Dossier prostitution : Conséquences concrètes : Les effets pervers du réglementarisme

Version imprimable de cet article Version imprimable


Certains États ont légalisé et encadré la prostitution et ses lieux d’exercice, rétablissant une politique réglementariste abolie souvent depuis des décennies. Loin des débats idéologiques, la Fondation Scelles s’est intéressée aux conséquences concrètes de ces choix.

Les partisans du réglementarisme arguent souvent qu’en légalisant le proxénétisme et en encadrant la prostitution par le droit du travail, on lutterait mieux contre les réseaux de traite du crime organisé, et contre la prostitution des enfants. Cela permettrait également, selon eux, de protéger les prostitué-e-s en leur faisant bénéficier de la Sécurité sociale, de l’assurance-vieillesse, en permettant le contrôle sanitaire (dépistage VIH...) et l’arrêt des discriminations et exclusions dont ils et elles font l’objet. Enfin, les États qui optent pour le réglementarisme pensent préserver la « bonne moralité » et prévenir les « troubles à l’ordre public » en cloisonnant la prostitution dans des lieux et des temps définis. Une enquête de la Fondation Scelles [1] dans plusieurs pays réglementaristes montre que la réalité est loin de ces promesses.

Là où elles sont mises en place [2], les législations réglementaristes permettent une industrialisation du proxénétisme, avec par exemple les eros centers (sortes de supermarchés du sexe où officient les prostitué-e-s) et un marketing agressif (forfaits client illimités, points fidélité…). En Allemagne, la dépénalisation du proxénétisme il y a huit ans a entraîné une augmentation de 70 % du trafic d’êtres humains [3].

Les réseaux de traite mafieux, eux, continuent généralement de contrôler indirectement le marché. À Amsterdam, trois ans après qu’en 2000 les maisons closes aient été légalisées, le maire déclarait qu’il « apparaissait impossible de créer pour les femmes prostituées une zone saine et contrôlable qui ne soit pas récupérée par le crime organisé », avant de tenter une opération de rachat des bordels du « quartier rouge » pour restructurer le quartier.

Quatre fois plus de bordels illégaux que légaux

Mais si la légalisation encourage les réseaux légaux, paradoxalement elle fait aussi exploser les réseaux clandestins qui espèrent ainsi échapper au fisc et aux contrôles... Ainsi, en Australie, dans l’État du Victoria, il y a 4 fois plus de bordels illégaux que légaux [4]. En Grèce, la proportion de prostituées issues du pays diminue chaque année par rapport aux étrangères, souvent des sans-papiers « importées » par les proxénètes. Le trafic d’enfants (des filles surtout) a également explosé, par exemple aux Pays-Bas, avec 11 000 enfants prostitués supplémentaires entre 1996 et 2005.

La levée de l’interdit symbolique a également des conséquences sur les conditions d’exercice de la prostitution. En effet, les clients prostitueurs, ayant désormais l’approbation de la société, ne se gênent pas pour avoir des exigences de plus en plus violentes et dégradantes à l’égard des prostitué-e-s.

En termes de santé, le bilan est désastreux. En Australie, 40 % des prostitueurs avouent ne pas avoir de rapports protégés, et le nombre d’infections au VIH a quasiment doublé en 10 ans. La pression du client et du patron sur le ou la prostituée pour ne pas utiliser de préservatif en est la cause principale.

Quant à la « protection » vis-à-vis des proxénètes, elle reste très théorique. Dans les États ayant légalisé le marché du sexe, le contrôle des bordels est souvent limité par la loi, et les personnes prostituées peuvent alors totalement dépendre de leur employeur.

Malgré que la loi fasse de la prostitution « un métier comme un autre », la stigmatisation des personnes prostituées, elle, persiste logiquement dans les mentalités puisque le réglementarisme la délimite strictement dans l’espace pour ne pas nuire à la « bonne moralité » du reste de la société. Du coup, beaucoup de prostituées préfèrent ne pas se déclarer, y compris pour ne pas subir les discriminations des assureurs et banquiers par exemple.

Au final, selon la bonne vieille loi capitaliste, la création d’une offre entraîne la demande. Le nombre de clients a donc fortement augmenté dans les États réglementaristes, notamment du fait du tourisme sexuel. À Amsterdam par exemple, 80 % des clients sont des étrangers.

Le bilan est donc alarmant.

Tant au niveau de la lutte contre le crime organisé que de la protection des personnes prostituées, le réglementarisme est un mensonge.

Nestor (AL Tours), Charline (AL Paris nord-est)


Les autres articles du dossier :

- Edito : la prostitution, à la croisée des oppressions
- La prostitution en France : Un paysage dominé par la traite
- Les « clients » : Ce très ordinaire désir de domination
- Trois grandes tendances : prohibitionnisme, abolitionnisme, réglementarisme
- Contre l’offensive réglementariste : Perspectives libertaires sur la prostitution
- Entretien avec Lilian Mathieu (sociologue) : « L’abolitionnisme contemporain commet une double erreur »
- Un livre de Lilian Mathieu : La Condition prostituée
- Pour l’abolition : Arrêter le mensonge
- Claudine Legardinier : « Tout statut profite aux proxénètes »
- Alternative libertaire : Pour l’émancipation sociale

[1La Fondation Scelles lutte contre l’exploitation sexuelle commerciale (www.fondationscelles.org).

[2Les États européens où la prostitution est légalisée et encadrée sont les Pays-Bas, l’Allemagne, la Suisse, l’Autriche, la Hongrie, la Grèce et la Turquie.

[3Élise Guiraud, « Allemagne, la flambée des trafics », Prostitution et Société, juin 2010.

[4Richard Poulin, « La légalisation de la prostitution et ses effets sur la traite des femmes et des enfants », février 2005, sur Sisyphe.org.

 
☰ Accès rapide
Retour en haut