syndicalisme

Eddy Talbot (SUD-PTT) : « Le cas d’Émeline est une brèche dans le mur du silence postal »

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En février dernier, Émeline, factrice à Villeneuve-d’Ascq, a été victime d’un accident vasculaire cérébral sur son lieu de travail. L’affaire a pris de l’ampleur et la fédération Sud-PTT s’est engagée dans la défense d’Émeline. Un des enjeux est de briser l’omerta qui règne à La Poste autour des dégradations des conditions de travail. Entretien avec Eddy Talbot, membre du bureau fédéral de Sud-PTT et lui-même facteur.

Alternative Libertaire : Peux-tu revenir sur ce qui est arrivé à Émeline le 19 février ?

Eddy Talbot : Ce jour-là, Émeline envoie de son domicile un SMS à sa hiérarchie pour prévenir qu’elle ne peut se rendre sur son lieu de travail par crainte d’un malaise. Son chef d’équipe fait alors pression pour qu’elle vienne quand même travailler, en lui disant qu’elle ne sera pas remplacée et que sa tournée ne sera pas assurée. Émeline est d’autant plus sous pression qu’elle est en CDD et espère passer en CDI.

Eddy Talbot (SUD-PTT)

Lorsqu’elle prend son service au centre courrier de Villeneuve-d’Ascq à 6 h 30, elle souffre d’un important mal de tête et commence à ne plus sentir son bras et sa jambe gauche. Elle signale une fois de plus à son encadrement qu’elle ne se sent vraiment pas bien. La réponse est aussi lapidaire que choquante : « Le boulot que tu fais debout, t’as qu’à le faire assise. » Émeline retourne à son casier de tri, et est ensuite convoquée par une encadrante qui lui dit que les pompiers seront prévenus… une fois qu’elle aura fini de trier !

C’est à ce moment qu’intervient Sébastien, représentant Sud au CHSCT de l’établissement. Il est accompagné de deux militants départementaux de Sud-PTT 59 en tournée syndicale. Au vu de l’état de santé d’Émeline, Sébastien interpelle l’encadrement pour que les secours soient prévenus. Encore une fois la réponse est lapidaire : « Tu n’es pas médecin. » Finalement, l’encadrement appelle les pompiers. Émeline est emmenée à l’hôpital, où on lui diagnostique un AVC. Elle en garde des séquelles, notamment une paralysie partielle du côté gauche. Entre le début de son service et sa prise en charge à l’hôpital, trois heures se sont écoulées.



Quelle a été l’attitude de la direction de La Poste ?

Eddy Talbot : On aurait pu croire que la direction départementale appuierait Sébastien qui a pleinement joué son rôle de représentant au CHSCT… mais ce serait mal connaître La Poste ! Depuis que notre camarade a demandé la réunion d’un CHSCT extraordinaire et, dans le cadre de celui-ci, la réalisation d’une enquête pour déterminer les responsabilités, elle n’a cessé de lui mettre des bâtons dans les roues. Sébastien a été mis à pied, des plaintes de cadres ont été déposées contre lui, ce qui lui a valu de passer plusieurs heures chez les flics. Il faut d’ailleurs souligner qu’en écartant un représentant syndical au moment où le centre de ­Villeneuve-d’Ascq devait être réorganisé (avec des suppressions d’emploi à la clé), La Poste est deux fois gagnante.

Avec la médiatisation de l’affaire, la direction départementale a contesté la version d’Émeline (et ce malgré les témoignages des collègues présents en sa faveur). Comme si ses responsabilités ne suffisaient pas, La Poste a tenté de la faire passer pour une menteuse. Le ridicule de cette fable était évident et la direction a ensuite dû partiellement rétropédaler dans sa communication.

Ce n’est malheureusement pas un cas isolé...

Eddy Talbot : Ce qui est arrivé à Émeline et Sébastien est un concentré de l’ensemble de la politique appliquée à La Poste aujourd’hui dans le cadre de la mise en place de son plan stratégique. Il s’agit pour cette dernière de se préparer, à l’horizon 2020 à une ouverture de son capital, à l’image de ce qui s’est passé pour France Télécom. Tout le monde se souvient de la vague de suicides de 2012. Le siège de La Poste a mis en place un « grand dialogue » qui était en fait une vaste opération d’enfumage, et depuis tout continue comme avant.

La précarité tout d’abord : les pressions qu’Émeline a subies pour venir et rester au travail ont été d’autant plus fortes qu’elle est en CDD depuis 2009. Elle a d’ailleurs signé un contrat aidé à l’issue duquel, alors qu’elle était factrice depuis plusieurs années, on lui a signifié qu’elle ne faisait pas l’affaire. Ce qui n’a pas empêché sa direction de lui proposer un avenant d’un an audit contrat aidé ! Et ils et elles sont des milliers les salarié.es qui sont baladé.es dans l’espoir d’obtenir un CDI et qui se retrouvent sur le carreau.

L’austérité en matière d’emploi : même si le comportement des cadres en question a été particulièrement inhumain, il s’explique notamment par le fait que les chefs d’équipe se retrouvent à gérer la pénurie des moyens de remplacement. Plus de 100.000 emplois ont été supprimés en dix ans à La Poste ! La traduction concrète, ce sont des bureaux de postes fermés, des tournées non faites quand quelqu’un est absent, pour cause de maladie par exemple… Et donc une pression de plus en plus importante pour venir travailler, coûte que coûte.



Enfin, la répression antisyndicale : alors que Sébastien n’a fait qu’exercer son mandat, et a au passage sans doute sauvé la vie de sa collègue, il subit un véritable acharnement patronal.

Et du coup, quelle riposte syndicale se construit aujourd’hui ?

Eddy Talbot : Vu tous ces aspects, mais aussi vu la gravité de ce qui est arrivé à notre collègue et du caractère national que revêt son histoire avec sa médiatisation, la fédération Sud-PTT, avec nos camarades du Nord, a décidé de s’impliquer en tant que telle. Émeline a déposé plainte contre les trois cadres incriminé.es. Sud-PTT se portera partie civile. Mais nous comptons bien sûr aller plus loin. Cette affaire est aujourd’hui massivement discutée dans les services : parce que ce qu’Émeline a entendu de la bouche de ses encadrants, les postiers et postières y sont confronté.es au quotidien. Même si les conséquences ne sont heureusement pas toujours aussi graves, chacun sait que ça pourrait lui arriver.



crise sociale à La Poste par federationsudptt


La Poste organise sciemment le travail dissimulé et la souffrance au travail (cliquez pour agrandir)

Des cas similaires sont constatés sur l’ensemble du territoire, et parfois cela se solde par la mort d’un agent. C’est le cas dans le Finistère, la Savoie, l’Essonne et le Doubs par exemple. Par sa médiatisation et la mobilisation qui se fait jour, le cas d’Émeline est une brèche dans le mur du silence postal. Nous avons organisé le 26 septembre dernier une conférence de presse avec des victimes et des familles de victimes, les avocats et les équipes syndicales locales.

L’idée, c’est d’élargir cette brèche et faire tomber l’omerta. Évidemment, éviter que de tels drames se reproduisent implique que cessent les causes qui les permettent, et donc de contrer la politique de la boîte. Cela ne peut se faire sans la mobilisation des agents. Or aujourd’hui, malgré des luttes locales qui peuvent être importantes, c’est la résignation qui domine. Briser l’omerta c’est aussi combattre cette résignation, remettre la résistance à l’ordre du jour au niveau national.

Propos recueillis par Théo Rival (AL Orléans)


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