en Argentine, quelques mois avant le coup d’État et la création du réseau clandestin Resistencia Libertaria.

Après Carrare, j’ai commencé à suivre les relations internationales de l’ORA avec Guy. J’étais chargé des relations avec les groupes scandinaves, latino-américaines et asiatiques.

Un camarade de Hong-Kong, Choy Hak Kin, étudiant à Paris a créé un groupe communiste libertaire chinois à Paris formé d’étudiants et d’anciens gardes rouges réfugiés en Occident et qui, en liaison avec l’organisation libertaire de l’époque à Hongkong, faisait circuler les textes de dissidents. En 1973 ou 1974 nous avons même organisé une tournée en France de deux anciens Gardes rouges de Canton.

Je me souviens d’ailleurs d’une soirée assez marrante à Orléans, qui était alors un fief des maoïstes. L’ORA avait organisé un meeting contre le mythe de la Révolution culturelle. Évidemment les maos ont mordu à l’hameçon et sont venus défendre la Chine populaire. C’est alors que nos deux camarades cantonais, qui étaient assis anonymement dans la salle, ont pris la parole pour leur clouer le bec, et c’était du plus bel effet !

Mais entre-temps, en 1971, avait eu lieu le congrès de Paris de l’IFA, et l’ORA avait quitté le secrétariat général, qui était passé à Umberto Marzocchi. Suite à cela, la FA, qui avait réussi à se décider, est devenue section française de l’IFA. Et le réseau international des ORA s’en est détaché de l’IFA, avec quelques déchirements.

Comment l’ORA a-t-elle définitivement pris son autonomie ?

Guy Malouvier : En fait les événements de Mai 68 nous avaient amené pas mal de jeunes qui voulaient adhérer à l’ORA, mais pas du tout à la FA. Déjà que nous n’avions plus très envie d’y rester, cela nous a déterminés à partir.

Il faut dire qu’en plus, le ressentiment était monté contre l’ORA au sein de la FA. Au congrès de Marseille, en novembre 1968, nous avons été vivement attaqués et accusés de fractionnisme. Nous avons alors quitté la salle en chantant L’Internationale ! Et tous les gens de l’ORA ont été démis de leurs fonctions au sein de la FA. À partir de ce moment-là, l’ORA était un pied dedans un pied dehors.

La rupture s’est faite par étapes au cours de l’année 1969. Je me souviens qu’avec un petit groupe, nous sommes allés voir Maurice Fayolle, hospitalisé pour un cancer, pour lui annoncer notre décision. Il est finalement décédé en septembre 1970.

Rolf Dupuy : L’ORA s’est structurée, à ses débuts, autour de deux pôles : Paris et sa banlieue Sud et le Sud-Est de la France – Marseille, Arles, Aix-en-Provence, Lyon. L’Insurgé, l’ex-journal de la FA du XIIIe arrondissement, est devenu le journal de l’ORA et L’Organisation libertaire son éphémère bulletin de réflexion. L’ORA a loué un premier local : la Cordonnerie, au 7, rue du Moulin-des-Prés, dans le XIIIe où il y avait l’un des groupes les plus importants.

Vous avez tenté un rapprochement avec le MCL de Georges Fontenis dès le début ?

Guy Malouvier : En fait, c’est le MCL qui a pris contact avec nous. Nous avons accepté de rencontrer Georges Fontenis mais nous étions assez méfiants, à cause de sa personnalité. Nous sortions tout de même de la FA, où Fontenis c’était Satan ! Nous n’étions pas hostiles à un rapprochement, mais Fontenis, c’était tout de même un gros poisson. Et s’il voulait entrer à l’ORA, c’était pour y jouer un rôle, pas juste pour faire tourner la ronéo !

Par la suite le groupe de Marseille de l’ORA, avec Daniel Florac, est passé au MCL. Michel Cavallier a, lui, évolué vers des positions marxistes-léninistes et il a fini par quitter l’ORA en 1971. La rumeur veut qu’il ait ensuite rejoint l’Union des communistes de France marxiste-léniniste (UCFML), un groupe mao-stalinien animé par Alain Badiou. Richard Pérez a rompu avec le militantisme à la même époque. Pour ma part je me suis retiré de l’ORA en 1971, pour me concentrer sur la Faco, qui correspondait davantage à l’idée initiale que je me faisais du communisme libertaire. Mais, de fait, je restai très proche de l’ORA et j’ai continué à donner volontiers des coups de main.

Donc fin 1971, à l’exception de Ramon Finster, toutes et tous les fondateurs parisiens de l’ORA étaient partis – ou décédés, comme Fayolle. Une nouvelle génération de militants allait reprendre le flambeau, dont Rolf.

Rolf Dupuy : Revenons un instant sur la tentative de rapprochement MCL-ORA. Bien sûr, la personnalité de Fontenis nous posait problème, mais surtout il y avait de profondes divergences entre le MCL (puis l’OCL1) et l’ORA, et particulièrement sur la stratégie ouvrière. Nous commencions à nous implanter en milieu ouvrier, avec des bulletins de boites (chez Thomson, chez Dassault, chez les cheminots et les postiers, dans l’éducation, etc.) et la plupart de nos militants étaient adhérents ou responsables syndicaux, essentiellement à la CFDT mais aussi à la CGT.

Le MCL puis son successeur l’OCL1, eux, développaient une ligne beaucoup plus proche du conseillisme, très antisyndicale.

C’est plutôt là-dessus qu’ont échoué les diverses tentatives de rapprochements. Le nombre a joué, aussi, et après que le groupe Kronstadt de l’OCL1 nous ait rejoint avec Daniel Guérin, la disproportion était très forte. Il y avait 150 délégués à notre rencontre nationale, contre une dizaine à celle de l’OCL1. Nous avions déjà monté notre propre imprimerie, et l’organisation avait trois permanents payés – certes très mal ! – mais l’ORA était une organisation avec bien plus de surface.

Et la Faco, quelle a été son histoire ?

Guy Malouvier : En parallèle de l’ORA, j’avais créé la Fédération anarchiste communiste d’Occitanie (Faco), avec Jean-Paul Verdier, un chanteur occitan, et Gérard Bodinier, qui était journaliste au Provençal. Eux n’étaient pas membres de l’ORA. J’étais d’ailleurs un des seuls à avoir la double casquette. L’après-68 a vu l’émergence de la question des nationalités, et plus largement qu’en France. En fait, nous défendions l’idée d’une fédération socialiste des régions, en rupture avec l’ordre jacobin actuel. Le mouvement espagnol connaîtra aussi de forts débats sur le fédéralisme. En fait, du temps où l’ORA était encore à la FA, je défendais déjà ces conceptions, auxquelles Paul Chenard et Suzy Chevet s’opposaient fermement.

La naissance de la Faco est donc contemporaine de celle de l’ORA. Elle a existé dès 1969, même si son journal, Occitania libertaria, est paru pour la première fois en 1970. L’organisation était domiciliée à la Cordonnerie. Par la suite elle sera domiciliée au 33, rue des Vignoles, comme l’ORA.

Lors du pré-congrès d’Alès de l’ORA, en juillet 1970, j’ai défendu un texte sur les luttes de libération nationales, qui a été adopté mais a suscité une levée de boucliers de la part du groupe de Marseille, qui donnait la primauté à la lutte des classes. Pour ma part j’essayais de concilier les deux positions. Mais la question de la lutte des classes devenait de plus en plus centrale pour l’ORA, et le groupe de Marseille nous a quittés.

La Faco a compté une quinzaine de groupes et jusqu’à une centaine de militantes et de militants. L’organisation essayait de lier le communisme libertaire à l’émancipation nationale et culturelle. Elle a animé des réunions publiques avec d’autres groupes occitanistes, de tendance marxiste ou simplement nationaliste. Au début, nous avons même tenu quelques réunions communes avec le Partit de la Nacion Occitana (PNO), qui avait un local à Saint-Ouen.

Sur le plan linguistique, nous nous distinguions des nationalistes occitans par notre refus d’unifier la langue, comme le promouvait par exemple François Fontan. Produire une langue synthétique aurait, pour nous, correspondu à une sorte de jacobinisme occitan. Dans Occitania libertaria, chacun et chacune écrivait donc dans son propre idiome : limousin, gascon, provençal, etc. puisque de toute façon l’intercompréhension est aisée au sein de l’espace linguistique occitan.

La Faco avait pour emblème le drapeau rouge et noir frappé de la croix de Toulouse. En manifestation, elle défilait avec les autres organisations anarchistes. Elle avait également de la sympathie pour ETA, en guerre contre l’État franquiste agonisant, et entretenait des relations avec une revue communiste libertaire basque, Askatasuna, qui, à la mort de Franco, a été à l’origine de la reconstruction de la CNT en Euskadi sud.

Mais l’aventure de la Faco s’est achevée en 1976, peu après mon départ. En fait nous n’avons jamais réussi à faire émerger un « staff », une équipe d’animation vraiment stable, et la Faco est toujours restée très précaire.

Propos recueillis par Guillaume Davranche et Grégoire Mariman le 6 septembre 2007


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