Dossier Mexique : le magonisme aujourd’hui, une mémoire à se réapproprier




Ricardo Flores Magón est aujourd’hui honoré comme un des « grands hommes » de la Révolution mexicaine, mais son idéal anarchiste d’égalité économique et sociale est pudiquement omis. Certains groupes continuent néanmoins de s’en réclamer.

Graffiti du CIPO-RFM.

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Le peu de mémoire que la société mexicaine conserve de Ricardo Flores Magón est celle d’un personnage historique parmi tant d’autres, et encore. Des arrêts de bus, des rues et même des syndicats patronaux portent son nom, mais personne ne sait plus réellement qui il était. Ses idées restent largement méconnues du grand public, ce qui représente un succès pour l’État, qui a tout intérêt à ce que la mémoire politique de Magón disparaisse. Les manuels scolaires, au Mexique, lui consacrent 3 lignes. Sa célébration vidée de contenu n’est pas sans rappeler, en France, le brigandage de la mémoire autour de Louise Michel, de Georges Orwell, ou la grande blague de la « lettre de Guy Môquet ».

Mais cette mémoire manipulée par le gouvernement de Mexico est toujours entretenue par des groupes qui revendiquent sa vision politique et sa proposition organisationnelle. On le voit au niveau national, avec par exemple les zapatistes qui, comme Magón en son temps, utilisent la Constitution mexicaine pour justifier leur soulèvement. On le voit plus encore au niveau régional, dans l’État d’Oaxaca, d’où Magón était originaire. Il est même probable que jamais, depuis la révolution de 1910, l’influence de Magón sur les mouvements sociaux n’ait été aussi grande qu’aujourd’hui. Cette « renaissance » du magonisme doit beaucoup au Conseil indigène populaire d’Oaxaca-Ricardo Flores Magón (Cipo-RFM) qui, depuis la fin des années 1990, réalise un important travail de diffusion et d’éducation sur Magón, trouvant dans le magonisme l’inspiration pour mener ses luttes.

D’origine métisse et indigène – probablement mazatèque, l’un des 16 peuples de l’État d’Oaxaca –, Magón était imprégné des us et coutumes indigènes, qu’il défendait ardemment contre le pouvoir raciste, exploiteur et répressif du vieux dictateur Porfirio Díaz. Les pratiques sociales et politiques des communautés, comme l’assemblée, le mandat impératif, l’entraide, la participation solidaire, l’autonomie et autogestion communautaires, nourrirent sa pensée. Elles représentaient plusieurs centaines d’années de pratique libertaire, comme il l’exprima dans un article intitulé « Le peuple mexicain est prêt pour le communisme » [1]. Le magonisme – terme que Magón réprouvait bien sûr de son vivant – inspire aujourd’hui encore certaines organisations communautaires et indigènes (dont le Cipo), même si la majorité fonctionnent dorénavant comme des partis politiques.

Communisme indigène

Avec cet héritage indigène et sa propre expérience forgée dans la résistance à la dictature, on peut dire que Magón était libertaire avant de lire les auteurs (Bakounine, Kropotkine, Malatesta) et de partager leurs thèses. Par un cheminement propre, dans le contexte particulier du Mexique porfiriste, il est arrivé aux mêmes conclusions que les anarchistes européens : critique de la démocratie parlementaire et du principe d’autorité, besoin d’une gestion collective des terres et des moyens de production, fédéralisation de communautés autonomes, etc. Grâce à cela, Magón a inspiré également des fractions du mouvement ouvrier, des collectifs libertaires, et des organisations armées ou pacifistes.

Après le discrédit du marxisme-léninisme et des guérillas marxistes orthodoxes, et dans l’actuel contexte mexicain, néolibéral et répressif – qui rappelle en partie le porfirisme contre lequel se battait directement Magón – de plus en plus de gens trouvent dans le magonisme des idées et des pistes pour alimenter leurs luttes. L’importance même donnée aux moyens de communication par les insurgés d’Oaxaca en 2006 montre que l’esprit de Magón et de ce formidable journal de propagande et d’organisation que fut Regeneración, est bien vivant.

Raúl Gatica (Cipo-RFM), avec Jocelyn Michard (AL Paris-Sud), depuis Vancouver (Canada)

[1Regeneración, 2 septembre 1911.

 
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