Droit de réponse : Agone, firme capitaliste ou collectif éditorial et militant en crise ?

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Dans sa rubrique « Courrier des lecteurs », Alternative libertaire a publié en juillet 2013 un témoignage émanant de deux ex-salariés d’Agone, G et R, qui parlent de méthodes « patronales », « managériales » et de « stratégies d’externalisation ». Il n’est jamais agréable de voir d’anciens amis s’éloigner avec aigreur. Et c’est pire de les voir affirmer publiquement que le projet dans lequel ils se sont tant investis est devenu à leurs yeux le contraire de ce qu’il était quelques mois plus tôt. Par respect pour le travail réalisé, cette réponse ne veut donner qu’un autre point de vue sur ce qui s’est passé chez Agone en 2012.

Le numéro 50 de la revue Agone qui sert de point de départ à ce courrier des lecteurs traite des stratégies patronales d’entreprises comme Peugeot, EDF et Carrefour, où les syndicalistes sont soumis à des pratiques de répression et de domestication constituant les versions violentes ou douces d’entorses au droit du travail et brisant des vies. Le collectif d’éditeurs que Rl lui-même décrivait comme si plaisant s’est-il subitement transformé en une firme capitaliste [1] ? La personnalité de son directeur éditorial, Thierry Discepolo, bien connu d’une partie du monde militant, s’est-elle soudain métamorphosée ? Nous ne voyons pas les choses ainsi.

C’est un fait, cinq employés ont quitté les éditions Agone entre octobre 2012 et janvier 2013. Chacun d’entre eux a choisi les conditions de son départ, et des primes conséquentes ont été attribuées. Le président de l’association Agone s’est contenté de les avaliser. Tous ces départs font suite à une crise importante. Personne ne le nie. Mais cette situation mérite d’être analysée comme crise politique d’un projet éditorial engagé, sur fond de bouleversement des mondes du livre.

Ces départs ne sont pas un coup de tonnerre dans un ciel serein. Ils font suite à plusieurs mois de désaccords, à l’issue desquels le directeur éditorial propose, en juin 2012, de se retirer au profit d’une direction éditoriale collégiale composée des autres salariés. Cette proposition est refusée et provoque les deux premiers départs. Une assemblée générale des salariés et des directeurs de collection est convoquée en septembre, au cours de laquelle le directeur éditorial réitère sa proposition de se retirer au profit des salariés insatisfaits. Elle est de nouveau refusée. Le directeur éditorial propose alors une réduction des tâches logistiques et une refonte du site Internet. Ce projet est validé à la majorité – puis soutenu par le bureau de l’association, dont une augmentation des salaires de 20 %. Une semaine plus tard, trois autres salariés, dont G et R, annoncent leur départ.

De l’assemblée générale de septembre 2012, aucune solution unitaire aux désaccords n’avait pu émerger. Les divergences portaient sur l’organisation collective du travail et la réponse à des enjeux contemporains ou anciens de l’édition : quels usages réserver aux formats numériques du livre ? Jusqu’à quel point développer la vente en ligne ? Comment faire cohabiter ces pratiques avec la librairie ?

Ces divergences portaient aussi sur les relations avec le monde intellectuel ou académique. Car Agone n’est pas un producteur de biens seulement matériels. Sa matière première reste des textes, qui ont, hélas, des origines sociales souvent prévisibles : petite et grande bourgeoisies intellectuelles, milieux militants, sphère académique, plus rarement mondes ouvriers. Ce constat doit être tiré jusqu’au bout : le métier d’éditeur suppose une connexion avec ces groupes sociaux pour accéder à la matière première dont sont faits les livres.

Pour satisfaire l’idéal d’un collectif éditorial engagé, ce travail de collecte (de direction de collection), mais aussi sur les textes mêmes (préface, traduction, appareil de notes, annexes, etc.), doit être autant que possible partagé entre tous les employés d’une maison d’édition.

Ignorant ces questions, la plupart des maisons ont adopté une organisation hiérarchique des tâches qui reproduit les coupures intellectuel/manuel, « grand penseur »/ »petites mains ». Cette situation produit une division entre ceux qui « trouvent les livres » (gravitant dans les milieux intellectuels, notamment parisiens) et « ceux qui les font devenir objets » ; entre ceux qui travaillent sur les textes et « agencent les livres entre eux » pour former une ligne éditoriale et ceux qui les mettent en forme et en circulation. Ce qui n’est pas gênant pour Fayard ou Flammarion pose en revanche un vrai problème à une maison d’édition où la manière de faire des livres est aussi importante que leur contenu.

Chez Agone, l’organisation collective du travail repose sur un principe d’égalité de salaire. De plus, une large part du travail de collecte et de travail sur les textes est répartie entre les salariés assurant les différents métiers que rassemble une maison d’édition. Mais cela ne suffit pas. Il a été et reste très difficile d’y instaurer une division du travail totalement égalitaire. C’est là un des points de la crise que nous avons traversée. Peut-on se contenter, à long terme, d’un directeur éditorial qui assure l’essentiel des relations entre la maison d’édition et ses interlocuteurs extérieurs (auteurs, traducteurs, confrères, libraires, diffuseur-distributeur, administrations) ? Comment gérer l’asymétrie d’informations, de visibilité sociale et les effets de personnalisation que ceci produit inévitablement au sein d’un collectif ?

La leçon politique qu’il y a à tirer de cette situation ne nous semble pas devoir être trouvée dans un parallèle déplacé avec des logiques managériales. (Ainsi l’« externalisation » évoquée n’est-elle que la délégation à la librairie Envie de Lire, à Ivry-sur-Seine, des commandes en ligne du site Agone.org ; et il n’a jamais été question de « réduction de la masse salariale ».) S’il faut tirer une leçon de cette crise, c’est la nécessité de réfléchir à l’essoufflement du modèle vocationnel, qui est au centre du projet d’Agone : répondre aux difficultés pour les membres d’un collectif de s’accorder sur un projet autogestionnaire dans la durée, qui plus est face au bouleversement actuel des mondes de l’édition. La question demeure de réussir à articuler les impératifs de la diffusion de biens symboliques avec les réalités matérielles par lesquelles passe inévitablement un projet qui veut tenir ensemble ces ambitions.

Denis Becquet, Thierry Discepolo, Alain Guenoche, Sylvain Laurens, Joëlle Metzger, Julian Mischi, Philippe Olivera, Étienne Penissat, Jean-Jacques Rosat, Jacques Vialle – membres du bureau ou collaborateur des éditions Agone en 2012 et 2013.

[1] R (éditions Agone) : « Il vaut mieux prendre son temps », Article XI, juillet 2010.

 
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