Economie : Plateformes : pour le capital, c’est tout bénéf’ !




Les nouvelles plateformes numériques « collaboratives » ouvrent de nouveaux horizons de profits pour les capitalistes… et d’exploitation renforcée pour les travailleurs et les travailleuses.

En juillet 2016, la faillite de la plateforme Take Eat Easy (TEE) [1] faisait les choux gras de la grande presse, qui après avoir fait l’apologie de cette nouvelle économie « collaborative », se retrouvait – encore une fois – surprise par un échec pourtant pas si difficile à prédire. Que nous apprend ce secteur de l’économie numérique sur les nouvelles stratégies capitalistes ?

Il importe tout d’abord de contextualiser cette faillite dans le panorama de la survalorisation générale des entreprises technologiques par le capital. Les sociétés à forte composante technologique ont une très nette facilité à lever des capitaux très importants alors que leur rentabilité réelle est loin d’être atteinte. Ce qui leur fait risquer, plus ou moins rapidement, d’entrer en crise lorsque les investisseurs veulent réclamer leur dû. La fuite en avant technologique, à la recherche de profit, a elle-même pour toile de fond l’incapacité du capitalisme à dégager un modèle stable d’accumulation depuis la crise du système fordiste. Il faut donc dépasser la mystification de la nouveauté technologique pour percer à jour les réelles dynamiques qui se jouent.

Un acteur qui bouleverse les parts de marché

Ces sociétés de l’économie dite « collaborative » tentent de coloniser une série de secteurs dont les marges bénéficiaires sont faibles (comme dans le cas d’Uber), ou qui n’étaient même pas des fractions autonomes de capital. Par exemple, avant les plateformes comme Take eat easy ou Deliveroo, la livraison des repas ne constituait pas un secteur autonome par rapport aux restaurants. Ce nouveau secteur réalise tout d’abord une ponction des profits du secteur de la restauration, dans la mesure où la majorité du profit n’est pas supporté par le client (qui ne paie qu’un petit coût forfaitaire d’environ 2,50 euros), mais par le restaurant qui sacrifie son propre bénéfice sur la livraison effectuée par la société spécialisée. En ce sens, on peut considérer que Take eat easy et les autres sociétés de livraison jouent un rôle de régulateur de la « modernisation » au sein de la restauration : seuls les restaurants les plus rentables peuvent se permettre le service de ces sociétés sans que cela n’engage leur survie.

Grève sauvage chez Deliveroo à Londres en août 2016
Coursiers organisés au sein de l’IWGB Couriers And Logistics Branch

Mais les autres sont, malgré tout, contraints de signer leur contrat faustien avec TEE et autres, car la perte de visibilité en cas d’absence de leur enseigne sur ces plateformes les condamnerait à une perte de revenu significative. Cela pousse donc les producteurs (les restaurateurs) à rationaliser toujours plus leurs procédés de production et de vente, et à maximiser les profits pour récupérer leur marge.

Ainsi, le cœur de l’avancée technologique du point de vue de la valorisation globale du capital de ces sociétés est la rationalisation de la production et de la livraison. D’une part, elles obligent les restaurants à être les plus rapides dans leurs temps de préparation et, d’autre part, elles exigent de pouvoir prédire le temps exact de préparation d’une commande, car le logiciel doit être capable de géolocaliser le coursier ou la coursière pouvant se rendre au point A (restaurant) et au point B (client). Ce système permet théoriquement de couvrir un maximum de livraisons avec une flottille minimum de coursiers et coursières. Cette « modernisation » passe aussi par une unification du marché, unification horizontale car elle met en concurrence l’ensemble des restaurants d’une ville sans limites géographiques, et verticale parce que ce sont des restaurants de gammes très différentes.

campagne syndicale internationale des coursiers à vélo de Deliveroo, Foodora & co
plus d’informations

La possibilité d’optimiser ainsi les flux de production s’appuie sur les zones grises du droit du travail dans le secteur de l’Horeca (Hotellerie, restauration et cafés) : une main-d’œuvre précaire, travaillant souvent en dehors de toute légalité et où l’implantation syndicale est quasi nulle. Même si ici les sociétés de livraison ne sont pas « directement incriminables » on ne peut que constater que le flirt avec la légalité fait partie intégrante de ces nouveaux secteurs. Ils évoluent dans les failles ou les marges du droit du travail. Le contrat de travail entre les coursiers et coursières à vélo et les sociétés de livraison montre bien comment ces dernières, dissimulées derrière un contrat d’indépendant, échappent à toute responsabilité. Une fois consolidées, ces sociétés n’ont pas pour but de rester dans ces zones d’ombre mais au contraire de peser du poids qu’elles ont acquis pour faire infléchir le droit du travail et légaliser la situation qu’elles ont imposée de facto. Elles créent ainsi de nouvelles failles dans lesquelles pourront s’engouffrer d’autres secteurs du capital.

Néanmoins, la ponction du profit des restaurants évoquée plus haut est souvent insuffisante pour parvenir au seuil de rentabilité. L’objectif est donc d’atteindre le monopole sur un marché pour commencer, d’une part, à dégager du profit (en écrasant progressivement le salaire des coursiers et coursières, plus attractif au départ pour fixer la main-d’œuvre) et, d’autre part, pour pouvoir augmenter les prix payés par les clients et clientes qui se font livrer.

Lors de la conquête d’un marché, la société est dépendante de deux éléments : ses réserves financières (et/ou sa capacité à lever des fonds sur les marchés), et sa communication. La communication est la pierre angulaire de la stratégie commerciale et d’extension de ces sociétés. Elles doivent se construire une image en direction de quatre acteurs différents :

– Les investisseurs qui doivent avancer les fonds à une société aux profits précaires comme nous l’avons vu.

– Les restaurants qu’il faut convaincre de participer à la plateforme et donc sacrifier une partie de leur revenu

– Les livreurs et livreuses qu’il faut amener à consentir à des conditions de travail très précaires

– Les clients et clientes pour qu’ils et elles commandent via sa plateforme.

On comprend, dès lors, l’importance pour le management de construire un récit et une image qui puisse répondre à ces exigences. L’échec de TEE par rapport à ses concurrents (soutenus plus directement par des fonds d’investissements) est plutôt venu du versant financier et de l’incapacité à lever de nouveaux fonds.

On comprend aussi que la seule stratégie viable pour ces sociétés est d’employer une force de travail payée au minimum, en imposant des contrats de type indépendant (ou auto-entrepreneur en France) aux coursières et coursiers, et en ponctionnant du salaire socialisé. Les stratégies de recrutement de cette force de travail en témoignent largement : c’est un public jeune qui est visé, de préférence avec un statut étudiant (pour bénéficier des réductions de cotisations et diminuer le salaire) ; l’activité de coursier ne doit être que complémentaire à une autre, ce qui justifie une très grande flexibilité dans l’organisation (horaires, conditions de travail, rémunération), et qui est censé décourager aussi l’organisation collective en vue d’améliorer une telle activité secondaire. Dans les faits, pour certains l’activité de livreur ou livreuse est la seule exercée, ce qui change crucialement leur rapport au travail. Enfin, la disparité des contrats (statut étudiant ou non, activité de coursier principale ou secondaire) entrave également l’action collective.

Ces considérations sont valables pour la force de travail chez TEE, où les 1 200 coursières et coursiers sont chapeauté.es par 150 postes aux fonctions commerciale, logistique, de développement du logiciel, de SAV, etc. Des postes cette fois en CDI, à haute qualification et bonne rémunération. Ces salarié.es sont bien souvent considéré.es comme partie intégrante du management.

Nouvelles sources de valorisation

Quels sont les enseignements à tirer de cet examen du secteur de la distribution high-tech ?

Premièrement, une société peut lever plusieurs centaines de millions d’euros avant même de faire le moindre profit ou même que son modèle économique n’ait démontré sa viabilité. Cela révèle la situation de crise dans laquelle se trouve le capital global, qui cherche désespérément de nouvelles sources de valorisation.

communiqué de Take Eat Easy France du 26 Juillet 2016

Deuxièmement, les déclarations publiques des fondatrices et fondateurs de la société Take eat easy expriment un réel détachement par rapport à l’échec de leur entreprise, qui révèle leur profond cynisme : ils parlent de la fin d’une belle histoire tout en mettant plusieurs milliers de personnes à la porte (dont certaines ne seront même pas payées pour leur dernier mois de travail). Troisièmement, si de telles sociétés trouvent une main-d’œuvre adaptée à leurs besoins, c’est la conséquence des différentes attaques sur les rémunérations hors emplois (allocations d’études, bourses, chômage, etc) qui précarisent les conditions de vie des futur.es coursiers et coursières.

Quatrièmement, l’un des éléments les plus importants à souligner dans notre analyse est l’utilisation de la technologie. Elle est d’abord employée, comme nous l’avons vu plus haut, à la rationalisation du processus de production d’un secteur jusque-là assez indépendant du capital global et de ses nouvelles méthodes de valorisation, mais elle est surtout une manière de lier et d’intégrer cette fraction autonome au capital global et d’ainsi moderniser un secteur relativement arriéré du capital.

Ces différentes plateformes représentent donc clairement l’un des secteurs à l’avant-garde des réformes actuelles du capital. Ce secteur doit donc être au centre de l’attention et des analyses des révolutionnaires s’ils et elles veulent tâcher d’intervenir et de bloquer le travail de sape sur les conditions des travailleuses et travailleurs au-delà même de ces plateformes.

AL Bruxelles

[1A ce sujet, lire « Plateformes : Uber & Cie : oncle Picsou au pays du Net », Alternative libertaire, mars 2017.

 
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