Dossier prostitution : Pour l’abolition : Arrêter le mensonge

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Les anti-abolitionnistes vendent l’idée, prétendument féministe, que la prostitution serait une manne économique pour les femmes. Ce n’est en fait qu’une monétarisation du patriarcat. La légaliser, c’est renforcer les inégalités.

Les anti-abolition prétendent que le sexe des « client », « travailleur » et profiteur est indifférent dans le système prostitutionnel actuel et passé. Il s’agirait pour une personne de vendre un service, de se prostituer. Or le système est ségrégatif : sexiste, classiste et raciste ; et la transaction n’est pas interindividuelle mais organisée comme tout commerce. Les anti-abolition, en libéraux, nient et acceptent toutes les divisions du travail :
- le proxénétisme, qui tient entre 85 et 90 % des personnes prostituées [1] ;
- la mise au service des femmes : les « clients » se servent, les proxénètes empochent. Colette Guillaumin a analysé la logique de caste et d’esclavage qui organise l’économie patriarcale. Françoise Milewski en a dressé le bilan en France [2]. Selon l’OIT (2004), la traite prostitutionnelle concerne à 98 % des femmes et des fillettes. Le système prostitutionnel met donc à profit et modernise les techniques et bénéfices patriarcaux ;
- le colonialisme néolibéral, qui illégalise les travailleurs et les travailleuses et bafoue les droits humains. La prostitution est un moyen de son expansion par les crimes, le vol, la destruction des tissus sociaux et économiques de pays entiers [3].

La figure mensongère de l’« indépendante » nous fait croire que la prostitution est faite par et pour les « travailleuses » : l’argent leur reviendrait. Or l’argent circule entre hommes (clients/proxénètes), comme dans toute institution patriarcale, et il est capitalisé par le propriétaire (proxénète) du moyen de production (ici un humain), de manière très capitaliste. Ce mensonge permet aux anti-abolitionnistes de vendre l’idée, prétendument féministe, que la prostitution serait une manne économique pour les femmes. Or ce système est basé sur le genre au sens de division du travail entre les sexes [4].

Du marketing arrogant

Autre récupération opportuniste du combat féministe : Paola Tabet [5] a montré que l’échange économico-sexuel est l’effet et le catalyseur de l’exploitation des femmes par les hommes. Il faut abolir la « grande arnaque » qui nous transforme en « servantes » et en « putains ». Les anti-abolition retournent le concept pour dire : « toutes les femmes vivent de cet échange, donc il leur bénéficie… Promouvons l’arnaque en nous disant féministes ! »

Du marketing arrogant : promouvoir la « sexualité » au service des hommes quand nous tolérons déjà 48.000 viols par an commis contre les femmes de 20 à 59 ans ou acceptons la menace et la haine sexistes associées à la sexualité (« prendre, baiser, défoncer »). Dire que le « client » achète de la sexualité c’est adopter le point de vue des violeurs qui considèrent les femmes interchangeables et leur désir inutile. Il faut cesser ces mensonges. La réalité des femmes et des personnes féminisées par la prostitution est brutale. Elles sont opprimées par l’état patriarcal et par les proxénètes, selon les mêmes techniques : ils les empêchent d’être autonomes, de circuler librement, d’avoir des droits communs, leurs papiers. Par les violences, l’exploitation et le vol, ils rendent leur travail improductif et illégitime pour elles mais très profitable pour eux – par transferts internationaux et blanchiment. Mais surtout, les viols, agressions, actes de barbarie voire les meurtres sont couverts juridiquement et moralement par le contrat prostitutionnel, comme il y a 30 ans par le contrat de mariage.

Il devient évident que la prostitution est une monétarisation du patriarcat. Elle opprime donc toutes les femmes. Andrea Dworkin [6] définit notre oppression par l’imbrication de l’argent avec la sexualité, et les violences légales et illégales qu’elle nécessite. Réglementer une arnaque, légaliser une oppression ne peut que renforcer les inégalités [7].

Annie Ferrand

  • Annie Ferrand est psychologue et doctorante à l’université Paris Ouest-Nanterre-La Défense.

Les autres articles du dossier :

- Edito : la prostitution, à la croisée des oppressions
- La prostitution en France : Un paysage dominé par la traite
- Les « clients » : Ce très ordinaire désir de domination
- Trois grandes tendances : prohibitionnisme, abolitionnisme, réglementarisme
- Contre l’offensive réglementariste : Perspectives libertaires sur la prostitution
- Conséquences concrètes : Les effets pervers du réglementarisme
- Entretien avec Lilian Mathieu (sociologue) : « L’abolitionnisme contemporain commet une double erreur »
- Un livre de Lilian Mathieu : La Condition prostituée
- Claudine Legardinier : « Tout statut profite aux proxénètes »
- Alternative libertaire : Pour l’émancipation sociale

[1] Richard Poulin (sous la dir.), Prostitution, la mondialisation incarnée, Syllepse, 2005, p. 18.

[2] Françoise Milewski, « Les inégalités entre les femmes et les hommes », sur Ladocumentationfrancaise.fr.

[3] Claudine Legardinier, Les trafics du sexe. Femmes et enfants marchandises, Milan, 2002.

[4] Christine Delphy, L’Ennemi principal (tome 2 : Penser le genre), Syllepse, 2009.

[5] Paola Tabet, « La grande arnaque. L’expropriation de la sexualité des femmes », Actuel Marx n° 30, septembre 2001.

[6] Andrea Dworkin à la Pornography Awareness conference à la Duke University, 1985, disponible sur Andreadworkin.com.

[7] Sheila Jeffreys « La légalisation de la prostitution, une expérience qui a échoué en Australie » sur Sisyphe.org.

 
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