Droit de réponse : Critique conspirationniste ou critique radicale des médias ?

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Philippe Corcuff a souhaité réagir à un article paru dans l’AL de février 2010.

Après l’excellent dossier d’AL contre les théories du complot (novembre 2009), Sébastien Marchal (AL février 2010) a cru bon de caricaturer mon engagement ferme vis-à-vis des divers conspirationnismes. Il l’a fait avec la suffisance insultante, l’approximation et le goût de la contre-vérité souvent associés au Plan B. Il n’hésite alors pas à me faire dire exactement le contraire de ce que j’ai écrit dans un article consacré à Chomsky [1].

Il avance ainsi : « Il faut rappeler que les analyses systémiques des formes de domination, qui prennent en compte les structures économiques et les déterminants sociaux des individus, sont le meilleur rempart contre les fantasmes de conspiration, en rompant avec la vision naïve de l’individu purement rationnel et omniscient – que postulent les libéraux, mais aussi Corcuff lorsqu’il s’agit des journalistes. »

Or, après avoir mis en évidence l’écart important entre la composante intentionnaliste (à tonalité conspirationniste) de la critique des médias propre à Chomsky et les critique structurelles avancées par Marx et Bourdieu, je notais : « la focalisation sur les actions conscientes et volontaires comme moteurs supposés de l’histoire apparaît particulièrement en décalage avec une lecture de l’histoire où les volontés individuelles rencontrent justement des circonstances indépendantes de leurs volontés, et notamment les héritages antérieurs de l’histoire, le poids des structures sociales et des rapports des forces sociales comme les mécanismes idéologiques. Avec le fil intentionnaliste du texte chomskyen, on est paradoxalement plus proche du modèle du libéralisme économique, celui de l’homo œconomicus, pour lequel le calcul coût/avantages d’acteurs individuels est le point de départ de l’analyse, que de la théorie marxiste. […] Ce qui nous éloigne également du modèle de sociologie critique proposé par Pierre Bourdieu : le croisement de la logique de l’habitus (l’inconscient social intériorisé par chaque personne au cours de sa socialisation) et de celle des champs sociaux (les structures sociales extériorisées, dans des dynamiques sociales s’imposant aux individus malgré eux) limitant la part attribuée aux volontés humaines dans l’explication des mouvements de l’histoire. »

Les divergences sont pleinement légitimes parmi les anticapitalistes et la polémique est un des moyens de les exprimer. Cela ne signifie pas que l’on puisse dire n’importe quoi, en faisant des noms propres (tels « Bourdieu » ou « Chomsky ») des guirlandes décoratives, indépendamment d’une discussion serrée des contenus intellectuels concernés. Autrement, on céderait dans le camp radical à une BHLisation de la pensée et du débat.

Philippe Corcuff

• Philippe Corcuff est militant NPA à Nîmes et sociologue

[1« Chomsky et le “complot médiatique” », Contretemps n°17, septembre 2006, repris sur http://www.mediapart.fr/club/blog/

 
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