Dossier planète insoumise : Europe : Mouvements sociaux, gauches anticapitalistes et libertaires : problèmes et perspectives

Version imprimable de cet article Version imprimable


Malgré la dérive à droite de l’ensemble de l’échiquier politique, la conversion d’une large part de la gauche au capitalisme de marché, la tendance social-démocrate des syndicats bureaucratiques, les luttes sont multiples en Europe. Mais, hormis quelques convergences lors de contre-sommets ou de forums sociaux, ces mouvements ont du mal à construire par la base et à se fédérer au-delà de l’échelle nationale pour avoir un impact majeur.

Si l’Amérique latine est traversée par de nombreuses luttes porteuses de remises en cause des oligarchies régnantes et de ruptures tant avec le libéralisme qu’avec le capitalisme, le tableau offert par l’Europe est de ce point de vue nettement moins réjouissant. En effet, le rapport de force penche nettement en faveur des classes dominantes. Certes, leur hégémonie a été quelque peu ébranlée par les référendums français et néerlandais qui ont débouché sur un rejet de la constitution capitaliste européenne, ouvrant ainsi une crise de légitimité des institutions communautaires. Pour autant, si cet échec a alors fait beaucoup de bruit et continue de résonner dans les oreilles de nos gouvernants et de nos gouvernantes, il contrarie mais ne remet pas en cause de façon significative la construction capitaliste de l’Europe.

De plus, cela ne signe pas l’abandon de toute idée de traité, puisque ceux et celles qui nous dirigent s’efforcent de trouver un compromis en faveur d’une mouture simplifiée.

Par ailleurs, dans la foulée des deux consultations, la directive Bolkestein de libéralisation des services en Europe a été atténuée, mais pas abandonnée comme l’exigeaient de nombreuses organisations politiques et syndicales.

Si les résistances à l’ordre établi sont nombreuses et s’expriment régulièrement, la pression qu’elles exercent sur les dirigeant-e-s est bien insuffisante pour stopper le rouleau compresseur bruxellois. Et, de fait, si l’on établit un bilan sur une vingtaine d’années, force est de constater l’accumulation impressionnante de défaites pour les opprimé-e-s à l’échelle nationale comme européenne : fermetures d’entreprise, privatisations, droit du travail, droit de grève, Sécu, retraites, délocalisation, OGM... Mais au-delà des constats, comment peut-on expliquer un tel bilan ?

Hégémonie de la bureaucratie

D’abord il faut souligner que la crise du stalinisme, mais aussi celle de la social-démocratie, pèsent toujours aussi fortement sur le Vieux Continent. Ces crises ont ouvert un espace politique, tant pour les courants libertaires et trotskystes que pour les mouvements sociaux, qui refusent la logique de la courroie de transmission, mais ces derniers n’ont que très partiellement été en mesure d’occuper l’espace laissé vacant.

Depuis la chute du mur de Berlin, les différents Partis communistes qui ont maintenu un cours stalinien existent à l’état résiduel (Portugal, Grèce). Les autres se sont englués dans des alliances avec les partis socialistes et sociaux-démocrates (France, Italie). Les partis socialistes se sont tous sans exception ralliés à l’économie de marché et constituent une des fractions des oligarchies régnantes. À cela il faut ajouter le fait que les partis verts ont fait subir un cours semblable à l’écologie politique.

Avec ces dizaines de millions d’adhérent-e-s, la très bureaucratique Confédération européenne des syndicats (CES, voir page 9 de ce numéro) domine largement la vie syndicale. Elle constitue une remarquable force d’inertie en même temps qu’un partenaire privilégié tant pour le patronat que pour les eurocrates et a largement accompagné la libéralisation du marché du travail. Il s’agit de tendances lourdes. Pour autant, ce tableau particulièrement noir de la gauche et du syndicalisme en Europe ne saurait être exclusif et laisser dans l’ombre les mouvements sociaux et les courants politiques porteurs d’une rupture avec l’ordre établi. Comme dans le reste du monde, les politiques capitalistes, qui depuis le milieu des années 1970 ont engendré chômage, précarité, paupérisation des classes populaires, pénalisation de la pauvreté, déréglementation et destruction méthodique des systèmes de protection sociale, ont suscité de nombreux mouvements de contestation.

On remarquera que les protagonistes de ces résistances ne sont pas issu-e-s des mêmes milieux sociaux que ceux et celles d’Amérique latine. Dans ce dernier continent, ce sont les petits paysans, les Indiens et les Indiennes, les habitants et les habitantes des banlieues pauvres des grandes métropoles qui se retrouvent en première ligne des mobilisations. En Europe, et plus généralement dans les pays du nord (Amérique du Nord, Japon), même si les ouvriers et les ouvrières ne sont pas complètement absents, ce sont surtout les travailleurs et les travailleuses du secteur des services, les employé-e-s des services publics, les étudiants et les étudiantes, une fraction non négligeable des classes moyennes qu’on voit à la pointe des mobilisations. Ces différences sociales permettent aussi de comprendre les différences de stratégie sociale et politique.

En Amérique latine, ces dernières coïncident davantage avec des stratégies de survie (occupations de terres, réquisitions de logements vides, créations de coopératives de production, récupérations d’entreprises, éducation populaire, blocages de route pour obtenir des aides sociales ou des plans emploi) qui débouchent sur des luttes et des mouvements. Ces problématiques ne sont pas absentes en Europe, mais elles sont beaucoup plus circonscrites socialement et géographiquement, et donc plus marginales.

Au-delà des contre-sommets et des forums sociaux...

Il est significatif de voir qu’en Europe, les mobilisations les plus massives de ces dernières années ont été les mobilisations antiguerre (guerre du Kosovo, guerre en Irak, opposition à l’extension et au redéploiement des bases de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord ou encore au projet d’installation du bouclier antimissiles états-unien en 2012) qui se caractérisent par leur faible ancrage territorial. De même, les mobilisations contre les sommets européens et le G8 (voir page 8) ont été l’occasion de démonstrations importantes mais n’ont que très partiellement convergé avec les mobilisations sociales.

Du reste, faute de donner des perspectives aux luttes et du fait d’une relative déconnection avec elles, les forums sociaux deviennent rituels, s’épuisent quand ils ne s’institutionnalisent pas purement et simplement. Ces rencontres pourraient servir à autre chose, mais elles ne font l’objet de débat qu’au sommet des organisations syndicales et touchent rarement le ou la syndiqué-e de base. Au-delà des grands débats sur la mondialisation, la financiarisation de l’économie, la déréglementation ou la précarisation, la question de l’organisation des exploité-e-s est reléguée au second plan, là où elle devrait être centrale. La question de l’internationalisation des luttes reste largement l’affaire de spécialistes. Cela est d’autant plus consternant que l’Europe constitue un niveau d’intervention pertinent alors même que des directives engageant la vie de 450 millions de personnes sont votées quotidiennement au Parlement européen et que le droit européen prime sur le droit national.

Ce que les dockers ont réussi, il y a deux ans, par leur mobilisation continentale – à savoir le renoncement des eurodéputés à la casse de leur statut –, d’autres auraient pu le faire si leurs organisations en avaient eu la volonté que ce soit pour la poste, les transports, l’énergie ou les télécommunications. Mais ces syndicats dominés par les sociaux-démocrates ont non seulement refusé toute perspective de mobilisation mais ont même accepté dans les grandes lignes la déréglementation.

... reconstruire par la base

Un autre monde, une autre Europe sont sans doute possibles, mais pour que ces mots d’ordre ne restent pas des vœux pieux vides de contenu, il faut qu’ils soient portés par des luttes spécifiques posant des problématiques globales.

La priorité est bien à la reconstruction de luttes, de mouvements et d’organisations rompant clairement avec cinquante ans de construction d’une Europe capitaliste et assumant la confrontation avec l’État et le patronat à une échelle nationale comme internationale.

Si les sommets et autres réunions de chefs d’État peuvent être des moments de mobilisation, c’est à l’échelle des entreprises, des branches, des universités, des quartiers et par les échanges des expériences accumulées dans tous les domaines (antiracisme, féminisme, écologie, syndicalisme), par les coopérations transfrontalières qu’il sera possible de construire un rapport de force.

Des forces syndicales et associatives s’inscrivant dans ces démarches existent et se développent en Europe depuis une vingtaine d’années. Elles restent minoritaires et souvent isolées. C’est le cas des syndicats autonomes de lutte face au monstre bureaucratique que constitue la CES. Toutefois leur audience progresse, de même que leur capacité d’initiative.

Le centre de gravité de ces organisations se trouve en Méditerranée avec la CGT espagnole (anarcho-syndicaliste), l’opposition de la Confederazione Generale Italiana del Lavoro (CGIL) et les syndicats de base en Italie, les syndicats Solidaires en France. Bien évidemment, la lutte de classes ne saurait se réduire à ces organisations.

Ainsi, en Espagne, il faut compter sur le secteur critique des Commissions ouvrières, toutefois en perte de vitesse par rapport aux années 1990 et en France sur la CGT.

D’autres pays qui n’ont pas été historiquement marqués par le syndicalisme d’action directe voient aujourd’hui ce courant progresser. Si, en Scandinavie, la Sveriges arbetares centralorganisation (SAC) suédoise fait figure d’exception, en Grande-Bretagne, on a vu ces dernières années le national union of Rail, Maritime and Transport workers (RMT) rompre avec le Parti travailliste au pouvoir. Rappelons que ce parti est organiquement lié au Trade Union Congress qui le finance. En Allemagne, l’opposition syndicale progresse notamment dans l’industrie (chimie, métallurgie). Alors qu’il y a encore une dizaine d’années elle était incapable de se coordonner au-delà de l’échelle régionale, elle a passé ce cap et s’efforce de travailler avec d’autres mouvements (antiracisme, étudiants, chômeuses et précaires). Les rencontres européennes du syndicalisme alternatif, qui se tiennent au moins une fois par an, permettent de confronter les démarches de ces organisations et de renforcer les coopérations. Le réseau Transnationals Information Exchange (TIE) s’efforce de prolonger cette action à l’échelle internationale.

C’est notamment dans ce cadre et à l’initiative de la CGT espagnole que la coopération se développe entre ces réseaux et les syndicats autonomes de lutte en Algérie et au Maroc.

Les luttes antifascistes, antiracistes et féministes ont du mal à faire entendre leur voix à l’échelle continentale en dehors des sommets des chefs d’État. No Border a constitué une initiative pour fédérer les contestations dans ce domaine mais semble avoir vécu. La Marche mondiale des femmes, qui a connu deux éditions, en 2000 et en 2006, a tendance à se ritualiser et ne coïncide pas nécessairement avec une volonté de construire un mouvement autonome des femmes. Elle repose sur des réseaux qui dans certains pays comme la France ne se sont pas renouvelés.

Et les libertaires dans tout cela ? Globalement, on peut dire que les courants libertaires existent et se sont développés. Cela est vrai pour la CGT anarcho-syndicaliste en Espagne, qui est devenue la troisième force syndicale du pays et organise des dizaines de milliers de travailleurs et travailleuses.

Permanence et renouveau des courants libertaires

À l’intérieur comme à l’extérieur des entreprises, elle est devenue une force incontournable.

En Suède, après avoir été traversée par une crise qui aurait pu lui être fatale, la SAC se renforce et s’ouvre à de nouvelles générations. En Grèce, c’est aussi par l’anarcho-syndicalisme de l’ESE que passe le renouveau libertaire.

En France, en dépit de ses limites, la CNT constitue une organisation sur laquelle il faut compter et c’est elle qui met sans doute le plus d’énergie à vouloir structurer les anarcho-syndicalistes à l’échelle internationale. L’Internationale des fédérations anarchistes se maintient et a enregistré plusieurs affiliations à l’Est de l’Europe.

Enfin les organisations communistes libertaires voient leur audience progresser en Italie avec la FdCA, en Suisse avec l’OSL, en France avec Alternative libertaire et en Irlande avec le WSM qui apporte son soutien à plusieurs groupes en Écosse, au Pays de Galles et en Angleterre. En revanche, depuis la mise en sommeil du réseau Solidarité internationale libertaire, ces organisations sont confrontées à la nécessité de se doter d’un outil international. Une première étape importante a été franchie ces dernières années avec la création du site Anarkismo, et elles entendent ne pas en rester là.

Laurent Esquerre (AL Paris Nord-Est)


QUI EST QUI ?

Irlande : Workers solidarity movement (WSM)

Le WSM a été fondé en 1984. Il édite un journal, Workers solidarity movement, et une revue, Red and black revolution. Il est également cofondateur du site communiste libertaire Anarkismo. Petit groupe propagandiste durant les années 1980 et 1990, il est très actif dans les luttes sociales – entreprises, logement, féminisme et notamment sur la question du droit à l’avortement. Il connaît un développement depuis quelques années, notamment dans la jeunesse, et est en train de devenir une des principales organisations de la gauche radicale.


Suède : Sveriges arbetares centralorganisation (SAC)

La SAC est née en 1910 en développant une activité syndicale dans les secteurs du bâtiment, des mines et du travail forestier. C’est une organisation syndicaliste révolutionnaire et anarcho-syndicaliste. Elle compte 10.000 adhérent-e-s et publie l’hebdomadaire Arbetares. C’est l’organisation libertaire la plus importante dans une Scandinavie dominée par la tradition social-démocrate. Depuis les années 1970, la SAC s’est considérablement féminisée (elle compte 40 % de femmes et ses instances nationales sont mixtes). Ces dernières années, elle a connu une arrivée de nombreux-ses jeunes.


Suisse : Organisation socialiste libertaire (OSL)

L’OSL est née en 1982. Elle s’est formée avec des militants et des militantes libertaires particulièrement impliqué-e-s dans les luttes syndicales et féministes (Lausanne, Genève), mais aussi dans celle du Centre autonome de jeunesse de Bienne, un centre social qui fédère des centaines de jeunes dans cette ville. L’OSL a été à l’initiative et/ou partie prenante de la plupart des luttes qui ont marqué la Suisse ces vingt-cinq dernières années (luttes syndicales, mouvement des femmes, mouvement pour une Suisse sans armée, campagnes antiracistes, luttes dans les squats, mouvement des chômeurs, solidarité internationale). Elle édite une feuille qui s’intitule Rébellion.


Grèce : L’Union syndicaliste libertaire (ESE)

L’ESE est une jeune organisation créée en octobre 2003. Elle se réclame de l’anarcho-syndicalisme et agit dans un contexte marqué par l’hégémonie du syndicalisme intégré et bureaucratique de la centrale unique du pays. L’ESE incarne la volonté d’insérer un courant libertaire au sein des luttes de classe et d’intervenir en direction du monde du travail (salaires, retraites, accidents du travail...). Ses militants et militantes ont également été particulièrement actifs lors du puissant mouvement étudiant qui a récemment secoué le pays.


Italie : Federazione dei comunisti anarchici (FdCA)

La FdCA est née en 1985 de la fusion entre l’Organisation révolutionnaire anarchiste (ORA) et l’Union des communistes anarchistes de Toscane (UCAT). Elle publie la revue Antipodi et le journal électronique Alternativa Libertaria. Elle a participé à la création du site communiste libertaire Anarkismo. Elle compte des groupes dans à peu près toutes les régions italiennes. Ces dernières années, la FdCA a joué un rôle important pour fédérer les syndicalistes libertaires tant dans la Confederazione generale italiana del lavoro que dans les syndicat de base. Depuis sa naissance, elle a également contribué à développer le mouvement anticlérical en Italie.

Depuis le début des années 2000, tout en restant une composante encore modeste de la gauche révolutionnaire, elle a connu une forte expansion géographique et numérique.


Espagne : Confederación général del trabajo (CGT)

La CGT est issue de la scission de la CNT en 1979. La CNT éclate alors en quatre organisations concurrentes. Ce sont des divergences stratégiques qui entraînent cette dispersion. Les responsables de la CNT, revenu-e-s de leur exil et qui ont connu la période de la révolution espagnole et de la guerre contre le franquisme, allié-e-s à une partie des jeunes activistes impliqué-e-s dans la lutte pour la libération des prisonnier-e-s politiques mais qui désertent les entreprises, se replient sur un passé mythique et sont incapables de construire une organisation s’adressant aux travailleuses et aux travailleurs de plus en plus touché-e-s par le chômage. D’autre part, on trouve des militantes et militants actifs en Espagne pendant la période franquiste et qui ont pour priorité la reconstruction de la CNT sur la base de sections d’entreprises et d’unions interprofessionnelles, tout en s’appuyant sur une forte identité libertaire.

Alors que les « historiques » se replient de plus en plus sur des préoccupations identitaires, les trois autres secteurs se réunifient à Valence en 1984. La CNT « rénovée » perd le procès sur la récupération du patrimoine qui l’oppose à la CNT-AIT et, obligée de changer de nom, elle devient la CGT en 1988.

Plus importante organisation libertaire au monde, elle est devenue au cours des années 2000 la troisième organisation syndicale d’Espagne derrière les Commissions ouvrières et l’Union générale du travail (proches du Parti socialiste au pouvoir) et compte autour de 60.000 adhérent-e-s.

Implantée aussi bien dans le secteur privé que dans le secteur public, elle s’efforce d’organiser également les salarié-e-s les plus précaires dans les secteurs des services en pleine expansion (télétravail), ainsi que les migrants et les migrantes surexploité-e-s avec ou sans papiers. Elle s’emploie par ailleurs à aider aussi bien au développement du mouvement libertaire que des mouvements sociaux et syndicaux autonomes en Amérique latine (Mexique et cône Sud), au Maghreb (Algérie et Maroc) et en Europe (Portugal).

 
☰ Accès rapide
Retour en haut